PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE
En 1797, il fut député au Conseil des Cinq-Cents; avec son ami Camille Jordan, il y défendit la religion, qu'il regardait comme indispensable à la morale populaire Exclu du Conseil au 18 fructidor, il passa dans le camp de ces royalistes qui s'attachaient à concilier la royauté avec les principes de 1789 et devinrent, vers 1815, le parti des Doctrinaires. Le programme de Royer-Collard, qui en fut le chef, était d'appliquer à la politique les principes rationalistes de l'école éclectique. Celle-ci était sur le point de se constituer. En 1811, Royer-Collard fut nommé professeur d'histoire de la philosophie à la faculté des lettres de Paris : ses cours durèrent moins de trois ans et il fut remplacé par Cousin. La première année il se borna à traduire et à commenter Reid ; la deuxième, il traita lui-même les questions agitées par le philosophe écossais ; la troisième, il commença l'histoire des opinions des philosophes sur ces mêmes questions. De toutes ces leçons il ne reste qu'une trentaine de fragments publiés par Jouffroy en 1828, à la suite d'une traduction de Reid. Mais, bien que cet enseignement ait été éphémère et n'ait réuni qu'une trentaine d'auditeurs, Royer-Collard exerça une influence marquée sur le mouvement des esprits ; il a pu être regardé comme l'un des fondateurs du spiritualisme qui a fleuri dans l'Université de France. A la Restauration il devint un homme politique II fut nommé directeur de la librairie et conseiller d'Etat, puis président de la Commission de l'Instruction publique; mais il vit s'abîmer, en 1830, cette monarchie sur laquelle il avait fondé de grandes espérances. Sous Louis Philippe, il parut encore pendant neuf ans à la Chambre des députés. Dans ses discours politiques, il professa des principes injustes envers l'Eglise, exagérant les droits de l'Etat sur l'enseignement et voulant réduire le clergé à un rôle effacé, dans lequel il ne peut se renfermer sans faillir à sa mission d'abord et sans être opprimé ensuite. Néanmoins, sa fin fut chrétienne. Il voulut recevoir les sacrements de l'Eglise aux derniers jours de sa vie; et sa déclaration suprême fut celle-ci : « Il n'y a dans ce monde de solide que les idées religieuses; ne les abandonnez jamais, ou si vous en sortez, rentrez-y. » (V. E. Spuller, Royer-Collurd, dans la Coll. des grands écrivains).
Cousin. — Victor Cousin naquit à Paris (1792- 1867). Après de brillants succès scolaires, il entra, en 1810, à l'Ecole normale que l'on venait de créer. Deux ans ap>ès, il était appelé lui-même à y enseigner, avec le titre d'élève-répétileur. Son enseignement porta sur les langues anciennes, le grec en particulier, puis sur la philosophie. En 1815, il devint le suppléant de Royer-Collard dans la chaire d'histoire de la philosophie à la faculté des lettres. Les anditeurs affluèrent au cours, où l'on allait comme à l'Opéra, selon un mot de Taine, et il fallut transporter la chaire dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne. L'influence qu'il exerça dès lors, grâce à son talent oratoire et à cette maîtrise naturelle dont sont doués certains esprits, fut considérable. Ce fut dans les cours de 1815 à 1820 qu'il émit ses vues principales sur la philosophie et posa les fondements de son éclectisme. En 1820, des motifs politiques lui firent enlever sa chaire ; en 1822. l'Ecole normale fut supprimée. Pendant les sept années suivantes, réduit au silence, il publia les Œuvres de Proclus(\864, nouv.éd.), une édition des Œuvres de Descartes, et commença une traduction des Œuvres complètes de Platon. On sait aujourd'hui que, dans cette traduction très vantée, il s'est aidé beaucoup du P. Grou. Cousin parcourut aussi l'Allemagne (1824), visita Schelling et Hegel, qu'il appelait ses maîtres, fut arrêté comme suspect de carbonarisme et détenu six mois à Berlin. Il avait fait un premier voyage en Allemagne en 1817. En
1828, le ministère Martignac le rendit à sa chaire de philosophie ; il s'inspira beaucoup alors des idées allemandes; ses succès oratoires profitèrent à la cause du libéralisme et il contribua à la révolution de 1830.
Elle le porta aux honneurs. Il devint conseiller d'Etat, membre du Conseil de l'instruction publique, professeur titulaire à la faculté des lettres, académicien, directeur de l'Ecole normale, pair de France, etc. Il fut ministre de l'Instruction publique pendant huit mois, en 1840 En 1844, à la Chambre des pairs, il soutint le monopole de 1 Université contre les partisans de la liberté de l'enseignement et contre le clergé. La révolution de 1848 l'enleva àla vie politique ; le coup d'Etat le priva de son siège au Conseil de l'instruction publique, et le décret de 1852 le plaça, avecVillemain et Guizot, au rangdes professeurs honoraires. Il mourut à Cannes, le I3janv. 1867, sans avoir le loisir de se réconcilier avec l'Eglise. Il n'avait cessé de s'en rapprocher depuis longtemps, et sa pensée était devenue chrétienne. -^
Parmi ses ouvrages, citons encore : Du Vrai, du Beau et du Bien (1854), le manuel de l'école, où Cousin a refondu son cours de 1818 ; Cours d'histoire de la philosophie (3 vol., 1827 et 1840) ; Cours d'histoire de la philosophie moderneprofessé en 1816 et 1817 (1841) ; Cours d'histoire de la philosophie murale an XVIIe siècle, publié par Vacherot et Danton (5 vol.. 1840 1841); Fragments philosophiques et Nouveaux fragments, diverses éditions; Leçons de philosophie sur Kant (1842). Cousin a publié aussi les Œuvres inédites d'Abélard (1836) et Pétri Abœlardi opéra (2 vol. in-4°, 1^59) ; deux ouvrages sur l'instruction publique en Hollande et dans quelques pays de l'Allemagne ; divers ouvrages littéraires : Jacqueline Pascal, Mme de Longuevillc, Mme de Saù/r, etc.
L'influence considérable exercée par Cousin est sans proportion avec la valeur de sa philosophie. Mais elle s'explique par son talent littéraire et oratoire, par ses nombreux ouvrages, et surtout par une sorte de dictature qu il a exercée sur l'enseignement public pendant plus de vingt ans. C'est lui qui a présidé à la formation de ces générations de professeurs qui ont occupé à peu près toutes les chaires de philosophie de l'Etat, pendant la plus grande partie du XIXe siècle. Les principaux ont été ses disciples, parfois même ses collaborateurs. C'est lui bien souvent qui leur a tracé la voie, leur suggérant des travaux à entreprendre et mettant même leur avancement à ce prix ; toujours ils ont reçu de lui quelque impulsion. On pourrait former une vaste bibliothèque avec les ouvrages ainsi provoqués par Cousin et signés des noms de ses laborieux disciples. On peut dire que l'histoire de la philosophie en a été renouvelée. Nous disons l'histoire plutôt que la philosophie elle-même ; car l'école éclectique parut se borner d'ordinaire aux recherches historiques. Sous ce rapport, elle fut une réaction contre l'esprit de Descartes, qui affectait d'ignorer ses prédécesseurs. Seule l'histoire de la scolastique fut négligée ou traitée imparfaitement, malgré des travaux particuliers et non sans mérite de Hauréau, Jourdain, Franck, etc., et de Cousin lui-même, qui donna l'exemple en publiant les œuvres d'Abélard.
Les services rendus à l'histoire de la philosophie par Cousin et son école furent donc de premier ordre. C'est ce qu'il ne faut pas oublier, quand^ on étudie les idées du maître ; car elles sont loin d'expliquer et de mesurer la place importante qu'il a occupée. En réalité et malgré la longue maîtrise qu'il a exercée, Cousin a manqué lui-mêmes de vues personnelles et de principe directeur. C'est ce que M. Charaux a fort bien remarqué : « Victor Cousin,
HISTOIRE : XIXe SIÈCLE
dit-il, gouvernait de haut et régentait dans les moindres détails la philosophie française. Tout lui était soumis, et lui-même il obéissait à tous les chefs d'école anciens, nouveaux, français, étrangers ; le maître absolu de tant d'esprits excellents n'était pas son maître, il n'enseignait pas une philosophie qui lui appartînt. Interprète habile, quelquefois éloquent, d'une pensée qui suppléait à l'insuffisance de la sienne, il passait, avec une merveilleuse facilité, d'une obédience aune autre obédience, des Ecossais à Kant, de Kant à Schelling, de Schelling à Hegel, des Allemands aux Français, des Français aux Grecs, de Descartes à Platon, de Platon à Maine de Biran. Prompt à l'admiration, non moins prompt à se détacher, volontiers il s'écriait, en présence du système qui l'avait séduit pour un temps : Voilà qui est la vérité ; mais comme son admiration cette vérité immuable changeait de temps à autre. Disciples dévoués ou résignés d'un maître sans doctrine, Jouffroy, Saisset ont porté jusqu'à la fin de leur courte et brillante carrière les marques visibles de cette sujétion ; ils n'ont qu'à de rares intervalles possédé pleinement leur esprit » (de la Liberté desprit). Diverses monographies ont été consacrées à Cousin par Janet, Franck, Jules Simon, sans parler du pamphlet contenu dans les Philosophes français du XIXe siècle, de Taine. La plus complète et la plus élogieuse est celle de Barthélémy Saint-Hilaire (3 vol.).
Saint-Simon. — C'est l'un des pères du socialisme contemporain. Le positivisme se rattache aussi à lui indirectement par Aug. Comte, qui fut son disciple. Né à Paris (1760-1825), Saint-Simon appartennait à la noble famille du duc de Saint- Simon, auteur des Mémoires, qui prétendait descendre de Charlemagne. S'il n'hérita pas de l'immense fortune de ses ancêtres, il n'en fut pas moins passionné pour la gloire. Elevé d'après un plan d'études dressé par d'Alembert, il partagea toutes les erreurs du XVIIIe siècle. A vingt ans, il allait en Amérique prendre part à la guerre d'indépendance ; il servit sous Bouille et Washington et fut fait prisonnier (17«2). Après la paix, il offrait au vice-roi du Mexique de mettre en communication les bassins des deux mers ; un peu plus tard, il offrait au roi d'Espagne de joindre par un canal Madrid à la Méditerranée. Dans ces projets, qui n'eurent pas de suite, nous voyons comme le germe des idées chères à son école, qui ont inspiré depuis tant de travaux gigantesques. De retour en France, il devint colonel du régiment d'Aquitaine (1783) ; mais il quitta la carrière militaire à la Révolution. Il s'enrichit alors d'une façon peu honorable, en spéculant sur la vente des biens nationaux, avec un Prussien, le comte de Redern. 11 est vrai qu'il se promettait de faire servir au progrès de la science une fortune si mal acquise. Au reste, ses mœurs étaient aussi dégagées de scrupules que sa probité. Vers 1797, il passa des spéculations financières aux spéculations scientifiques et se lia avec des polytechniciens et des médecins en renom. Plusieurs fois ruiné, il connut les extrémités de la misère et même du désespoir, car il attenta à ses jours en 1823 ; il perdit un œil du coup de pistolet qu'il s'était tiré et mourut deux ans après, au moment où le saintsimonisme allait devenir célèbre. Citons de lui : Introduction aux travaux scientifiques du XJA' siècle(l807, 2 vol.), ouvrage qui contient ses vues principales sur la réorganisation des sciences et de la société; de lu Réorganisation de la société européenne (1814), ouvrage auquel collabora Aug. Thierry, qui était alors son élève et son fils adoptif ; V Industrie ou Discussions politiques, morales, philosophiques, dans l'intérêt de tous les hommes livrés à des travaux utiles et indépendants (1817-18, 4 vol.), en collaboration avec ses élèves ; l'Organisateur (1820), journal social ;
Du système industriel (1821-22) ; Catéchisme des industriels (1824); Opinions littéraires, philosophiques et industrielles (1825) ; le Nouveau Christianisme (1825), qui contient les dernières vues de l'auteur.
Elles ont varié beaucoup, et ses disciples les ont souvent modifiées. Voyant que la société avait été pulvérisée par la Révolution, Saint-Simon chercha le principe de la réorganisation sociale d'abord dans les sciences mathématiques et physiques, puis dans l'élément industriel, enfin dans l'élément religieux, mais dépourvu de toute valeur surnaturelle et même spirituelle. 11 parut professer tantôt une sorte de socialisme, avec une centralisation à outrance, qui devait anéantir toutes les libertés, et tantôt l'individualisme le plus absolu, déclarant que le gouvernement est un mal nécessaire et que l'Etat le plus heureux est le moins gouverné. Mais il revenait au socialisme, sans bien s'en apercevoir, en prônant le gouvernement des industriels et des banquiers, régime ploutocratique, issu du libéralisme et qui ramène, par une juste réaction, le socialisme. Parmi ses disciples, les deux plus célèbres le quittèrent bientôt : Aug. Thierry, mort très chrétiennement, et A. Comte, qui fonda le positivisme. Les autres furent plus fidèles. Citons le Juif Olinde Rodrigues, le plus ancien, qui fut trésorier de la nouvelle église, Bazard et Enfantin, qui en furent les chefs, Bûchez, Laurent, Jean Reynaud. Leur organe fut le Producteur, journal qui parut peu après la mort de Saint-Simon, mais disparut Tannée suivante. On le remplaça bientôt par des conférences publiques, faites à Paris ( 1<S2<S), qui furent publiées en 1832 sous ce titre : Exposition de la doctrine saint— simonien ne. L'Eglise saint-simonienne eut pour chef principal Enfantin, surnommé le Père suprême, qui, après avoir passionné quelque temps ses fidèles, vit périr son entreprise dans le ridicule. Le saint-simonisme n'en a pas moins exercé une influence considérable. Non seulement le positivisme tout entier relève de lui par Aug. Comte, mais il a marqué encore de son empreinte une foule d'hommes entreprenants qui ont, pour ainsi dire, décidé de la fortune du XIXe siècle. Ceux-ci, dont la jeunesse avait été séduite par le saint-simonisme, ont porté quelque chose de son esprit dans la banque et les industries où ils ont occupé de hautes situations. (V. Charléty, Essai sur l'histoire du saint-simonisme, 1896; Georges Weill, un Précurseur du socialisme, 1894; Janet, Ferraz, etc.).
Fourier (Charles), né à Besançon (1772-1837), est le chef de l'école phalanstérienne. Commerçant, comme son père, il habita Rouen, Lyon surtout, voyagea en Allemagne, en Hollande, fut ruiné pendant la Révolution. Il publia à Lyon (1808) sa Théorie des quatre mouvements, où il proposait déjà sa réforme sociale. Les quatre mouvements dont il s'agit ici sont les mouvements : social, animal, organique et matériel. Les connaître, c'est posséder la science universelle et l'art de rendre l'humanité heureuse. Inutile d'ajouter que Fourier se flatte d'y parvenir . Il suppose que toutes les actions humaines obéissent à une loi unique, Vattraction passionnelle; elle répond à l'attraction matérielle, qui gouverne les astres. Il empruntait cette erreur fondamentale de son système aux sensualistes et aux matérialistes du XVIIIe siècle. En 1822, il publia le traité de Y Association domestique et agricole, qui, d'après lui-même, serait mieux intitulé: Théoriede Vunitê universelle. En 1826, il se fixa à Paris et publia, trois ans après, son Nouveau monde industriel. Depuis quelque temps, une petite école s'était groupée autour de lui et de Muiron, chef de division à la préfecture du Doubs, qui fut longtemps son unique disciple. En 1832 paraissait le Phalanstère <m la Réforme industrielle, publication hebdomadaire ; puis, en