‹ Dictionnaire universel de la pensée (volume 2)Chapitre 83 sur 686 · LIVRE III : DE L AME · texte numérisé non relu

LIVRE III : DE L AME

l'autre ne sont ni durs ni tendres, si ce n'est par métaphore ou en vertu d'une sensation concomitante. Si tous les sens sont frappés par un mouvement ou une vibration de leur objet, il ne s'ensuit pas qu'ils servent à percevoir un mouvement ou une vibration. Chacun nous informe à sa manière et les données de l'un ne peuvent composer les données de l'autre, bien qu'elles puissent souvent les suppléer. L'ouïe pourra, dans un cas donné, suppléer la vue, mais par d'autres moyens ; jamais les sons ne composeront un faisceau de lumière. Et qu'importe ici que le mouvement vibratoire, en devenant plus ou moins subtil, nous donne la sensation de son ou celle de couleur ? Tous les faits de ce genre que la science a découverts ou soupçonne et peut découvrir prouvent seulement que les corps agissent par des mouvements et que tous ceux-ci sont réductibles à un mouvement élémentaire ; mais cela ne prouve point qu'il n'y ait dans la nature que des mouvements transformés ni, à plus forte raison, que tous nos sens ne soient, au fond, qu'un même sens, le tact par exemple, parvenu en divers organes à différents degrés de développement.

Impression — Effet produit sur les organes ; se dit aussi de l'effet produit sur les sens et qui est la cause des perceptions sensibles, des émotions, des passions. L'impression précède donc la sensation et la cause, mais sans se confondre avec elle. Néanmoins, dans le langage ordinaire, on prend souvent la cause pour l'effet immédiat, et ainsi le mot impression devient synonyme de sensation et de sentiment.

Vertige. — Etat des sens où il semble que les choses tournent ou que l'on tourne soi-même. La vue d'un précipice, le roulis d'un navire, le mouvement d'une balançoire, une indigestion peuvent donner le vertige. Il peut aussi avoir des causes morales : un travail forcé, de violents chagrins, de vives passions contrariées. Le vertige est souvent un signe ou une menace de maladie, de congestion cérébrale, etc. Il est dit ténébreux quand il s'accompagne d'un obscurcissement de la vue. Le vertige se dit aussi d'un égarement ou d'un trouble de l'esprit analogue à celui des sens.

Ivresse — Comme le vertige, qui l'accompagne d'ordinaire, l'ivresse se dit au physique et au moral. L'ivresse physique est causée par les boissons alcooliques, qui troublent la raison, peuvent amener le délire, un sommeil léthargique et même la mort ; elle varie selon l'âge, le tempérament, le climat. Au moral, l'ivresse est causée par toutes les passions vives et fortes, depuis les moins pures jusqu'aux plus nobles. Le plus bel enthousiasme s'accompagne ainsi d'une sorte d'ivresse, qui passe de l'esprit dans les sens.

Imagination — C'est le sens interne le plus remarqué et le plus brillant. Son exercice est étroitement associé à celui de la mémoire et de l'intelligence, à laquelle elle fournit une matière et un support. L'imagination peut être dite créa tri ce en tant qu'elle est aux ordres des facultés intellectuelles et de la liberté ; mais d'elle-même elle est plutôt passive : c'est la faculté par laquelle l'âme conserve l'image ou l'idée des choses sensibles et peut se les représenter de nouveau. L'imagination se dit aussi de l'objet de cette faculté, c'est-à-dire de ce que l'on imagine (phantasma).

L'imagination est distincte de l'intelligence. Celle-ci, en effet, a pour objet l'universel, le spirituel ; celle-là, le particulier et le sensible. Alors même que ces deux facultés associent intimement leur activité, chacune agit distinctement et reste fidèle à son objet. L'artiste qui veut exprimer son idéal, se sert à la fois de son esprit et de son imagination. Celle-ci présente des matériaux ; mais l'esprit seul en dispose et se règle à cet effet sur

une idée. Le pourquoi, le comment, le principe et la fin de l'œuvre relèvent de l'esprit ; mais les éléments sont fournis par l'imagination. Celle-ci exécute, mais l'esprit conduit. Ce.s deux facultés sont distinctes comme l'idée pure et la sensation. Sans doute l'idée ne parait jamais donnée sans quelque sensation ; alors même que nous pensons aux choses les plus spirituelles, une image ou quelque autre expression sensible occupe notre attention. Mais l'idée et la sensation s'associent toujours sans se confondre jamais. Par exemple, ce n'est pas l'immensité de l'océan ni l'étendue des cieux que nous considérons seulement, en pensant à la grandeur de Dieu, exprimée par ces deux infinis ; mais notre esprit se porte plus avant, pendant que notre imagination le soutient de ces comparaisons. Et de même, lorsque nous pensons aux objets les plus vulgaires, à la pierre du chemin, l'imagination ne peut pas davantage emprisonner notre esprit. Il voit dans cette pierre que lui présentent les sens ou que lui représente l'imagination la nature du minéral, la substance inanimée, ou bien il démêle telle qualité générale et abstraite qui convient à tous les corps, comme la pesanteur et l'élasticité. L'objet de nos connaissances est constamment double, ou plutôt nous connaissons toujours les objets sous deux aspects : nous les imaginons et nous les comprenons. Nous les imaginons pour mieux les comprendre, et nous les scrutons avec l'esprit pour mieux les imaginer. L'imagination soutient l'intelligence, et celle-ci à son tour fortifie l'imagination. Lorsque ces deux facultés sont aussi puissantes par elles-mêmes que bien assorties, elles composent le talent et même le génie. Mais celui-ci, du moins le génie de l'artiste, n'est pas une faculté simple : iî résulte au moins de deux facultés éminentes et irréductibles entre elles : l'intelligence et l'imagination.

Si l'on pouvait douter encore de la distinction absolue de ces deux facultés, il suffirait de considérer que l'imagination appartient certainement aux animaux supérieurs. Leur mémoire, très développée, suppose une imagination vive et impressionnable ; leur sensibilité ne le cède pas à la nôtre, au moins sous certains rapports ; elle l'emporte même à beaucoup d'égards. Le moindre vestige, le moindre indice leur rappelle instantanément les dangers qu'ils ont courus, la proie ou la pâture qu'ils peuvent espérer encore ; leur sommeil, comme le nôtre, est troublé par des rêves, qui accusent l'activité de l'imagination. Cependant les animaux sont dépourvus de toute intelligence proprement dite. L'imagination et l'intelligence sont donc deux facultés distinctes.

L'expérience tirée du sommeil nous fournit encore une autre preuve de cette distinction. Il arrive que dans le rêve l'imagination est vivement surexcitée, alors que l'intelligence est obscurcie : ainsi dans certains cauchemars, où l'émotion causée par des imaginations aussi effrayantes que vaines ne peut être calmée, parce que l'intelligence empêchée par le sommeil ne saurait détromper les sens. Mais si l'exercice de l'imagination peut être si complet, alors que celui de l'intelligence est nul, il faut bien conclure que ces deux facultés sont distinctes.

On peut ajouter que les qualités de l'imagination sont souvent opposées à celles de l'esprit : autres sont les hommes d'imagination ; autres, les hommes de raison. Remarquons encore que l'imagination, comme toutes les facultés sensibles, parait dépendre diiectement de l'influence de l'âge et du tempérament : l'intelligence, au contraire, s'en affranchit dans une large mesure; l'apogée de l'imagination et de la sensibilité ne marque point celui delà raison et de la science. Bref, on peut toujours opposer de quelque manière l'imagination à l'intelligence, comme on oppose les sens à l'esprit. On a dit et on pourra toujours dire que V imagination est la folle

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