LIVRE III : DE L AME
sensible est impossible sans quelque réalité corporelle correspondante : ni l'esprit ou la volonté du sujet, ni l'influence d'un autre esprit, même de Dieu, ne peut expliquer cette représentation, si aucune réalité corporelle n'est donnée. L'idéalisme est donc voué à la contradiction dans l'ordre spéculatif, comme dans l'ordre pratique.
Ce qu'on doit accorder ensuite aux idéalistes, c'est que la connaissance purement sensible parait être bien superficielle. Nous ne savons de combien de qualités la substance corporelle est douée et susceptible : nos sens ne perçoivent probablement que les moins intimes. Telle qualité qui est très importante pour nos sens, comme la couleur, est peut-être insignifiante pour la substance elle-même. La nature semble nous l'indiquer, elle qui varie si facilement les couleurs pour les mêmes espèces d'animaux et de fleurs. Telle substance peut être douce ou amère, un remède ou un poison, sans être notablement modifiée en elle-même. Une cinquantaine de degrés de chaleur en plus ou en moins rendent l'air que nous respirons agréable et bienfaisant ou mortel ; mais cette différence n'est rien pour la nature de l'air ou de l'atmosphère. Tout nous démontre qu'alors même que nos sens atteignent mille réalités, ils n'en pénètrent à fond aucune.
Il faut reconnaître aussi que les informations directes des sens sont bien imparfaites : il faut sans cesse les corriger les unes par les autres et les interpréter. Une éducation des sens est nécessaire. Ainsi il ne parait pas que la vue perçoive directement les trois dimensions. Un aveugle-né qui viendra d'être opéré d'une cataracte, comme celui que Cheseklen rendit à lumière, verra tous les objets sur une même surface ou même comme adhérents à ses yeux, c'est-à-dire qu'il ne percevra pas les distances ni même aucune profondeur. Un enfant tendra les mains vers l'objet qu'il convoite, autant peut-être par l'effet de son ignorance de leur éloignement que par l'effet même du désir. Mais grâce à une plus longue expérience et à l'éducation des sens, qui se corrigeront ou qui plutôt s'éclairciront les uns les autres, l'œil ne tardera pas à se suffire le plus souvent à lui-même. Il appréciera les distances, les figures, les volumes, etc., par les dimensions apparentes et relatives des objets, les angles et les lignes qu'ils présentent, les teintes, les ombres, etc. La première enfance est consacrée principalement à cette éducation en même temps qu'à l'exercice de tous les organes du mouvement et de la sensibilité.
Sensation — L'acte commun à tous les sens, particulièrement au tact, sens extérieur fondamental, est de sentir ou la sensation. Ici nous devons analyser cet acte élémentaire, le distinguer soigneusement de ses causes et de ses circonstances. C'est pour avoir commis sur ce point les confusions les plus regrettables que plusieurs ont adhéré en définitive au subjectivisme, au phênomênisrne . On les réfute en établissant les affirmations suivantes :
La sensation n'est déterminée que par l'action d'un objet qui affecte l'organe du sens et qui produit dans l'organe l'impression, et dans le sens {'espèce sensible. L'impression organique n'est pas la sensation. Quant à l'espèce sensible, elle n'est que le principe immédiat lespèce impresse) et le moyen (espèce expresse) par lesquels la sensation s'accomplit. La sensation est l'acte du sens qui perçoit son objet ; c'est une connaissance. On voit dès lors qu'un ne saurait l'assimiler à un mouvement nerveux ou mécanique quelconque. On voit aussi qu'elle est essentiellement objective, en même temps que subjective. On voit enfin qu'elle ne s'accomplit pas dans l'âme seule, ni dans le cerveau seul, mais dans les organes respectifs des sens.
Et d'abord la sensation est déterminée par l'objet.
Une observation même superficielle de ce que l'on éprouve apprend bien vite que le sens et l'organe ne se déterminent point par eux-mêmes et que la sensation n'est pas le pur effet de leur propre activité. Celle-ci doit être mise en jeu par une cause étrangère. De leur nature le sens et l'organe sont passifs ; ils n'agissent qu'à la condition d'avoir été frappés ; ils réagissent plutôt qu'ils n'agissent d'eux-mêmes ; en tout cas, l'initiative absolue ne leur appartient pas. L'objet agit et sur l'organe et sur le sens : sur le sens, par le moyen de l'organe. L'organe reçoit l'impression, la seule chose, le seul effet qu'il puisse recevoir et qui est de même nature que lui. Le sens, faculté vitale, principe de connaissance, reçoit une empreinte, si l'on peut employer ce mot, d'un ordre plus élevé, conforme à sa nature, et par laquelle il est déterminé à l'action. C'est elle que les scolastiques ont appelée espèce sensible.
Ils ont donc pu dire que « la sensation résulte de l'union de la faculté avec son objet » ; que la connaissance se produit selon que « l'objet connu est dans le sujet connaissant » ; que « le sensible en acte est le sujet sentant en acte » Ce n'est pas certes que l'objet sensible et le sujet sentant se confondent : ils demeurent distincts essentiellement; mais ils ont un acte commun, par lequel le sujet atteint l'objet, le sent, le perçoit. Tout ceci se vérifie également de la connaissance intellectuelle.
Si nous comparons maintenant la sensation à l'impression organique qui la prépare, nous reconnaîtrons leur distinction. Pour cela il suffit de considérer que l'impression est purement passive de sa nature, tandis que la sensation est active. L'impression est un état, et, si l'on veut la considérer comme un acte, c'est l'acte de l'objet sur l'organe : la sensation, au contraire, est formellement l'acte du sujet qui sent.
Ajoutons que l'impression est reçue dans l'organe, c'est-à-dire dans le corps, tandis que la sensation modifie plutôt le sens que l'organe. L'impression est matérielle, mécanique, elle est étendue, divisible, etc. ; la sensation, au contraire, est une et indivisible : elle existe ou elle n'existe pas, elle n'existe pas à demi. De plus elle est essentiellement vitale, puisqu'elle est formellement dans le sens ; les organes frappés de mort ne sentent plus : ils peuvent cependant continuer de recevoir l'impression organique. C'est ainsi que la rétine privée de vie reçoit encore et conserve même l'image des objets et que l'oreille vibre à tous les sons.
Ajoutons enfin que l'impression est donnée souvent sans la sensation, ce qui démontre bien qu'elle en est distincte. C'est ce qui arrive quand l'impression est trop faible, ou quand elle est habituelle, ou quand on est distrait. On entend bien, par exemple, la pluie qui tombe, mais on n'a pu entendre la première goutte. Et la pluie la plus forte elle-même n'est entendue qu'aux moments où elle se fait remarquer et où l'on n'est pas distrait.
Mais il ne suffit pas de distinguer l'espèce sensible d'avec l'impression organique : il faut définir son rôle et sa nature. On distingue deux espèces sensibles : l'impresse et l'expresse. Cette distinction est légitime ; car la sensation suppose un principe immédiat et un moyen distincts d'elle-même. Elle suppose un principe immédiat, c'est-à-dire une action reçue dans le sens et qui le détermine à l'action. Or ce principe, nous l'appelons espèce impresse. Celle-ci est comme la marque de l'objet, non pas sur l'organe, ou du moins sur l'organe seulement, mais plus avant et sur le sens lui-même. Ensuite la sensation suppose l'usage d'un moyen distinct d'elle-même ; car le sens ne perçoit l'objet qu'autant qu'il l'exprime vitalement, se conforme à lui et le représente à sa manière. La