Chapitre Premier
De la vertu en général.
Vertu. Vice. Excellence, nécessité, origine de la vertu. — La plus noble des habitudes que l'homme puisse contracter, c'est la vertu : les sciences et les arts ne viennent qu'ensuite. La vertu perfectionne l'âme par rapport au bien ; la science, par rapport au vrai, et l'art, par rapport au beau. Si la vertu tient la première place, ce n'est pas que le bien l'emporte absolument sur le vrai et sur le beau, mais c'est que le bien pratiqué appartient mieux à l'homme et lui fait plus d'honneur que la connaissance du vrai et l'expression du beau. Le vrai et le beau sont connus de l'intelligence, qui peut les considérer sans que le cœur s'élève ; l'amour et la pratique du bien, au contraire, supposent une élévation du cœur et de l'âme tout entière. La vertu améliore donc la personne elle-même, tandis que la science ne communique par elle môme aucune valeur propre. La science est honorable, mais l'âme du savant peut être vile ; l'acte de la vertu lui aussi est digne d'honneur, et de plus il communique sa noblesse à l'âme qui l'accomplit. La vertu est donc « une habitude qui perfectionne l'âme elle-même en même temps que ses actes ».
Les païens n'ont pas ignoré tout le prix de la vertu. Cicéron la regarde comme la santé, la force et la beauté de l'âme. Cet éloge établit déjà sa nécessité. Sans la vertu, en effet l'âme serait incapable de se suffire. Nature intelligente, mais déchue, unie intimement à des sens susceptibles de passions déréglées, l'âme doit maintenir sous les ordres de la raison tous les appétits inférieurs, si prompts à la révolte. Or, c'est par la vertu seule qu'elle gardera l'empire, en faisant régner toujours le devoir sur ses plaisirs et sur ses intérêts. La vertu est donc nécessaire à toute créature humaine : à l'enfant et au vieillard, au riche et au pauvre, à la famille et à la société. Ajoutons qu'elle est naturelle de quelque manière, puisque la raison la réclame et que les meilleurs sentiments y inclinent. Sans la vertu, l'homme est incomplet, il n'est plus digne de son nom ; car, si l'homme vertueux est le premier des animaux, l'homme vicieux en est le dernier et le pire. Mais comment acquérir cette indispensable qualité? Les vertus surnaturelles s'obtiennent par la prière; les vertus naturelles, par des actes répétés, un exercice constant, des luttes persévérantes contre soi-même A son origine, la vertu est une force, une énergie virile, bien que, parvenue à sa perfection, elle soit une douceur. Les vertus naturelles s'obtiennent encore d'une manière surnaturelle, lorsque Dieu, par une grâce de conversion, les produit dans l'âme avant qu'elle ait pu les contracter : elles sont dites alors, ainsi que les vertus surnaturelles, vertus infuses. Mais, en gratifiant de la vertu le pécheur repentant, Dieu réserve ordinairement une part, qu'il appartient à la persévérance seule de fournir (v. en général les traités de Morale; Mgr Gay, la Vie et les vertus chrétiennes, 2 vol. in-8 ; le P. Meynard, Traité de la vie intérieure, 2 vol. in-12; Rodriguez, Pratique de la perfection chrétienne, etc.
Malice. — Elle consiste essentiellement dans une mauvaise intention, une mauvaise disposition du cœur. D'où l'on voit déjà que le vice et le péché ne supposent pas seulement quelque ignorance ou une erreur, comme le pensaient Socrate et Platon. Mais ils affectent l'homme tout entier, l'esprit et le cœur, l'intelligence et la volonté.
Honnête, honnêteté. — L'honnête est ce qui est conforme à la loi morale : c'est le devoir,
c'est le bien cherché pour lui-même. Il se distingue donc de l'utile et de Yagréable. L'honnête c'est le bien moral et c'est le beau moral ; car le bien et le beau se confondent dans l'ordre moral, qui est l'ordre suprême. Quant à Vhonnètetè, elle ne fait qu'un avec la vertu, dont elle est l'un des aspects (v. synonymes). Et de même que la vertu, elle n'est pas seulement la science du bien, comme a paru le dire l'école socratique; mais elle est encore et surtout l'amour et la pratique du bien, amour et pratique souverainement honorables.
Conscience morale. — La conscience, c'est la connaissance intime que l'homme a de ses actes et le jugement qu'il porte sur leur moralité. Tandis que la raison éclaire toutes les voies de l'homme et que la volonté l'ébranlé et le détermine, la conscience lejuge au nom de Dieu. Elle l'accuse ou le défend, le blâme ou l'approuve, l'arrête ou l'encourage, le lie ou le délie, témoigne pour lui ou contre lui. Elle est la dispensatrice du remords, qui afflige et aiguillonne le coupable, et de la paix du cœur qui rassasie l'homme de bien.
La conscience est la règle prochaine et immédiate des mœurs, car c'est par elle que les lois de la raison, de Dieu, de l'Eglise et de l'Etat et de toute autorité légitime nous sont intimées. Il s'ensuit qu'il n'est jamais permis de transgresser les ordres de sa concience : « Tout ce qui n'est pas fait de bonne foi, dit S. Paul, est péché. » Mais la conscience elle-même est sujette à l'erreur et au doute. Tantôt elle est incertaine, perplexe, et tantôt elle est erronée par manque de délicatesse ou bien, au contraire, par excès de scrupule. Faudra-t-il pour cela fermer l'oreille à sa voix? Loin de là; mais il faut l'éclairer, la perfectionner, lui obéir toujours; et quand ses doutes persistent, se déterminer par de bons motifs et avec de parfaites intentions. Remplir tous les devoirs dictés clairement par la conscience est le meilleur, sinon le seul moyen de connaître ceux qu'elle ignore encore ou qu'elle connaît imparfaitement. On ne saurait donc s'autoriser des licences injustes qu'on obtient de sa conscience. « Toutes les voies de l'homme lui paraissent droites, dit l'auteur des Proverbes, mais Dieu pèse les cœurs. » Quelle que soit d'ailleurs la complicité de la conscience, elle n'ira jamais jusqu'à trahir les premiers principes de la moralité. La conscience est un juge vigilant qu'on ne circonvient qu'à demi, et il est plus facile de lui désobéir que de la corrompre.
On appelle cas de conscience les difficultés et les doutes qui s'élèvent dans la pratique sur ce que la religion et la morale permettent ou défendent. Par exemple, est-on obligé de restituer si l'on est soi-même dans l'indigence? Peut-on vendre un remède, qui est un poison, à ceux qui peuvent en abuser? Les casuistes ont étudié toutes sortes de cas. C'est à chacun de se guider d'après les principes et de consulter, au besoin, les plus instruits et les plus sages ; mais la bonne foi, la bonne conscience est toujours indispensable (v. probubilisme).
Vice. Péché. — La vertu est opposée à tous les vices, comme le juste milieu est opposé à tous les extrêmes. Le vice a le péché pour principe ; mais, quand il est contracté, il devient à son tour le principe du péché, qui renaît ainsi de l'arbre dont il fut le germe. Le péché est un acte de révolte contre la raison et contre Dieu. C'est le plus grand de tous les maux. Il a perdu les mauvais anges et introduit la mort parmi les hommes, car « la solde du péché, c'est la mort ». .
Le péché mortel consiste à se détourner de Dieu,