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PARTIE LOGIQUE ET ENCYCLOPEDIQUE

du logis. Or ces caractères de l'imagination et cette guerre qu'elle fait si facilement à la raison prouvent manifestement la distinction de ces deux facultés.

Distincte de l'intelligence, l'imagination l'est aussi de tous les sens qui communiquent avec elle. C'est le propre, en effet, de l'imagination de reproduire les sensations données par les autres sens. Il ne lui appartient pas de voir, d'entendre, de toucher, ni de sentir qu'une chose a été vue, entendue, touchée, ni de juger de l'utilité de certaines sensations, ni même de se souvenir : il lui appartient simplement de reproduire, ce qui est bien différent de tout le reste. On ne saurait, en particulier, confondre l'imagination avec la vue et les autres sens extérieurs, à moins de soutenir que, par les sens extérieurs, nous ne faisons que percevoir nos sensations. Sans doute, si la vue n'est que la perception de notre propre modification, la reproduction de cette perception n'appartient pas à un sens distinct de la vue. Mais c'est là l'erreur capitale des plii'noménistes, que nous avons détruite en établissant l'objectivité de la sensation. Autre chose est de voir, et autre chose est d'imaginer. Le nier, c'est confondre, comme l'a fait Taine, la vue avec l'hallucination.

On aura déjà remarqué que l'imagination reproduit les sensations de tous les sens. On imagine veir un spectacle, entendre une mélodie, goûter un mets, etc. D'autre part, il ne serait pas juste de multiplier l'imagination selon les sens extérieurs : c'est la même faculté qui, en nous, reproduit les sensations de la vue, de l'ouïe, etc., quoiqu'elle puisse être diversement douée quant à ces diverses reproductions. L'imagination du musicien, par exemple, n'a point reçu la même culture (pue celle du peintre. On aura remarqué également l'importance de l'imagination. Son concours est indispensable à la mémoire et à l'intelligence, ces deux facultés maîtresses. Il n'est pas moins nécessaire aux passions, aux appétits, aux divers sentiments, dont l'objet est absent le plus souvent et ne peut être recherché avec suite qu'autant qu'il est constamment imaginé.

Le rôle de l'imagination dans les lettres et les arts est plus remarquable encore. C'est elle qui permet à l'artiste de varier ses compositions et de leur donner le tour le plus heureux ; l'écrivain, l'orateur, le poète, le romancier ne réussissent que par son secours, ils lui demandent tous leurs expédients et tous leurs moyens. Même le penseur silencieux lui emprunte beaucoup ; elle lui fournit les comparaisons justes, les images frappantes et les expressions fortes avec lesquelles il se parle à lui-même et grave à jamais ses pensées dans des pages immortelles, qui survivront à tous les autres monuments de l'esprit humain. Nécessaire aux grandes pensées, l'imagination ne l'est pas moins aux plus petites ; elle accompagne celles que nous exprimons au dehors et celles que nous retenons au dedans. Toutes s'évanouissent dès que leur manque ce point d'appui. Sans mesurer la hauteur de l'intelligence, l'imagination conditionne et favorise de plusieurs manières l'exercice de cette faculté maîtresse. Tous les grands écrivains étaient doués d'une imagination puissante : qu'on se souvienne seulement de Pascal et de Bossuet. C'est par elle qu'on excelle dans tous les genres. Mais c'est aussi par elle que Ton pèche. S'il faut lui attribuer de quelque manière les grandes conceptions de l'esprit humain, il faut l'accuser aussi des vains systèmes inventés par les philosophes, des folles entreprises des politiques, et, dans un ordre inférieur, de toutes les œuvres maladroites réprouvées également par le bon sens et le bon goût (v. en général, les traités de psychologie; Henri Joly, l'Imagination).

Rêve. Songe. — L'imagination et, à sa suite,

l'esprit, peuvent s'exercer jusqu'à un certain point, sans les sens extérieurs et sans que l'on ait retrouvé la pleine possession de soi-même. De là le rêve, qui est un sommeil imparfait. Au moment surtout où les organes ont déjà réparé leurs forces et recouvré leur vigueur et où le réveil est imminent, certains sens intérieurs rentrent en activité, l'imagination, la mémoire, le sens commun, et avec eux l'intelligence. Celle-ci est plus ou moins empêchée d'agir, il est vrai : de là les incohérences du rêve ; de là une crédulité puérile, ridicule, jointe parfois à une clairvoyance d'esprit et à une vivacité d'imagination remarquables. Le rêveur est intelligent ; mais il est plus ou moins dépourvu de critique, il part toujours de quelque faux supposé, de quelque principe absurde, il manque toujours quelque élément essentiel à ses informations : de là ses fautes contre le bon sens le plus vulgaire ; de là aussi sa privation de liberté et par conséquent son irresponsabilité.

Quelles sont maintenant les causes du rêve? Il est facile d'en assigner quelques-unes des principales : les impressions reçues à l'état de veille, les habitudes prises, les préoccupations ordinaires, l'âge, le tempérament, la maladie, les passions, l'influence du milieu, de l'atmosphère, etc., sans parler des influences surhumaines. On ne saurait le nier : il est certain, pour le chrétien, que Dieu et les anges ont communiqué avec l'homme par le moyen des songes. Le songe est plus que le rêve : c'est un rêve ordonné, qui semble avoir une suite, une signification (v. sommeil, somnambulisme),

Hallucination. — D'après ceux qui nient la distinction des sens externes et des sens internes, la vue ne serait qu'une hallucination suivie et bien ordonnée. Mais il est évident que l'hallucination est un phénomène anormal et par conséquent trompeur, qui d'ailleurs est facilement rectifié par l'intelligence quand celle-ci peut agir. Les hallucinés ne sont pas rares qui reconnaissent leur erreur et en jugent. La vue, avec l'exercice des sens extérieurs, au contraire, est un fait normal, qui mérite toute créance et qui supporte très bien l'épreuve de la critique.

L'hallucination est l'effet de l'imagination. Celleci, quand elle est douée d'une force excessive et déréglée, ébranle profondément l'organe et y reproduit plus ou moins l'impression causée par les objets extérieurs : de là cette persuasion chez les hallucinés de la réalité du monde fantastique créé par leur imagination. Mais cette persuasion est tout instinctive ; elle ne subsiste pas, si l'halluciné — ce qui arrive dans bien des cas — jouit de l'usage de sa raison et de quelque esprit de critique. C'est par là que certains hallucinés, hommes vulgaires ou hommes de génie, se distinguent absolument des déments, bien que la folie côtoie le génie, comme nous l'avons dit ailleurs.

Au contraire, la persuasion engendrée par l'usage normal des sens extérieurs est non seulement instinctive, mais encore rationnelle. La vision extérieure et l'hallucination sont donc profondément distinctes. La première est objective, elle est causée directement par l'objet ; la seconde est plutôt subjective, elle est causée par le sujet, qui reproduit et tend à objectiver indûment ce qu'il a vu. Par la première, le sujet perçoit l'objet; parla seconde, le sujet ne perçoit que ses propres imaginations. Une preuve que l'on pourrait évoquer encore, c'est que l'halluciné porte d'ordinaire partout avec lui la cause déterminante de ses sensations ; il a beau changer de lieu et même de pays, les fantômes de son imagination l'obsèdent partout : preuve évidente qu'il ne perçoit que ses propres imaginations. Au contraire, pour varier l'objet des sens extérieurs, il suffit de sortir de sa demeure, de détourner les yeux ou de les fermer.

Estimative. Cogitative. — L'estimative consiste dans une sorte de jugement particulier et instinctif qui permet à l'animal de se diriger, sinon avec science et liberté, du moins avec connaissance. L'existence de cette faculté n'est pas douteuse. Chaque espèce animale connaît les espèces ennemies, celles qu'elle doit poursuivre ou éviter, et celles qui lui sont indifférentes. On ne tarirait pas sur les instincts admirables que montrent tous les animaux à l'état sauvage et qui sommeillent plus ou moins à l'état de domesticité. C'est avec un discernement parfait que l'oiseau fixe l'emplacement de son nid, à l'abri de ses ravisseurs et à portée de sa nourriture ; c'est avec un art merveilleux qu'il choisit les matériaux et les dispose, qu'il déjoue les recherches et les ruses du chasseur. Des insectes, des bestioles éphémères, sont plus ingénieux encore : il suffit de citer l'abeille' et la fourmi, qui vivent en société, le ver à soie et l'araignée, le cerceris et le xylocope, dont les attentions et les précautions maternelles sont inexplicables sans une Providence pour qui toute merveille est un jeu. Encore une fois tous ces instincts si variés ne peuvent être assimilés à de simples ressorts qui mettent en mouvement le corps de l'animal comme une machine très délicate et savamment construite. L'instinct est une force guidée par une connaissance admirable, par un jugement clairvoyant et très sûr. L'animal connaît ce qu'il recherche, ce qu'il évite, ce qui lui manque et tels moyens de se le procurer. Or cette connaissance indéniable chez l'animal a été appelée justement par les scolastiques du nom d'estimative. C'est là cet esprit des animaux mis en relief avec tant de grâce naïve par le fabuliste.

L'estimative existe aussi chez l'homme, où les scolastiques lui donnent le nom de cogitative, sorte de raison particulière. ( )n ne peut en douter, puisque l'homme est doué des mêmes facultés sensibles que l'animal. Seulement, en vertu de cette loi qui attribue à l'instinct une part d'autant plus petite que celle de l'intelligence est plus grande, l'estimative est éclipsée et comme supplantée, chez l'homme, par le jugement intellectuel et réfléchi Cependant l'on peut soutenir qu'elle ne cesse de jouer un rôle plus ou moins important. On peut, en effet, lui attribuer ces jugements instinctifs qui précèdent beaucoup de nos jugements réfléchis et deviennent si vite des préjugés. Il est difficile le plus souvent de déterminer pourquoi tel objet attire ou repousse, pourquoi telle personne déplaît et telle autre obtient toute sympathie et toute confiance. L'homme qui se laisserait conduire par ses premières impressions serait un insensé, l'esclave de ses goûts et de ses passions ; mais l'homme qui ne consulterait pas ses penchants naturels, ses goûts et ses jugements instinctifs, serait peut-être non moins imprudent. Que de fois les premiers jugements ont été, à l'examen, reconnus les meilleurs ! Néanmoins, chez l'homme, le jugement instinctif doit être toujours subordonné à un jugement supérieur.

Instinct — L'instinct est un appétit naturel et sensitif, qui résulte d'une connaissance sensible, mais non pas intellectuelle ; ce qui fait dire que l'instinct est aveugle, fatal, invariable. C'est par instinct que l'oiseau fait son nid, évite le danger, etc. L'instinct suit l'estimative (v. plus haut), qui n'a pas d'expression usitée en français; aussi désigne-t-on ces deux facultés sous le même nom d'instinct. Parfois aussi on qualifie d'instinct certaines facultés supérieures considérées comme aveugles ou fatales. C'est ainsi que Reid place le critérium suprême de la vérité dans une sorte d'instinct qui nous ferait affirmer nécessairement les premiers principes. Pour revenir aux instincts proprement dits, qu'il ne faut jamais séparer de l'es-

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