‹ Dictionnaire universel de la pensée (volume 2)Chapitre 77 sur 686 · LIVRE III : DE L AME · texte numérisé non relu

LIVRE III : DE L AME

sentiments, et donne au visage une expression hideuse ou effrayante. Indifférente néanmoins au point de vue moral, comme passion, son excès seul est répréhensible. Il y a de saintes colères qui élèvent l'àrne au-dessus d'elle-même. L'indignation est une de ses formes souvent légitimes. Les autres s'échelonnent depuis le simple dépit jusqu'à la fureur. La colère peut aussi éclater tout d'un coup ou bien se concentrer en silence et préparer des effets d'autant plus redoutables qu'ils sont plus longuement prémédités.

Joie. Tristesse. — Lorsque l'âme est en possession du bien qu'elle aime, elle en jouit avec plaisir, elle est dans la joie ; si, au contraire, elle en est privée, elle est dans la douleur et la tristesse. Toutefois, il est à remarquer que la joie et la tristesse n'appartiennent à proprement parler qu'à l'âme raisonnable et par rapport aux biens spirituels ou considérés comme tels. A proprement parler, l'animal n'est pas susceptible de joie et de tristesse, de même qu'il n'est pas susceptible debonheur : il ne goûte que le plaisir ou la douleur. Mais, étant donnée dans l'homme l'intimité de l'union de la volonté raisonnable avec l'appétit sensible et toutes les passions, tout ce que nous pourrions dire de la joie et de la tristesse peut s'appliquer de quelque manière au plaisir et à la douleur, et réciproquement. La joie, en effet, n'a-t-elle pas ses transports et son ivresse, comme les autres passions ; et les sens, à leur tour, ne goûtent-ils pas en quelque manière la joie qui descend sur eux des sommets de l'âme ou qui jaillit du plus profond de la conscience? Selon une pensée de Bossuet, la paix de la conscience répand jusque sur les sens une joie divine. C'est pourquoi nous ne diviserons pas ce sujet, mais le traiterons tout entier dans l'article suivant.

Plaisir. Douleur. — Plusieurs questions graves sont à résoudre touchant le plaisir. N'est-il pas le principe de l'amour lui-même et par conséquent de toutes les passions? Et puis ne déborde-t-il pas les passions et n'entre-t-il pas dans l'exercice de toutes les facultés? Il est à certains égards la fin de l'être sensible et le mobile de tous ses actes. En quoi consiste donc le plaisir et quels sont ses rapports avec la douleur '. — Nous répondons d'abord que l'amour précède le plaisir. En effet, on connaît par avance un plaisir ou une jouissance, et c'est pour cela qu'on aime, qu'on les recherche : un plaisir connu est donc le principe de l'amour; mais c'est l'amour effectif qui précède de sa nature le plaisir goûté, réel. Rien n'empêche ensuite que le plaisir ou la jouissance alimente et centuple l'amour et avec lui toutes les passions. Il est bien évident qu'elles se nourrissent les unes les autres, mais toute leur force vient de l'amour ; avec lui elles languissent et s'éteignent ; avec lui elles se raniment et s'exaltent.

Mais cette première réponse n'est-elle pas incomplète? Car, si le plaisir, connue passion, dépend de l'amour, il ne paraît pas qu'il en dépende si on le considère comme objet de perception. Le plaisir, en effet, semble s'étendre, au moins de quelque manière, au delà des facultés appétitives. On peut dire que tout exercice parfait de l'activité sensible entraîne avec lui une sorte de plaisir. Celui-ci se confond plus ou moins avec la perfection sensible et consciente. Il est facile de s'en assurer en considérant l'ordre intellectuel et supérieur, où le plaisir devient joie et jouissance intellectuelle. Les plaisirs de l'esprit ne sont pas seulement dans la volonté ; ils accompagnent de quelque manière tout exercice parfait de l'esprit : ainsi l'admiration, la vue du beau et du sublime entraînent déjà avec eux une sorte de jouissance intellectuelle, qui semble résider dans l'exercice même des facultés de connaissance. Et tout en accordant que le plaisir intellectuel et surtout la joie n'existent pas sans la participation

de la volonté, cependant il est permis de penser qu'ils débordent cette faculté et les comblent toutes.

Ici se présenterait la question du bonheur. Car le bonheur, considéré subjectivement, n'est autre chose qu'une joie parfaite, qui résulte de la perfection acquise, la jouissance la plus élevée et la plus complète. Or c'est précisément une grave question de savoir si le bonheur consiste essentiellement dans un acte de la volonté ou dans un acte de l'esprit. Sans entrer dans ce débat, on peut dire que, si le bonheur se consomme dans la volonté et par une jouissance affective, il commence nécessairement par une vue de l'intelligence. De même donc, dans l'ordre purement sensible, le plaisir, qui est pour la créature sensible ce qu'est le bonheur pour la créature intelligente, c'est-à-dire le moteur de toute la vie, le principe de tous les actes, le plaisir, dis-je, n'est pas seulement dans les facultés appétitives, mais encore dans toutes les autres. Sans doute, il ne se consomme que dans les facultés appétitives et par elles, il ne s'achève qu'autant que les passions sont satisfaites ; mais il commence déjà de quelque manière avec les facultés de connaissance, c'est-à-dire avec tous les sens extérieurs et intérieurs. Et voilà comment nous sommes amenés à ne pas confondre le plaisir, même purement sensible, avec l'exercice d'une passion. Le plaisir est un état agréable, il est plus ou moins lié avec tout exercice parfait de la sensibilité : seulement il n'est parfait lui-même que lorsque toute l'activité de l'être est en jeu et s'applique à son objet, c'est-à-dire lorsque la passion est satisfaite. Ces considérations justifient donc notre affirmation, à savoir qu'il y a une passion du plaisir, bien que le plaisir de quelque manière déborde les passions et soit, à cet égard, non plus l'effet de l'amour, mais le principe de l'amour lui-même.

Pour ce qui est maintenant de l'essence du plaisir et de ses rapports avec la douleur, il faut d'abord distinguer avec soin entre les plaisirs ou les douleurs des sens et ceux de l'esprit. Nul mieux que les scolastiques n'admettra la communication des uns avec les autres ; mais cette communication ne produit jamais une identité. Au plaisir et à la douleur correspondent, nous l'avons dit, la joie et la tristesse, qui sont plutôt dans l'esprit que dans les sens; mais, toujours en vertu de ce commerce de l'âme supérieure avec les sens, la joie et la tristesse peuvent se rapporter à des biens ou à des maux sensibles, de même que le plaisir et la douleur peuvent s'adresser à des objets supérieurs. Retenant donc les mots de plaisir et de douleur pour signifier généralement l'état heureux ou malheureux du sujet vivant, nous distinguerons d'abord les plasirs de l'esprit et ceux des sens. Les uns et les autres consistent dans l'exercice convenable des facultés correspondantes, sensibles ou intellectuelles, ou du moins ils résultent essentiellement de l'exercice de ces facultés ; ils consistent surtout dans la conscience de cet exercice et partant dans la possession de ce bien-être sensible ou intellectuel.

Aux plaisirs sont opposées les douleurs ou les peines de même ordre, qui s'expliquent par les raisons contraires.

Ces seules distinctions essentielles nous permettent déjà de nous rendre compte d'une foule de faits d'expérience. Nous voyons, par exemple comment tels plaisirs sont conciliables avec telles douleurs : nous pouvons tout à la fois, et sous différents rapports, pâtir et jouir. A cela rien d'étonnant, puisque le plaisir et la douleur viennent à nous par tous les sens et toutes les facultés, comme par autant de portes. Un sentiment de plaisir et de douleur ne peut exclure le sentiment opposé qu'autant qu'il s'empare totalement de la conscience. Mais, en général, il arrive que simultanément ou

souffre par les sens et on jouit par l'esprit, ou réciproquement ; comme aussi on peut jouir par certains sens et souffrir par d'autres, éprouver certaines joies intellectuelles auxquelles se mêlent de secrètes douleurs. Le bonheur parfait résulterait du plein exercice de toutes les facultés, principalement des plus hautes ; le bonheur possible en ce monde résulte de la prédominance plus ou moins marquée des plaisirs sur la douleur, principalement des plaisirs les plus nobles.

On comprendra aussi pourquoi les satisfactions supérieures, celles surtout que donne la conscience morale, n'ont pas de commune mesure avec les plaisirs des sens, même les plus délicats. Voilà pourquoi tandis que les uns sacrifient tous les biens supérieurs au moindre bien-être des sens, d'autres préfèrent tout souffrir plutôt que de se condamner au remords. Il est vrai, comme cela est enseigné en morale, que le motif déterminant et supérieur de la conduite vertueuse n'est pas la satisfaction de la conscience : c'est plutôt le culte du devoir. Mais il nous suffit de constater ici que les plaisirs n'ont point même qualité. Une même mesure n'est pas même applicable aux plaisirs des sens.

Rien n'est plus relatif d'ailleurs que les plaisirs. C'est une des raisons pour lesquelles tous n'éprouvent pas les mêmes difficultés ni les mêmes attraits dans la pratique de la vertu. Le plaisir dépend du caractère des personnes, de leuis habitudes, de leur âge et, jusqu'à un certain point, de leur volonté et de leur caprice. La vie qui charme l'un ferait le désespoir de l'autre. Plusieurs apprécient surtout le repos ; d'autres, l'activité. Il en est qui sont insatiables des plaisirs les plus vifs ; d'autres se suffisent avec les plus modestes jouissances. Ils les centuplent, pour ainsi dire, en les savourant ; sans compter qu'ils sont affranchis de tout autre désir, vain ou inquiétant. En réalité, un certain plaisir corporel est plutôt la condition des joies intellectuelles que leur mesure : trop de plaisirs extérieurs peuvent même troubler la paix do l'àme et enchaîner sa liberté, c'est-à-dire priver l'homme des biens les plus précieux. C'est ce qui a fait tant priser des esprits sages la medioentas aurea.

Et puis il ne faut pas oublier que tous les plaisirs sensibles, de même que l'activité de tous les sens, doivent consister dans un certain milieu : trop d'activité et trop de plaisir brise les organes ou les irrite et engendre la douleur ; l'abus du plaisir est la principale cause de la souffrance. Les plaisirs intellectuels, au contraire, sont par eux-mêmes exempts d'excès et ils comblent d'autant mieux qu'on s'y livre davantage. C'est pourquoi, selon une remarque d'un Père de l'Eglise, les plaisirs supérieurs croissent à mesure qu'ils sont goûtés, tandis que les plaisirs grossiers ou même seulement sensibles dégoûtent tôt ou tard ceux qui, au lieu de s'en servir, s'y abandonnent.

On aura déjà remarqué que le plaisir ne consiste pas seulement, comme l'a dit Epicure, dans la négation de la douleur, ni même dans la conscience d'un effort qui n'est pas empêché, c'est-à-dire qui n'est pas douloureux : le plaisir consiste dans un exercice et dans un sentiment positif; « il s'ajoute à l'acte comme la fleur à la jeunesse », disait Aristote. Voilà pourquoi on s'impose parfois bien des peines pour jouir de certains plaisirs. Il est vrai aussi qu'on se priverait souvent de bien des plaisirs pour échapper à certaines douleurs. C'est encore un fait d'expérience que la douleur fait mieux apprécier le plaisir, de même que le mal fait mieux apprécier le bien.

Mais le plaisir résulte avant tout d'un exercice que réclament les facultés et qui satisfait la nature; il résulte surtout de la conscience de cet exercice. Voilà pourquoi le plaisir et la douleur sont suspendus si l'on cesse d'agir ou si la conscience est

liée et fait perdre le sentiment de soi-même. C'est ce qui arrive pendant le sommeil parfait. Il n'est pas de meilleur remède à la douleur. A un autre point de vue, il prépare aussi la joie et le plaisir en reposant tous les organes et en ravivant tous les sens, que la fatigue avait émoussés. Mais le repos n'est point par lui-même un plaisir. La preuve en est qu'un repos prolongé devient facilement une peine et même un cruel tourment. Ce besoin d'activité intellectuelle ou autre qui est en nous, n'étant plus satisfait, se change en douleur. L'enfant trop enfermé souffre de ne pouvoir exercer ses membres et tous ses sens ; le prisonnier souffre d'être privé de toutes ses relations sociales, il souffre du vide qui est fait dans son existence et du repos forcé de toutes ses facultés ; tels esprits souffrent plus encore d'être séparés malgré eux de la politique ou des affaires. Il est vrai qu'on se crée des besoins factices d'activité, qui n'engendrent que de fausses joies, parce qu'ils ne satisfont que des passions. Mais il reste vrai que le manque d'activité est en soi une vraie souffrance.

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