LIVRE III : DE LAME
vérité indiscutable. Tels animaux privés de leurs hémisphères cérébraux paraissent voir, entendre, sentir... : ils ne sont privés que des sens internes auxquels nous assignons le cerveau pour siège.
Sensible — Le sensible se dit de l'objet des sens et aussi de ce qui a la faculté de sentir. Il faut distinguer le sensible propre, le sensible commun et le sensible par accident. Le premier est l'objet d'un seul sens : ainsi la couleur, qui n'est perçue que par la vue. Le second est l'objet de plusieurs sens : ainsi la dimension, qui est l'objet de la vue et du toucher. Le troisième est perçu par concomitance ; il ne tombe sous le sens que par le sensible propre ou le sensible commun avec lesquels il ne fait qu'un : ainsi la substance n'est sensible que par ses accidents.
Ces distinctions sont importantes quand il s'agit de déterminer les conditions de véracité des sens. Si l'objet du sens lui est propre, il suffit que Yorganc soit bien disposé et que le milieu ne l'empêche pas de recevoir l'impression naturelle de l'objet. Par exemple un œil sain distinguera parfaitement toutes les couleurs à la lumière du jour. Ce serait différent s'il considérait les couleurs à travers un verre coloré ou même à une lumière artificielle qui ne serait point semblable à celle du soleil. On sait qu'à la lumière du gaz certaines couleurs, certaines teintes disparaissent ou changent tout à fait.
Si les qualités perceptibles sont communes à plusieurs sens (ainsi la grandeur, la distance, le nombre), il ne suffit pas que l'organe soit bien disposé et que le milieu ne trouble pas la perception : il faut encore des observations variées et même le concours de plusieurs sens. Par exemple, le soleil nous apparaît comme un disque lumineux ; mais il ne nous est pas permis déjuger qu'il a cette forme : un cylindre, un cercle, une sphère peuvent nous présenter la même apparence ; et, comme les autres sens ne peuvent ici trancher le doute, il faut que la raison et la science nous découvrent la sphéricité du soleil. Mais si un corps de même apparence était à la portée de notre main, nous pourrions vérifier sa forme réelle en le touchant après l'avoir vu. S'il s'agit d'un corps qui n'est à la portée que de notre vue, il suffira souvent de le considérer sous divers aspects. Si nous ne pouvons varier le point de vue, nous serons facilement induits en erreur. Ainsi les anciens se sont trompés en pensant que les étoiles sont fixées à une même voûte. Mieux informés aujourd'hui, nous savons que les étoiles sont à des distances variables et que le soleil ne se lève et ne se couche qu'en apparence. Il en est du mouvement de la terre comme de tout autre qui peut être une cause d'illusion : lorsque le bateau nous emporte loin du rivage, ce n'est pas le rivage qui fuit, mais le bateau. En réalité, les sens ne nous trompent pas : ils nous apprennent seulement que le rivage et le bateau ne sont plus dans les mêmes relations de distance et que le soleil disparaît à l'horizon. Tout ce qu'on peut reprocher aux sens, c'est d'incliner parfois l'esprit à porter de faux jugements. Mais ces jugements l'esprit peut les éviter, il peut interpréter le témoignage des sens et apprendre d'eux bien plus qu'ils n'ont perçu.
Enfin, s'il s'agit du sensible par accident, c'està-dire des substances mêmes que nous percevons sous telle ou telle qualité sensible, les causes d'erreur sont plus nombreuses encore, car le sens ne s'applique pas formellement à l'objet. Son témoignage est donc forcément équivoque. Des substances très diverses peuvent offrir les mêmes qualités, la même forme, les mêmes couleurs et le même poids. Le cristal, par exemple, ressemble au diamant ; l'or et toutes les pierres précieuses ont leurs imitations. C'est alors qu'il faut chercher des traits distinctifs parmi ceux que les sens peuvent
saisir. Il appartient à l'esprit d'ouvrir une enquête, de recueillir les témoignages et de les interpréter : son jugement ne sera sûr qu'autant qu'il sera prudent. Sensibilité — Elle se dit des sens en général, soit des facultés sensibles de connaissance, soit des appétits sensibles ; elle se dit aussi de sentiments plus élevés. Les philosophes modernes rapportent à la sensibilité les émotions, les sentiments de joie et de tristesse que produisent en nous les choses extérieures ou nos propres idées. La sensibilité est ainsi la source particulière des inclinations et des passions. Des physiologistes distinguent la sensibilité animale et la sensibilité organique. La première comprend les fonctions de relation et a pour siège le système cérébro-spinal ; la seconde s'étend aux fonctions vitales et a pour siège le système ganglionnaire. Mais il est évident que la sensibilité dite organique est propre aux animaux aussi bien que la première : elle ne saurait convenir aux plantes, bien qu'elles soient des êtres organisés. La sensibilité est suspendue dans les cas i'anesthêsie; elle est surexcitée dans les cas d'hyperesthésie, etc.
Sentiment — Le sentiment diffère de la sensation, qui est toute dans les sens, et il peut s'élever, chez l'homme, à toute vérité et à tout bien désirable. Il suffit que l'on s'exprime à soi-même sous forme sensible et bien choisie ce que l'on conçoit et ce que l'on aime pour que la sensibilité soit associée à l'intelligence et entraînée dans le même mouvement. On peut donc distinguer en toute vérité, audessus des sentiments purement sensibles, les sentiments intellectuels (plaisirs de l'esprit, du goût, etc.) et les sentiments moraux (plaisirs du cœur, joie de la conscience, etc.) Néanmoins on ne saurait ériger le sentiment en critérium suprême de la vérité, comme l'ont prétendu Jacobi, Rousseau et nombre de romanciers. Car le sentiment est inconstant, variable, il change suivant la disposition du sujet ; or le critérium suprême doit être immuable et impassible comme la vérité elle-n ême. De plus, on ne peut disconvenir que le sentiment est aveugle de sa nature ; s'il est éclairé, c'est de la raison qu'il tient sa lumière. Il faut donc recourir à celle-ci, en définitive, pour distinguer les sentiments bons et justes des sentiments mauvais et faux. C'est à la raison qu'il appartient de guider le sentiment, tout en se laissant conseiller par lui; elle l'interrogera sur certains points, sur certaines démarches particulières, mais s'orientera toujours en cédant à l'évidence de l'objet. Par là même se trouve réfutée la morale du sentiment, avec celle de la sympathie.
Perception. — D'une manière générale, la perception est l'action de percevoir ou de connaître. On perçoit par Yesprit ou par les sens, externes ou internes. Sous le nom de perception externe les modernes ont agité longuement le problème de la connaissance extérieure et l'ont résolu bien souvent d'une manière subjective. On a attribué la sensation à l'esprit et Y impression au corps, alors cependant que la sensation appartient indivisiblement au composé. La sensation ne serait qu'un simple signe que l'esprit interpréterait à l'aide des notions de cause, de substance, d'espace, etc. On a distingué les perceptions naturelles et les perceptions acquises, fondées sur des associations d'idées. Ces perceptions acquises répondent assez bien à ce qui a été dit de l'éducation des sens. On a distingué aussi les qualités premières (que nous avons regardées comme le sensible commun) et les qualités secondes (sensible propre), dont on a refusé de reconnaître l'objectivité. Les idéalistes ont même nié l'objectivité des unes et des autres et des corps eux-mêmes. Toutes ces vues plus ou moins erronnées sont réfutées par la théorie véritable de la sensation (v. ce mot).