‹ Dictoinnaire del converstaion et de la lecture. Seconde Edition. v6Chapitre 134 sur 607 · COMPAGNONNAGE · texte numérisé non relu

COMPAGNONNAGE

serait exercé à la taille des pierres depuis l’âge de quinze ans, aurait voyagé dans la Grèce, où il aurait appris la sculpture et l'architecture, serait venu en Égypte, puis à Jérusalem, où il aurait sculpté avec tant de goût deux colonnes, qu'on se serait empressé de le recevoir maitre. Maitre Jacques et son collègue mattre Soubise, après l’achèvement du temple, auraient repris ensemble le chemin des Gaules , jurant de ne se plus séparer. Mais la jalousie du second se serait émue de l’ascendant du premier sur leurs disciples. 11 y aurait eu séparation. L'un aurait été débarquer à Marseille, l’autre à Bordeaux. De là guerre éternelle! Les adeptes de Soubise auraient voulu assassiner Jacques, qui, délivré par les siens, se serait retiré à la Sainte- Baume. Mais bientôt, trahi et livré par un de ses disciples, que les uns appellent Jéron, d'autres Jamais, il serait mort frappé de cinq coups de poignard, dans sa quaranleseptième année, quatre ans neuf jours après sa sortie de Jérusalem , 959 ans avant J.-C. Ses enfants, lui ayant ôté sa robe, auraient trouve sur lui un petit jonc qu’il portait en mémoire de ceux qui la première fois l'avaient sauvé dans un marais; et aussitôt ils auraient adopté le jonc pour emblème de leur profession. On ne croit pas généralement que Soubise ait trempé en rien dans cette mort. Quant au lraitre , il serait allé, de désespoir, se jeter dans un puits, que les disciples de Jacques auraient comblé avec des pierres. Puis, avant de se séparer, ils se seraient partagé la défroque du martyr, dont le chapeau serait revenu aux Chapeliers, la tunique aux tailleurs de pierre, les sandales aux serruriers, le manteau aux menuisiers, la ceinture aux charpentiers, et le bourdon aux charrons.

Le compagnonnage, reconnaissant à tort ou à raison trois fondateurs, s’est donc divisé en trois corps principaux : 1° les enfants de Salomon, se composant des tailleurs de pierre, compagnons étrangers, dits les Loups, menuisiers et serruriers du devoir de liberté, dits Gavots, charpentiers dits Renards de liberté, puis compagnons de liberté ; 2° les enfants de maître Jacques, ne comprenant dans le principe que les tailleurs de pierre, compagnons passants, dits les Loups garoux, et les menuisiers et serruriers du devoir, dits les Dévorants, mais ayant vu plus tard leurs rangs se grossir, soit loyalement, soit par fraude, des taillandiers , forgerons , maréchaux, charrons , tanneurs, corroyeurs, boulangers, chaudronniers, teinturiers, fondeurs, ferblantiers, couteliers, bourreliers, selliers, cloutiers, vanniers, doleurs, chapeliers, sabotiers, cordiers, tisserands, cordonniers, elc.; 3° les enfants du père Soubise, composés d’abord d’un seul corps d'état, les charpentiers, compagnons passants ou Drilles, auxquels sont venus se joindre les couvreurs et les plâtriers.

Parmi les compagnons, les uns Aurlent, les autres ne hurlent pas; les uns {opent, les autres ne topent pas; les uns ont des surnoms, les autres n’en ont point. Tous portent des couleurs et des cannes, l’équerre et le compas; quelques-uns ont des boucles d’oreilles. Dans l’origine, tous Rurlaient sur un ton plus ou moins grave, plus ou moins aïgu, de là les surnoms de Loups, Loups garoux, Chiens, etc. Aujourd’hui les tailleurs de pierre, compagnons étrangers, menuisiers et serruriers du devoir de liberté, les tailleurs de pierre, compagnons passants, menuisiers et serruriers du devoir ne hurlent pas. A l'exception des compagnons menuisiers et serruriers du devoir de liberté, tous les compagnons éopent. Le topage demande une explication. Deux compagnons se rencontrent-ils sur une route, ils s’arrêtent à une vingtaine de pas l’un de l’autre, et se posent. « Tope, dit l’un, — Tope, répond l’autre. — Quelle vocation? — charpentier. Et vous, le pays? — Tailleur de pierre. — Compagnon? — Oui, le pays. Et vous ?— Compagnon aussi. » Alors ils se demandent de quel côté ou de quel devoir, et suivant la réponse, ou ils boivent à la même gourde, ou bien sont boire au cabaret, ou ils se disent des injures, se bat-

MiUl, DE LA CONVERS, — ©, VI.

tent et quelquefois se tuent. Tous les compagnons se disent pays , à l'exception des tailleurs de pierre et des charpentiers des deux partis, qui s'appellent coferies ; les menuisiers et serruriers du devoir ne portent pas de surnom. Les tailleurs de pierre des deux partis mettent le surnom devant le nom de pays : La Rose de Bordeaux. D'autres compagnons au contraire font suivre le pays du surnom : Bordelais la Rose.

Les sobriquets généraux des sociétés gavots et dévorants gagnent à être expliqués : ils ne sont pas aussi méchants qu'ils en ont l'air au premier abord. Gavot veut dire habitant des montagnes, des bords des torrents ou gaves. Dévorant est synonyme de Devoirant, qui a un devoir, un code de lois, une règle de conduite. Les rubans el les couleurs varient selon les sociétés et les corps d'état. Ce sont leurs drapeaux. Le plus grand outrage qu’on puisse faire à un compagnon, c’est de lui arracher ses couleurs. Les cannes aussi varient. Certaines sociétés les ont courtes; d’autres fort longues. Les premières sont pacifiques ; les secondes, garnies de fer ou de cuivre, sont guerrières. On les pare de rubans les jours de cérémonie. Le compagnon qui a arraché sa canne à un compagnon s'en vante comme d’une prouesse, L'équerre et le compas sont les attributs de tous les compagnons , qui font dériver de ce second instrument leur nom générique. Cependant, un grand nombre de sociétés ne veulent pas permettre à certains corps d'état de se parer du compas : elles les trouvent indignes d’un pareil honneur. Les cordonniers et les boulangers ont payé cher l'audace de cette usurpation. Il n’est pas jusqu'aux boucles d'oreilles qui n’aient occasionné des querelles et des batailles. Les charpentiers drilles portent suspendus à l’une de leurs boucles d'oreilles une équerre et un compas, à l'autre la bisaiguë ; les maréchaux, un fer à cheval; les couvreurs, le martelet et l’aissette ; les boulangers, la raclette.

Chaque société, chaque profession même dans chaque société, est plus ou moins d’accord ou en hostilité avec les autres. Elle a sa caisse à part, ses chefs particuliers, ses règlements spéciaux ; maïs elle appartient cependant, par le fond et la base de son organisation, au compagnonnage. Les statuts généraux sont les mêmes, à quelques détails près.

Le compagnonnage, dont le corollaire devoir indique une fonction à remplir bien plus qu’un droit à exercer, établit donc une solidarité mutuelle entre tous ceux qui en font partie : de là un contrôle moral qui s'exerce par l’association sur ses membres. La société veille sur eux comme sur ses enfants; elle ne souffre pas qu'ils fassent des dettes ; elle leur défend ( trop souvent, hélas! en vain) la lutte; elle garantit leur salaire, et leur assure, autant que possible, du travail ; elle les secourt dans les cliômages. Si quelques-unes de ces prescriptions sont négligées, c’est la faute des hommes et non pas celle de l'institution. Tout dans le compagnonnage repose sur le principe de l'élection, et les chefs sont révocables; c’est au moyen d’une caisse, entretenue par des cotisations fixes et périodiques, que chaque société secourt ses malades, ses inoccupés ; à celui qui n’a pas d'ouvrage, on donne un secours pour gagner une autre ville; on fait partir le plus ancien pour céder sa place au dernier venu; on envoie au chevet du malade des frères pour le consoler; s’il suecombe, on l'accompagne à sa dernière demeure, et l’on fait les frais de son enterrement ; il y a des récompenses honorifiques pour la bonne conduite et des punitions plus sévères que celles de la justice pour celui qui forfait à l'honneur. On le chasse ignominieusement de l'assemblée convoquée ad hoc, après lavoir abreuvé d’affronts. Il est ensuite signalé sur le tour de France; et nulle part il ne tronve d’accueil.

Chaque société a un rouleur, qui change de semaine en semaine. Ses fonctions consistent à embaucher, à lever les acquits, à convoquer les assemblées, à accueillir les’ arrivants, à accompagner ceux qui s’en vont. Un maître ne peut

occuper que les membres d’une seule société. A-t-il besoin d'ouvriers , il s'adresse au premier compagnon, qui les lui procure par l'intermédiaire du rouleur. Un compagnon, un aspirant ou un affilié quitte-t-il un maître pour une cause quelconque, le rouleur le ramène afin de savoir s'ils n’ont rien à se réclamer l’un ou l’autre; c’est ce qu’on appelle lever l’acquit. Sort-il d’une société pour entrer dans une autre, les compagnons qui Paccueillent font lever son acquit chez les compagnons dont il se sépare, pour savoir s’il s’est bien comporté avec eux. Part-il d’une ville, on lève son acquit chez la mère et auprès de la société.

La mère des compagnons est non-seulement la maîtresse de la maison, mais la maison même où la société loge, mange et s’assemble. Que cette maison soit tenue par un homme ou par une femme, les compagnons quand ils s’y rendent disent : Nous allons chez la mère. Le mari de la mère est le père des compagnons;ses enfants sont leurs irères et leurs sœurs. En général, les compagnons ont pour leur mère l'affection que nous avons pour celle qui nous a donné le jour, et la mère aime les compagnons comme s'ils étaient ses enfants. Une société ne la change jamais sans avoir levé l’acquit, c'est-à-dire sans lui avoir payé intégralement tout ce que lui devaient ses membres, compagnons, aspirants ou affiliés, les honnêtes ouvriers comme les brüleurs. En choisissantune mère, toute société a grand soin de limiter le maximum de la dépense de chacun ; mais cette clause est illusoire : la mère fait à tous ses enfants des crédits presque illimités, car elle est sûre d’être remboursée de ces avances. Ce désordre lui profile au détriment de la société.

Lorsqu'un compagnon ou un aspirant, aimé de ses frères, quitte une ville, tous les membres de sa société l’accompagnent à une certaine distance. Non-seulement le rouleur, marche en tête, portant sur son épaule la canne et le paquet du partant, mais celui-ci, marchant après lui, est suivi de tous les autres compagnons, qui, armés de cannes, parés des couleurs de la société, munis de bouteilles et de verres, forment une longue colonne sur deux rangs : c’est ce qu’on appelle la conduite en règle.

« Letour de France, dit Georges Sand, c’est la phase poétique, c’est le pèlerinage aventureux, la chevalerie errante de l’artisan. Celui qui ne possède ni maison ni patrimoine s’en va par les chemins chercher une patrie.sous l’égide d’une famille adoptive, qui ne l'abandonne ni durantla vie ni après la mort. Celui même qui aspire à une position sûre dans son pays veut dépenser la vigueur de ses belles années et connaître les enivrements de la vie active. Il reprendra plus tard la lime ou le inarteau de ses pères : il aura des souvenirs et des impressions. »

Le {our de France n’est pas le tour de la France : le nord en est exclu, probablement à cause de l’exiguité du salaire, qui y suffit à peine aux besoins de l’ouvrier sédentaire. Le compagnon partantde Paris visite successivement, avant d’y rentrer, Sens, Auxerre, Dijon, Châlons, Lyon, Vienne, Saint-Étienne, Valence, Avignon, Marseille, Toulon, Nimes, Alaïis, Montpellier, Béziers, Carcassonne, Toulouse, Bordeaux, Agen, Saintes, la Rochelle, Rochefort, Nantes, Angers, Saumur, Tours, Blois et Orléans. Le compagnonnage a eu et a ses poêtes; mais leurs chefs-d'œuvre sont des plus vulgaires.

Les rivalités, les haïnes, les batailles, tels ont été longtemps les principaux abus du compagnonnage et du tour de France. Non-seulement deux compagnons qui se rencontraient se {opaient ou se battaient, s'ils n'appartenaient pas au même devoir, mais les devoirs se livraient souvent entre eux dés combats sanglants. En 1818 une affaire très-sérieuse eut lieu entre Vergèze et Muse en Languedoc. En 1825 un forgeron fut tué à Nantes. En 1833, 1836, 1837, 1840, 1841, 1844, des assassinats ensanglantèrent Marseille, Lyon, Uzès, Grenoble, Paris. Ces crimes sont presque tous les résullats de ce qu’on appelle une fausse conduite. 1 arrive,

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