IIII. SUnPnENDRE, ÉTONNEIV
L'abbé Girard associe la consternation à l'étonnement et la surprise } comme si la consternation n'avoit pas un caractère si marqué et si connu, qu'il fût possible de la confondre avec la surprise ou avec l'étonnement. Je me borne à ces derniers termi s.
« Un événement imprévu , dit cet écrivain , supérieur aux connoissances et aux forces de l'âme , lui cause les situations ItU' mitiantes qu'expriment ces mots. »
i" Il y a de simples mouvements passagers d'étonnementovt de surprise • et ces mouvements ne seront pas regardés comme des situations. 2" Ces situations ne sont point par elles mêmes humiliantes. Serai-je bumilié si je suis surpris d'une mauvaise action , on étonné d'un grand crime? 3" Il y a au moins de l'hyperbole à dire que la cause de ces mouvements ou de ces situations soit supérieure aux forces de l'âme. La rencontre d'un ami ou d un ennemi peut, dit l'auteur, causer de la surprise. Or, qu'est-ce que la rencontre d'une personne a de supérieur aux forces de l'âme? et qu'est-ce encore qu'elle a d'fiumiliant ?
<c h'etonnement est plus dans les sens , et vient des choses blâmables ou peu approuvées : la sur prise est i^Xus dans l'esprit, et vient de choses extraordinaires. »
I ° Qu'entendez-vous par une situation de l'âme qui est plus dans les sens que dans l'esprit? ce langage est au moins singulier. Il est vrai que l'étonnement, plus fort et plus grand que là surprise f se manifeste davantage parle désordre des sens. 3" Comment arrive-t-il qu'un effet dépendant d'une idée morale et de la réflexion , tel qu'un effet produit par des choses blâmables, fût plutôt dans les sens que dans l'esprit, tandis que des choses extraordinaires, tels que des objets physiques, des effets naturels , mais rares (selon l'explication de l'auteur lui-même) , feroient plus d'impression sur l'esprit que sur le« sens ? Il y a là une sorte de contradiction. 3» Enfin il esl
SURPRE^^DRE. 45f
faux que Vétonnement soit uniquement ou même principalement causé par des choses blâmables^ et que ce mot ne se dise guère qu'en mauvaise part, comme l'auteur l'ajoute»; et qu'il faille des causes extraordinaires pour produire la surprise. Qu'j a-t-il donc d'extraordinaire dans la rencontre d'un ami qui vous surprend? Ne diroit-on pas que la beauté , comme la laideur d'une femme, est étonnante, malgré l'assertion contraire de l'auteur ? Ce sont les grandes choses qui étonnent, selon La Bruyère. Quand on dit que la nature a des secrets étonnants , veut - on dire que ces secrets cachent des choses bhhnnbles ?
({ L'éZo««eme/if;, continue l'abbé Girard , suppose dans l'évéucnient qui le produit une idée de force: il peut frapper jusqu'à suspendre l'action des sens extérieui-s : la surprise y suppose une idée de merveilleux: elle peut aller jusqu'à l'admiration. ))
Je ne conçois plus mon auteur. Est-ce que les choses eX'traordinaires , merveilleuses , capables d'exciter l'admiration , ne sont pas précisément celles qui frappent le plus vivement , le plus fortement, et jusqu'à jeter dans citte extase qui suspend l'action des sens extérieurs? C'est à l'éfo/jnemenf qu'il laut appliquer ce qu'on dit ici de la surprise. Ouvrez tous les dictionnaires , et surtout celui de l'Académie , vous trouverez ttonnant synonyme d'extraordinaire , ctonnement synonyme d'admiration, s'étonner synonyme de s'émerveiller, etc. Mais n'est-il pas superflu de combattre de telles allégations? cherchons la vérité.
Surprendre, prendre sur le fait lorsqu'on ne s'y attend pas , à 1 improviste , au dépoui'vu ; étonner, frapper, émouvoir, ébranler par un grand bruit, par une grande chose. Au physique , ce verbe exprime une violente commotion , uu fort ébranlement; et l'on dit que les tremblements de terre étonnent les édifices les plus solides.
Ainsi la surprise nait de la présence subite d'un objet inat-» tendu , inopiné , imprévu : Vétonnement vient du coup violent frappé par un objet puissant , extraordinaire , irrésistible. Comme les choses prévues et calculées ne surprennent point , elles n'étonnent pas ; par la raison qu'on y est préparé , et qu'on s'est prémuni contre. Les choses imprévues ne nous