COMMUNION — COMMUNISME
crement de.paix ne saurait être mise en doute. Toute âme.
la Ligue, et empreint d’une tolérance fort rare en ces tempc passionnés. Ni Bodin ni Harrington ne poussent les choses aussi loin que le chancelier d’Angleterre et le moine de la Calabre, mais sur bien des points encore il y a imitation, On peut en dire autant d’une foule de communautés imaginaires, comme celle des Ajaïoiens, qu’on croît être l’œuvre de Fontenelle; celle des Sevarambes (Bruxelles, 1677); celle des Cassarès (Londres, 1764); celle des Abeilles (Londres ), qui fit quelque bruit dans le courant du siècle dernier. Dans plusieurs parties, Le Miroir d'Or, de Wieland, incline vers ces idées, qui se retrouvent d’une manière plus précise dans le Catéchisme de Boïsset et dans le Code de la Nature, livre longtemps attribué à Diderot, mais qui est l’œuvre de Morelli, déjà entraîné sur ce terrain par une fiction intitulée : La Basiliade, ou Les îles flotlantes.
A côté de ces fictions littéraires, il en est d’autres d’un ordre différent , et où le sentiment réligieux joue un plus grand rôle. Il s’agit de réaliser en plein l'Évangile, et de faire régner ici-bas l'égalité et la fraternité, Dans cette catégorie de communistes se placent lesmillénaires, comme Towers, Winchester et Bellamy, les diverses sectes où la communauté était en vigueur, comme celles des esséniens, des thérapeutes, des moraves et des missionnaires du P araguay; enfin tout ce qui, dans des temps reculés, avait adopté la forme claustrale et conventuelle comme moyen de détachement et instrument de salut, Ces communautés, tantôt libres, tantôt forcées, avaient pour mobile la résignation religieuse, ou la discipline collective. L’abdication de la liberté, quoique volontaire, se trouvait compensée par une poursuite qui allait au delà de cette vie, et spéculait pour l'éternité, Tandis que la grande société humaine plaçait le bonheur dans la jouissance, ces sociétés mystiques le faisaient consister dans la privation. Ainsi s'expliquent des existences où la vie commune fut possible et offrit même parfois des avantages réels.
Jusque ici pourtant, et dans ces limites, ces aspirations, ces tentatives paraissent légitimes. Ce sont des protestations ou des extases, des idylles ou des expériences qui n’ont rien de turbulent ni d’oppresseur. Il n’en est pas de même du communisme anglais et allemand des quatorzième et quinzième siècles. En Angleterre, l’hérésiarque W icleff se place à la tête de cent millelollards révoltés, et dicte la loi au pays. En Allemagne, Muncer, disciple de Luther, soulève les anabaptistes, et conduit la populace à l'assaut des propriétés, « Nous n'avons tous qu'un même père, s’écrie-t-il; ce père est Adam. D'où vient donc la différence des rangs et des biens ? Pourquoi gémissons-nous dans la pauvreté, tandis que d’autres nagent dans les délices? N’avons-nous pas droit aux biens qui, par leur nature, sont faits pour être distribués entre tous les hommes? Rendez-nous, riches du siècle, rendeznous, usurpateurs cupides, les trésors que vous retenez injustement. C’est à mes pieds qu’il les faut apporter, comme on les apportait jadis aux pieds des premiers apôtres. » Tels étaient les moyens d'action de ce sectaire. Le sénat de Mulhausen se prêtait mal à ses plans de spoliation : il le contraignit à se dissoudre. Entouré d’une bande de pillards, il ravagea l'Allemagne pendant trente ans. Quand le landgrave de Hesse, prenant la défense de la civilisation, les attaqua et les tailla en pièces, ils étaient près de quarante mille; sept mille d’entre eux restèrent sur le champ de bataille, Muncer leur avait promis d'arrêter les boulets avec la seule manche de sa robe. Cette promesse fut vaine, comme on le pense ; l'imposteur n’eut pas même le pouvoir de sauver sa tête ; arrêté dans sa fuite, il fut exécuté peu de temps après. Mas sa mort ne mit pas un terme à cette affreuse croisade contre la propriété : pour un chef tombé, il s’en présenta vingt. Les anabaptistes semblaient renaître de leurs cendres, Rien ne se déroba dès lors à leurs déprédations et à leurs outrages. Vaineus et dispersés à diverses reprises, ils se reformèrent
COMMUNISME
opiniätrément, et firent de la cite deMunster le siége de leur odieux empire. La partie aisée des habitants avait abandonné cette enceinte maudite; les anabaptistes y régnèrent sans obstacle. Au boulanger Mathison, qui ordonna le sac des maisons bourgeoises, on vit succéder le tailleur Jean de Leyde, qui proclama la polygamie comme loi de l’État, et s’y conforma le premier en épousant dix-sept femmes. Le supplice de pareils bandits ne suffit pas pour extirper leur secte, et longtemps l’Allemagne se ressentit de l'ébrantement causé par leur passage. On put voir, aux ruines dont ils jonchèrent le sol, ce qu'engendre, dans une interprétation populaire, l'utopie de la communauté et quels vestiges elle laisse.
Ainsi, aucune des formules que cette utopie suggère n’a été inconnue au passé. Avec Thomas More et Fénelon, elle a l’innoncence de l'églogue; avec Platon, les grâces de la philosophie; avec Campanella, la témérité de l'imagination la plus libre. Les sectes relisieuses y voient la pratique de la fraternité ; les ordres catholiques un séquestre, une expiation ; les dissidents luthériens, un instrument de félicité terrestre, un avant-goût du paradis. Muncer tranche sur le tout, et trouve dans la communauté le prétexte d’un désordre immense, d’une révolte contre tout droit et toute loi. Tout est donc parcouru dans la sphère de ces idées et de ces faits; désormais, plus d'originalité possible sur ce terrain. Il nous semble que ce spectacle aurait dû suffire pour détourner les cerveaux contemporains, même les plus malades, d’une poursuite tant de fois essayée, tant de fois reconnue vaine. Il n’en estrien. L'homme joue volontiers le rôle de l’insecte qui se brûle éternellement au même flambeau : l'expérience ne le guérit pas, et dans l’ensemble de ses recherches il y a toujours une part pour l'impossible, aliment des natures inquiètes et remuantes. Les âges modernes ont donc eu leurs communistes comme l’antiquité ; seulement, il faut descendre de Platon à Babeuf, et passer du livre Des Lois au Manifeste des Égaux.
Vers la fin du siècle dernier! et à la suite de l’ébranlement général causé par la Révolution française, Babeuf organisa contre le Directoire un complot dont le but était le triomphe de la république des Égaux et l'établissement d’un régime de communauté. Venus en des temps orageux, les Égaux ne pouvaient pas envisager la communauté à un point de vue sentimental ; ils prétendaient la faire pénétrer de vive force dans la société française. Ils acceptaient bien, en la modifiant, la donnée bucolique de Morus et de Platon; mais ils y ajoutaient les moyens de réalisation de Wicleff et de Muncer. Ils commençaient par poser en principe que la propriété individuelle est ici-bas l’origine de tousles maux, et que la propriété collective est seule bonne et féconde. De là résultait pour eux la nécessité d’une expropriation générale des particuliers au profit du gouvernement. L'État résume dès lors et concentre en lui toute l’activité nationale; il substitue la gestion publique à la gestion privée. En revanche, l’État doit à ses administrés la nourriture et le logement, le vêtement, l’ameublement, enfin, tout ce qui constitue une existence heureuse. En outre, il est chargé d’ordonner, d'organiser le travail sur toute la surface du pays. Toute besogne devient une fonction et se trouve réglée par une loi. Des magistrats président à la production générale comme aussi à la répartition des produits. Les difficultés sont considérables, mais les Égaux ont des moyens héroiques pour les trancher. Les grands centres de population les embarrassent, ils les suppriment. Point ou peu de villes, beaucoup de bourgs, et encore plus de villages : le luxe ‘prend naissance dans les villes, et du luxe il n’en faut pas. Une honnête aisance doit être désorinais la condition générale, uniforme; rien au-dessous, rien au-dessus. Aussi les palais disparaîtront-ils ; à peine folérera-t-on la magnificence dans les établissements publics. En revanche, les maisons
séront commodes et surtout iostallées de mamière à n’exciter,
par la comparaison des logements, aucune jalousie. Ce sera le souci et l'honneur des architectes de trouver un juste mi-
‘lieu entre le premier et les mansardes, Quant aux vête-
ments, l'égalité et la simplicité en régleront la forme et la matière ; on aura des costumes de fête, des costumes de travail ; on variera l'habillement selon les âges et les sexes ; mais hors de ces détails, l’uniformité doit être absolue. Rien de plus curieux et de plus triste à la fois que ce rêve méèlé de violences. Les Égaux ne veulent rien admettre de ce qui constitue aujourd’hui nos droits; ils excluent jusqu’à nos devoirs. Ainsi, dans leur système, les mères n'élèvent plus les enfants : c’est l'État qui s'applique cette tâche nouvelle. Les enfants, dès leur plus bas âge, passent sous la tutelle du gouvernement. Placés dans des établissements pu blics, ils y sont élevés en vue du régime qui les attend. L'enseignement porte plutôt sur des matières d'utilité pratique que d'instruction spéculative. Les arts et les lettres y sont traités en ennemis. « Ce qui n’est pas communicable à à tous, disent les Égaux, doit être sévèrement retranché. » La langue, l’histoire, la législation, les sciences naturelles trouvent grâce auprès d’eux ; ils couvrent même de leur tolérance la danse et la musique, mais la philosophie et la théologie, la poésie et le roman, la statuaire, la peinture, la gravure, leur semblent des frivolités suspectes, des prétextes pour échapper à une occupation sérieuse. On sera artiste si
: l’on veut; mais il faudra en outre être laboureur, et quitter
le pinceau pour la charrue.
Tel est l'idéal de Babeuf ; il ne ménage ni les raffinements de la vie ni la liberté de la pensée. Toute parole contre l’égalité est sévèrement punie. Ce régime ne se laisse pas discuter; il faut s’y plaire par ordre. Partout une discipline inexorable se retrouve. L'armée est une institution mobile, se composant et se décomposant suivant le besoin. Tous les citoyens en font partie ; la paye se réduit au seul entretien, les grades sont électifs et temporaires. Le général redevient soldat, le soldat passe général; l'égalité se rétablit par l’équilibre des inégalités. Quant aux étrangers, la république des Égaux les frappe d’interdit ou les condamne à un séquestre rigoureux. Un bataillon de douaniers a en outre pour consigne de confisquer, le cas échéant, les modes, les produits corrupteurs, les frivolités qui se présenteraient à la frontière. Ainsi fonctionne ce régime des Égaux, qui n’est autre chose que la vie sociale sous un appareil pneumatique. On y étouffe, on y manque d’air; le fatalisme s’y complique d’une activité machinale et d’un anéantissement de la personnalité. Comme moyen d’exécution, la force était au bout de ces plans insensés. L'ordre du jour portait « qu’à la fin de l'insurrection les citoyens pauvres prendraient les logements des riches, et qu'on prendrait chez ces derniers de quoi meubler avec aisance les sans-culottes (sic.) » La servitude des individus, voilà ke fond de cet odieux système : un homme, en ce cas, est un chiffre, une simple unité, et toutes les unités se valent. Le despotisme ne s’exercera plus du fort au faible, mais des faibles au fort; il n'ira plus des intelligents aux ignorants, mais des ignorants aux intelligents. C’est la pyramide renversée.
De la secte des Égaux on arrive, sans intermédiaire, aux communistes de notre temps. De ce côté du détroit, la trace de ces idées s’efface sous l'Empire et sous la Restauration, régimes peu favorables aux utopies; mais en Angleterre Robert Owen proclame alors sa communauté coopérative et son gouvernement rationnel. Jamais négation plus effrayante ne fut énoncée avec plus de sang-froid. Point de religion, point de mariage, point de famille, point de propriété. M. Owen conçoit une société sans liens, sans croyances sans devoir et sans droits. L'existence terrestre est le seul objet qui le touche; il n’imagine rien au delà. Quand on arrive à de telles conclusions dans l’ordre moral, on est rigoureusement conduit à la communauté dans l’ordre des intérêts, M. Owen la veut sans limites et sans règles, Chacun
prend où il veut, fait ce qu’il veut; la société marche à l’aventure ; les modes d'organisation sont facultatifs; M. Owen n’admet rien d’obligatoire. La bienveillance universelle doit tout remplacer, lois, mœurs, armées, prisons, gouvernement. Cela s'appelle, dans la langue de l'inventeur, le réque rationnel, ce qui ne veut pas dire le régime raisonnable,
Ce que M. Owen demande à la persuasion, leschartistes l'ont demandé à la violence, On se souvient des dévastations qui accompagnèrent leur premier passage et de la condamnation de Frost et William, leurs principaux chefs. Depuis lors les chartistes semblent s’être disciplinés ; ils ont un instant compté une armée imposante par le nombre, et l’on portait à deux millions le chiffre de leurs adhérents, répartis dans 370 villes, bourgs et villages. En 1842 une pétition émanée d’eux recueillit 3,317,702 signatures. Les pétitionnaires ne demandaient pas la communauté absolue, mais seulement la réforme du parlement, le vote au scrutin, l’égalité pour les districts électoraux. Ils rappelaient que le clergé en Angleterre reçoit du trésor public 220 millions de francs, somme suffisante pour l'entretien du christianisme dans toutes les parties du globe. Ils demandaient que l’on prit en considération la détresse des classes laborieuses, le triste sort que la dernière loi du paupérisme a fait aux malheureux. Le reste devait venir plus tard et à son tour.
Pendant que cette manifestation avait lieu en Angleterre, la France assistait à une sorte de résurrection de l'école de Babeuf, Ce fut après le 12 mai 1839. La révolte'armée était vaincue; la révolte spéculative lui succéda. Déjà à Lyon une sorte d’association communiste s'était fondée sur les ruines du muluellisme; mais, conduite avec modération, elle avait limité sa tâche à des œuvres de bienfaisance. Rien ne prouve que ce cercle d’action ait été franchi. A Paris on garda moins de mesure, on eut plus d’ambition. Aux débris des sociétés secrètes s’unirent les hommes qui depuis longtemps se promenaient d’utopie en utopie. Robert Owen était venu à Paris, et dans une courte apparition y avait formé quelques disciples. Des feuilles paraissant tous
“les mois, et ne coûtant que trois ou quatre francs par an, se posèrent comme les organes des doctrines communistes. A Lyon Le Travail, à Paris La Fralernilé et Le Populaire prirent hardiment ce drapeau. Le Communitaire et L'Humanilaire se firent aussi connaître, l’un par un prospectus, l’autre par quelques numéros qui ont servi de base à une instruction judiciaire ; enfin, l'attentat de Quenisset, suivi d’un procès à la cour des pairs, donna un moment de célébrité à ces nouveaux niveleurs, Évidemment il n’y avait rien dans tout cela de bien redoutable; le ridicule de ces tentatives excluait l’idée d'un danger; elles ne pouvaient faire naître que des frayeurs intéressées. Dans l’un des procès faits au communisme, le rédacteur en chef d'une feuille incriminée déclara qu'il ne savait ni lire ni écrire. Quant à ceux quiavaient plus deculture, ils ne brillaient ni par J'invention ni par l’exécution, Tout. chez eux était servilement copié sur des aberrations antérieures, celle de Babeuf surtout, C’est ainsi qu'on retrouve dans l'instruction du procès criminel dont la chambre des pairs fut saisie la plupert des mesures insensées que propose le Manifeste des Égaux, entre autres : la suppression des beaux-arts, l'obligalion des voyages, l’organisation des ateliers nationaux, enfin la discussion en règle des titres de l'Être-Suprème et de son intervention dans les destinées humaines.
Cependant, même au sein du plagiat, le schisme ne tarda point à germer : la vanité est moins rare quele génie. Dans cette armée en insurrection, tout le monde voulait être général; personne ne se résignait à servir comme soldat. Cela devait être, grâce à la nature même des éléments dont se composent les partis, La présomption individuelle y joue un grand rôle, et l’activité indomptabledont ils sont doués cherche un aliment dans les luttes intestines, Is se condaimnent
COMMUNISME
ainsi à la plus entière impuissance ; mais ils obéissent à leur instinct. Aussi s’opéra-t-il presque sur-le-champ un fractionnement significatif parmi les sectes communistes, On y compta des égalitaires, des fraternitaires, des humanilaires, des unitaires, des communitaires ou icariens, des communistes, des communionistes, des communatistes et des rationalistes. Cette récapitulation serait formidable, si l’on n’ajoutait que chacune de ces sectes ne comptait qu'un petit nombre d’adhérents. Il en est dans le nombre dont le chiffre descendait même jusqu'à l'unité; celles-là seulement se trouvaient à labri d’un fractionnement nouveau. Cette contagion du communisme à été un instant réelle; les ateliers d'ouvriers en étaient sourtout atteints. On voyait aussi accourir sous ce drapeau les esprits qu'égarent les conseils d'une demiscience et l'ambition d’un rôle excessif, parfois encore des cœurs sincères à qui manquent les conseils de l’expérience et le sentiment des réalités. C’est le tribut de l’âge : plus d’un cerveau le paye ; mais avec les années arrivent d'autres convictions et d’autres soins. On voit mieux ce qu'est la vie, ce que valent les hommes; on oublie qu’on a voulu régénérer le monde, pour remplir les devoirs personnels qu’impose la société; et si dans le nombre quelques rêveurs obstinés ou maniaques résistent à cette loi du temps, le monde les punit par le délaissement, la plus terrible des peines. ?
A côté de ces communistes, qui au besoin seraient allés jusqu’à l’action, il en est d’autres qui se tenaient dans une sphère purement spéculative. Tels sont l’auteur d’une fiction intitulée Voyage en Icarie, M. Cabet, et celui du roman Le Compagnon du tour de France, Georges Sand, Ce sont là des jeux d'esprit, que le talent même ne saurait sauver, et qui s’éteignent dans un oubli profond comme toutes les œuvres inconsidérées. Dans un ordre d'idées plus sérieux, le livre qui a pour titre : Qu'est-ce que lapropriété? de M. Proudhon, est également un plaidoyer communiste, Seulement l’auteur, après avoir attaqué la propriété avec une vigueur et un talent rares, ne se montre pas moins véhément contre la communauté. C’est l'inconséquence d'un esprit logique. En revanche dans le livreintitulé : De l’Humanité, deM. Pierre Leroux, on surprend les fluctuations d’un esprit indécis, qui ne veut ni céder ni résister aux tendances communistes. Dans l’ensemble, aucune de ces publications n’est de nature à laisser de longues traces, et les blessures qu'elles ont pu porter ne sont pas profondes.
Plus tard même, et lorsque les événements de 1848, metfant la société en péril, eurent un instant livré l’empire à des sectes disposées à tout oser, on put voir quel fonds de résistance ces odieuses ou ridicules chimères rencontraient dans le sein des populations. M. Louis Blanc avec son atelier social et M. Proudhon avec sa banque d'échange parvinrent, il est vrai, à troubler la rue ou à égarer les imaginations; mais il se fit promptement contre eux une réaction qui a emporté leurs noms et leurs systèmes, et qui les condamne désormais à un irrévocable oubli.
Tel a été, dans les âges passés et de nos jours, le mouvement des idées et des sectes communistes. On voit qu’elles n’ont jamais manqué d’interprètes, et que cet héritage s’est fidèlement transmis de rêveur en rêveur, sans que la valeur en ait augmenté et que la clientèle s’en soit accrue. Rien ne périt ici-bas, pas plus le faux que le vrai; tout égarement trouve de nouvelles victimes; toute folie pousse des germes et se reproduit obstinément. Qui pourrait assurer que ce ne sont point là des exceptions, des anomalies nécessaires? Peut-être les sociétés ont-elles besoin de ces activités inquiètes qui agissent sur elles comme aïguillon, et qui, en demandant l'impossible , les obligent à agrandir le cercle des améliorations réalisables. Quoi qu'il en soit, on aurait tort d'attribuer à cet accident des civilisations plus de valeur qu'il n’en a, et de le représenter comme plus
COMMUNISME
dangereux qu’il n’est. Toutes ces sectes, après une agitation stérile, désarment devant le bon sens public, et les systèmes qui mettent en cause la société tout entière ne sont jamais bien dangereux.
Ce qui fait justice de ces doctrines, c’est le vide dans lequel elles se meuvent. Il est aisé de reconnaitre, au premier coup d'œil, que ces hommes qui révent un monde inaginaire ne connaissent pas les premiers éléments de celui qui existe, Leur prétention est de fonder une société sans famille, sans liberté, sans droit individuel. Tout leur idéal repose sur un sensualisme étroit ; les besoins du corps y occupent une telle place que l'âme en est presque exclue. La loi religieuse avait eu jusque ici l’'admirable soin de ménager hors de cette vie des compensations aux misères qui l’assiègent, misères physiques ou misères morales, et ces dernières ne sont pas les moindres. Le nouveau régime porte la main sur ces illusions, les déclare indignes d’une raison saine et calme. L'homme est enchaîné à la terre; c’est en vue de la terre qu'il faut régler ses relations : rien en deçà, rien au delà. Ainsi, par une logique exclusive, on arrive à ne tenir compte que du monde matériel, et à proposer comme modèle le régime qui gouvernait l'île de Circé, 11 n’y a point à s'étonner que, dans cette voie d’abaissement, on ait fait bon marché de la liberté, de la volonté de l’homme; qu’on ait contesté son mérite dans le bien, sa responsabilité dans le mal. C'était une conséquence de la réhabilitation de l'instinct et du rôle supérieur qu’on lui assignait.
Sur ce terrain, il est évident que les apôtres de la communauté devaient rencontrer l'égalité absolue comme mobile social : toutes les erreurs s’enchainent, Si l'horizon de l'homme est limité au bonheur terrestre, si le sacrifice et le dévoûment sont sans valeur comme sans but , il s’ensuit qu’en l'absence de toute compensation future, il faut poursuivre un équilibre immédiat, promener sur les existences un implacable niveau, et réduire les plus hautes aux proportions des plus petites. Ici, pourtant, la loi naturelle condamne formellement ceux qui tout à l’heure s’en faisaient un appui. L'égalité absolue est si incompatible avec la destinée sociale et les relations des êtres que même arbitrairement les communistes les plus ingénieux n'ont pu en avoir la conception complète. Dans aucun des termes de la vie matérielle légalité ne peut se réaliser : si tous les hommes ne consomment pas également , ils ne produisent pas non plus également. De là une souveraine injustice, car il se rencontre souvent que les plus exigeants sont aussi les moins laborieux. On à beau alléguer que le dévonment y suppléera, et que le régime commun n’en est pas à quelques différences près entre les individus : cela prouve seulement qu’un système d'égalité rigoureuse est une chimère, même aux yeux de ceux qui le poursuivent. Avec une répartition qui se mesure sur les œuvres, on a aujourd’hui une justice relative ; avec une distribution des fruits du trayail indépendante du travail même, on aurait une iniquité absolue.
Du reste, quand on s'engage dans cette voie, tout est déception et impuissance ; tantôt c'est la dictature que l’on invoque, tantôt l'anarchie, une communauté impérieuse ou une communauté presque facultative. Il faut pourtant trouver quelque part une force, une sanction. Sous quelque loi que l’on vive, il y aura toujours des ambitions mécontentes, des désirs inquiets, des volontés rétives. Si c’est l'égalité que l’on proclame, il y aura des gens, eten grand nombre, qui voudront l'inégalité. On les comprimera, diton. Mais alors l’égalité cesse; il y a des oppresseurs et des opprimés, des exécuteurs et des victimes : le régime n'a changé que de nom. On recommence à distinguer entre les actes légitimes et ceux qui nele sont pas ; on va plus Joia, on frappe la discussion , cette précieuse conquête des siècles, cette vie des États libres. Ainsi procède le nouveau régime,
toujours par voie d'élimination et de sacrifices, sacrifice de la pensée , sacrifice de l'intérêt.
En effet, par la suppression de la propriété individuelle, tous les intérêts modernes sont menacés : c’est l'activité sociale qui est en cause. Il faut être peu versé dans l’histoire et la science des intérêts pour ignorer que la communauté n’est pas une combinaison nouvelle, et qu'elle a présidé à la première exploitation du globe. Elle a précédé la propriété, comme le grain précède la plante; elle ne peut pas à la fois avoir été le rudiment de la civilisation et en être le dernier mot. Les communistes se trompent de date: ils se croient au temps où l’homme n'avait que la voûte du ciel pour abri, et pour nourriture le gland du chêne. Alors. le sol n’était pas découpé par morceaux ; sur aucun point on ne voyait de haies ni de barrières. L'usage des fruits de la terre était un droit que rien ne pouvait ni limiter ni prescrire; les tribus humaines se partageaient le désert, ef jouissaient en commun de la solitude. Si c’est là que l’on en veut revenir, le moyen est infaillible. Mais pour quiconque ne se sent pas porté vers la vie primitive la propriété est le véritable lien social. La vertu de la propriété se prouve par sa marche historique. Elle a formé le premier anneau d’une solidarité défensive entre les hommes ; elle a fondé le travail en assurant au travailleur la jouissance de ce qu’il peut produire. Sous cette garantie, l’activité individuelle s’est éveillée ; le besoin grossier a déterminé le premier effort ; le raffinement des besoins , d’autres efforts successifs; et c'est ainsi que depuis cinq mille ans l’humanité roule son rocher de Sysiphe. Voilà la fonction de la propriété : elle est la mère des civilisations actuelles, et la prospérité des territoires peut se mesurer sur le degré de sécurité dont elle y jouit,
Les partisans de la communauté: sont de singuliers économistes. Ils prennent le globe au point où la propriété individuelle l’a conduit, trouvent que la richesse acquise sous ce régime est bonne à partager, et s’imaginent qu'elle se perpétuera quand ils l’auront abolie. C’est une grave erreur. La richesse est dans le travail; elle n'est que là. Ce n’est pas un bien fixe, à jamais acquis pour un peuple; c’est un bien mobile, variable , proportionné à ses efforts. Que toute activité demeure suspendue en France pendant un an seulement, et au bout de ce laps de temps la plus grande partie de la fortune nationale aura disparu, la consommation dévorant des produits qui ne seraient pas remplacés. Sans supposer une interruptien aussi complète , toute diminution d’activité provoquera une diminution correspondante de richesse. La clef du problème économique est donc dans le régime qui assure au travail un stimulant énergique et direct : c’est ce que la propriété individuelle réalise, et ce que la communauté ne réalisera jamais. On connait la fable de la poule aux œufs d’or : c’est l’histoire de la propriété ; elle n’est féconde que parce qu’on ne porte pas sur elle une main impie.
On le voit, par aucun côté le communisme n’a de valeur, même superficielle; il est sans consistance, et par conséquent sans danger, La propriété, cela a été dit souvent, ne court aucun risque en France, où elle s'appuie sur dix millions de cotes foncières, Plus elle s’avance dans les temps, plus elle se ménage de soutiens. Aujourd’hui elle a autour d'elle, comme rempart, la famille innombrable des petits propriétaires : on peut s’en remettre à cette milice dévouée du soin de contenir les spoliateurs; il en sera fait bonne justice. Volontiers, depuis quelques années, on s’afflige dn fractionnement du sol et de son exploitation parcellaire. IL y a pourtant dans ce fait une garantie qu’il serait imprudent de méconnaître. L'une des forces de la propriété est précisément dans cette division étendue : le grand nombre de détenteurs protège le sol contre les partages violents et les piéges de l’empirisme.
On aurait d’ailleurs tort de croire que les idées de com-
munauté, de vie commune, exercent une action profonde sur ceux dont elles semblent flatter les passions et servir Les intérêts. Il n’en est rien; divers motifs s’y opposent. En dehors de ce respect du droit d'autrui que tout cœur sincère, tout esprit bien fait, portent en eux, il s’opère un travail de réflexion qui, même superficiel, condamne la communauté. On ne comprend pas qu’elle puisse fonctionner sans le plus odieux despotisme, sans l’abdication formelle de l'individu : pour peu que l’on pénètre dans ce régime, c’est lenéant.que l’on découvre ; ce vide épouvante les plus térnéraires. On sait comment l’homme peut se suffire quand il dispose de ce qu'il crée, de ce qu’il produit ; on ne s’en fait pas une idée dans lhypothése où il délèguerait ce droit, Ses efforts de chaque jour représentent la somme de ses besoins : s’il veut se priver, il est libre de rester en deçà ; s’il veut se ménager des réserves pour lavenir, il est libre d’aller au delà; sa volonté n’est enchaînée que par le souci de l'existence ou la préoccupation du bien-être. Maintenant, faut-il changer cette servitude indirecte en asservissement direct? Faut-il mettre aux pieds d’une abstraction tout ce qui fait le titre et la parure de l'individu : la liberté, la spontanéité, la faculté de l'initiative? Ce que l’on y perd est évident; ce que l’on doit y gagner est chimérique. Même sur les cerveaux inconsidérés, ces motifs sont souverains : personne ne se livre à l'inconnu sans conditions. Ensuite, quelle inconséquence! Aboutir, en haine de toute discipline, à une obéissance aveugle, sans limites! cela répugne et déconcerte. Qu'il soit individuel ou collectif, le despotisme ne change ni de caractère ni de nom; et ce n’est pas le rendre plus acceptable que de l'exercer dans un cercle plus étendu. La communauté efface l'individu, lui mesure tout, le travail et les jouissances , le traite en mineur, le règle comme une machine, dispose les engrenages dans lesquels il doit se mouvoir. Jamais dégradation .plus grande ne fut infligée à l'espèce : l'esclavage n’anéantit pas plus complétement la personnalité,
Quoi qu’il arrive, la propriété n’a rien à craindre dans une civilisation comme la nôtre. Elle est défendue par les mœurs autant que par les lois; elle résiste par elle-même. On ne la verra capituler ni devant les écarts de l’imagination ni devant les intempérances de la logique; les violences mêmes ne l’effrayent pas, car elle a la conscience des intérêts qu’elle représente et des forces qui l’appuient. Ce qui la préserve encore, c’est la mobilité qui la caractérise. On parle souvent d’un pouvoir régulateur qui serait chargé de déterminer un roulement dans les richesses immobilières et mobilières, de telle sorte que chacun pût, à son tour, prendre place au banquet de la propriété, Mais qu’on étudie les faits de bonne foi, et l’on verra que ce roulement existe, J1 serait même difficile d'imaginer un mode doué de plus d'énergie et exerçant une plus prompte justice distributive, Sous l'empire de notre loi civile, les fortunes, on le sait, n'arrivent presque jamais jusqu’à la troisième génération ; et combien se fractionnent avant ce Japs de temps, soit dans un partage successoral, soit dans les chances aléatoires du commerce et de l’industrie! C’est là un roulement naturel, subi sans murmure , parce qu’il tient à la force des choses et pèse sur tous également. En serait-il de même d'un roulement arbitraire, où la main de l’homme jouerait un rôle, qui prendrait aux uns pour donner aux autres, et pour guérir une douleur ferait ailleurs une blessure? Ces procédés de dictature économique ne sont pas d’ailleurs nouveaux : ils ressemblent aux avanies turques et aux rançons frappées sur les juifs du moyen âge. Ils ont pour premier effet de faire disparaître la richesse, et alors commence une déplorable égalité : l'égalité devant la misère!
Aucun temps ne fut plus tourmenté que le nôtre par l’esprit d'aventures. De toutes parts on est en quête du bonbeur ; on le poursuit dans mille directions ; on le cherche où il n’est pas; on le demande à des combinaisons artificielles