‹ Dictionnaire universel de la pensée (volume 2)Chapitre 80 sur 686 · PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE · texte numérisé non relu

PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE

sensation, étant essentiellement un acte, ne peut s'expliquer par une simple passivité, c'est-à-dire par une simple espèce impresse : elle ne s'explique en définitive que par une réaction du sens sur l'espèce sensible reçue en lui. Cette réaction se mesure sur l'action, et son premier effet, c'est Vespèce expresse, qui est la similitude vitale et active de l'objet dans le sens, similitude dans laquelle, au moyen de laquelle le sens perçoit directement l'objet.

On voit dès lors comment la perception ou la sensation tient pour ainsi dire le milieu entre les deux espèces sensibles, qui se correspondent exactement. L'espèce Impresse est l'effet de l'objet sur le sens ; Vespèce expresse est l'effet du sens déterminé par l'objet : entre ces deux effets se tient la sensation, acte du sens ; le sens reçoit le premier effet pour produire le second et, par là, percevoir son objet. Ces explications nous permettent de déterminer de quelque manière les caractères de l'espèce sensible. Elle n'est point aussi matérielle que l'impression organique. On s'est même demandé si elle pouvait être dite matérielle, et, dans ce cas, si l'on pouvait dire qu'elle est étendue. Mais il ne nous paraît pas possible de dire qu'elle est étendue ; car elle est dans le sens plutôt que dans l'organe ; or le sens, bien que matériel, est inétendu. Pour la même raison, on peut dire qu'elle est matérielle ; car le sens ne peut résider formellement que dans un organe, c'est-à-dire dans une matière. Plusieurs cependant refusent de qualifier l'espèce sensible de matérielle.

Essayant maintenir de définir la sensation, nous dirons que c'est l'acte du sens qui perçoit son objet ; c'est une connaissance. Que la sensation soit un acte, cela résulte clairement de l'analyse précédente. Car nous avons vu comment l'impression de l'objet sur l'organe et l'espèce sensible reçue dans le sens concourent au phénomène de la sensation et s'en distinguent. Si la sensation n'est essentiellement ni l'une ni l'autre, il reste qu'elle soit l'acte même de sentir. Et c'est ainsi que nous rétablissons le principal sens du mot sensation. L'Académie la définit une impression. Descartes, en plaçant l'acte de sentir dans l'âme seule, a été amené à regarder la sensation comme une impression reçue dans l'organe, puis transmise au point du cerveau où l'âme s'applique pour connaître ce qui l'entoure. On regarde encore comme des sensations certaines émotions, certains sentiments, et en général une multitude de phénomènes de la sensibilité, comme le plaisir et la douleur.

Sans contester précisément toutes ces applications du mot sensation, nous devons en rétablir le premier sens. La sensation, c'est tout d'abord Yacte de sentir. Et parce que les sens les plus connus, les sens par excellence, sont les sens extérieurs, la sensation est l'acte de sentir par ces sens.

Ajoutons que la sensation est une connaissance proprement dite. On aurait tort, en effet, de renfermer toute la connaissance dans le jugement intellectuel. Sans doute, la connaissance n'est parfaite qu'avec le jugement, la vérité ne nous est donnée dans l'idée et dans la perception extérieure qu'en germe : c'est l'esprit qui la trouve ensuite et la développe par le jugement et le raisonnement. Mais si l'idée et la simple perception ne sont pas encore des jugements, et si, par conséquent, elles ne sont par elles-mêmes ni vraies ni fausses, cependant elles manifestent quelque chose; par elles le sujet qui perçoit se représente l'objet perçu, il se l'assimile ; or cette manifestation, cette assimilation mérite déjà le nom de connaissance.

Une conséquence très importante qui découle des doctrines précédentes, c'est l'objectivité de la sensation. Nous pouvons affirmer maintenant que les sens — il s'agit surtout des sens extérieurs —

connaissent et atteignent vraiment leurs objets. Ce n'est pas l'impression organique, ni l'espèce sensible, que nous percevons directement, quand nous voyons, quand nous entendons, quand nous sentons par quelque autre sens extérieur, mais bien l'objet lui-même : c'est lui qui est vu, entendu, senti. Cette affirmation peut sembler banale. C'est pour cela peut-être qu'elle a été contestée par maints philosophes de différentes écoles : Descartes, Locke, Condillac, Reid, Cousin, Kant, etc., tous les subjectivistes et les phénoménistes. Ils répètent à l'envi que l'on ne perçoit clairement que ses propres sensations, ses propres modifications. On confond ainsi l'efficacité et le témoignage des sens extérieurs avec ceux des sens intérieurs. Mais, s'il est vrai que par ceux-ci nous sentons seulement que nous avons vu, entendu, etc., par ceux-là nous savons ce que nous avons vu ou entendu. Ce n'est pas au moyen d'une induction, ni en recourant à quelque autre raisonnement réfléchi ou inconscient, que nous atteignons le monde extérieur : nous le percevons directement par les sens qui nous ont été donnés à cette fin. L'empreinte que reçoit l'organe, celle que reçoit le sens, l'image qu'il se forme du monde extérieur, ne sont que des antécédents nécessaires et le moyen par lequel il atteint ce monde objectif. L'image, ou espèce sensible expresse, que se forme le sens, est comme un miroir dans lequel le sens connaît ce qui l'a frappé, même avant de connaître ce miroir lui-même et de le prendre à son tour pour objet. Nous percevons l'objet avant de sentir nos propres sensations, de même que nous voyons ce qui se peint dans un miroir parfait et parfaitement disposé, avant de voir ce miroir lui-même ou du moins de le remarquer.

Toute sensation est donc essentiellement représentative et objective. Il n'y a pas de sensation purement affective, et il n'y a pas non plus de sensation purement subjective. Sans doute, la vue, l'audition, le tact extérieur ont quelque chose de plus représentatif et de plus objectif que le goût et la sensation d'odeur; mais ces dernières sensations ont aussi une valeur représentative et objective ; par elles le sujet perçoit autre chose que ses propres modifications. Il en est de même des sens intérieurs : en se sentant soi-même, on se représente à soi-même, on se connaît soi-même et l'on s'objective de quelque manière.

Enfin, il est évident, après tout ce qui précède, que les sensations ne s'accomplissent pas dans l'àme seule ni dans le corps seul, mais dans les organes respectifs des sens. Puisque le principe immédiat de la sensation n'est pas l'âme seule ni le corps seul, mais le composé ou l'organisme animé, il s'ensuit que la sensation s'accomplit dans celui-ci et le modifie. D'autre part, nous voyons que l'organisme est merveilleusement approprié aux sens ; à chaque sens correspond un organe spécial : c'est donc dans ces organes, extérieurs ou intérieurs, que s'accomplissent les diverses sensations. Cette conclusion s'accorde d'ailleurs avec l'opinion vulgaire, qui a bien sa valeur ici. Chacun sent qu'il voit par ses yeux et que la vision s'accomplit dans l'œil et non au cerveau ; qu'il entend par l'oreille et dans l'oreille, etc. Ce qui a pu induire en erreur les cartésiens, c'est que les sens intérieurs ont leur siège dans les régions cérébrales, et, comme d'autre part les sens extérieurs n'agissent guère, sinon jamais, sans mettre en jeu quelque sens intérieur, on a rapporté toutes les sensations aux organes centraux. Mais, en réalité, l'on sent par les organes extérieurs comme par les organes intérieurs. On voit par les yeux et l'on sent qu'on a vu, par telle partie du cerveau qu'on pourra peut-être déterminer; on touche par les mains, et l'on sent cette sensation, comme la précédente, par un organe intérieur. La physiologie a confirmé cette

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