COMPASSION — COMPENSATIONS
obligations. Elle a lieu lorsque deux personnes sont si multanément débitrices et créancières l’une de l'autre. La compensation s'opère de plein droit per la seule force dela loi et même à l'insu des débiteurs; les deux dettes s'éteignent jusqu’à concurrence de leurs quotités respectives. Telle est la règle générale; mais son application n’a lieu que dans certains cas déterminés. I faut d’abord que les obligations soient de même nature, c’est-à-dire qu’il y ait identité dans les choses dues de part et d’autre, ensuite que les dettes soient liquides et certaines , c’est-à-dire que leur montant soit reconnu, enfin qu’elles soient également exigibles. Le terme de grâce n'est point un obstacle à la compensation, D’autres exceptions sont encore posées par la loi : la com pensation n’a pas lieu lorsqu'il s’agit de la demande € restitution d’une chose dont le propriétaire a été injustement dépouillé, de la demande en restitution d’un dépôt ou d’un prèt à usage, d’une dette qui a pour cause des aliments déclarés insaisissables. La caution peut oppose la compensation de ce que le créancier doit au débiteur principal, par la raison que celui qui cautionne n’est débiteur qu’autant que la personne qu’il a garantie ne paye pas; mais le débiteur principal ne peut pas opposer la compensa-\ tion de ce que le créancier doit à la caution , parce que c’est lui qui doit en première ligne; le débiteur solidaire ne le peut pas non plus à l'égard d’une créance de son co-débiteur, parce qu’il doit en même temps que lui, et que la compensation est une exception purement personnelle. Bien que la compensation s'opère de plein droit, il faut néanmoins l’opposer, car elle peut cesser d’être invoquée même sans renonciation formelle. Ainsi le débiteur qui am accepté purement et simplement la cession qu’un créancier a faite de ses droits à un Liers ne peut plus opposer au cessionnaire la compensation qu’il eût pû, avant l’acceptation, opposer au cédant. A l'égard de la cession qui n’a point été acceptée par le débiteur, mais qui lui a été signifiée, ellem n'empêche que la compensation des créances postérieures à cette notification. De plus, celui qui a payé une dette qui était de droit éteinte par la compensation, ne peut plus, en exerçant la créance dont il n’a point opposé la compensalion, se prévaloir, au préjudice des tiers , des priviléges ou hypothèques qui y étaient attachés, à moins qu’il. n'ait eu une juste cause d'ignorer la créance qui devait compenser sa dette. Lorsque les deux dettes ne sont pas paya-… bles au même lieu, cette différence n’est pas un obstacle à la compensation; ilest seulement nécessaire que celui qui veut compenser fasse raison des frais de la remise ; et là se trouve indiquée la base des contrats de change, que la loi” ne définit nulle part, Lorsqu'il y a plusieurs dettes compensables dues par la même personne, la compensation porte sur la plus onéreuse entre celles qui sont antérieures à la créance qu'il s’agit de compenser, On suit la règle établie par l’article 1256 du Code Napoléon pour l’imputation: La compensat'on n’a pas lieu au préjudice des droits acquis” à un tiers. Ainsi celui qui, étant débiteur, est devenu créan= cier depuis la saisie-arrêt faite par un tiers entre ses” mains ne peut, au préjudice du saisissant, opposer la coms" pensation. En cas de faillite, tous les biens du failli étant. saisis-arrêtés par la seule force de la loi au profit de la masse de ses créanciers, il ne peut dès lors s'opérer de compensa= tion à leur préjudice entre les sommes dues au failli et celles dont il est lui-même débiteur et que la faillite a rendus exigibles ( Code Napoléon, art. 1289-1299 ).
Dans un procès, il peut y avoir compensation des frais” en tout ou en partie, c'est-à-dire que chaque plaideur est condamné à supporter ou la totalité, ou une certaine partie” de ses propres dépens, lorsque chacun d'eux succombe su divers points ( Code de Procédure, art, 131). À COMPENSATIONS (Système des). En me chargean de faire cet article, les éditeurs de ce Dictionnaire sembleni | n'avoir autorisé, non à confondre la loi éternelle des come
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pensations avec ma faible et fragile existence, ni à revendiquer une gloire à laquelle je suis loin de prétendre, la gloire d’avoir découvert cette loi; mais à penser que j'en ai senti, éprouvé, développé la vérité, mieux qu'on ne Pavait fait encore, On sait quelle dure expérience me conduisit à m'occuper profondément de la marche générale des destinées humaines. Condamné, proscrit, prêt à être saisi, je fus recueilli, protégé, caché dans un hôpital; l'amitié vigilante confia mon salut à la pieuse sollicitude des sœurs de la charité. Une cellule étroite fut mon secret asile. Au premier instant, je donnai le nom de malheureux et de funestes aux événements qui ny précipitaient; mais bientôt ces événements mêmes ne furent plus pour moi que la source d’une tranquillité profonde et des plus douces consolations; je me livrai silencieusement aux idées les plus touchantes. Dans une captivitéque la prudence rendit sévère, je restais pleinement libre par mon imagination et par mon cœur : je trouvais dans mes souvenirs et mes réflexions une compagnie fidèle, qui jamais ne se laissait attrister par la solitude; mon infortune n’était qu’apparente. Dans mon attendrissement et ma reconnaissance, je voulus me rendre compte des sentiments et des biens qui jetaient tant de charmes sur ma vie. Au premier rang, parmi ces biens, était le généreux intérêt de quelques personnes simples et vertueuses. Je devais à ce qu’elles appelaient mes malheurs leur affection, leurs soins, leur protection et leurs bienfaits. Quant à mes sentiments, ils étaient surtout le fruit du contraste qui venait de s'établir entre des dangers pressants, suscités par mon imprudence, et une douce sécurité, garantie par l’obscurité, le silence et la bonté. Ce contraste devait fortifier dans mon esprit une idée qui déjà l'avait occcupé d’une manière confuse. Cette idée était celle d'une succession équitable dans les vicissitudes du sort de l’homme, d’un balancement continu dans les diverses conditions et les divers événements qui composent sa destinée, J'avais vu autrefois le chagrin, l’amertume, l’ennui, souvent le désespoir an sein de la fortune; moi-même j'avais été agité des plus violentes peines lorsque rien ne manquait à mes premiers besoins. Au contraire, dans ma situation nouvelle, dans l’asile du malheur et de lindigence, j'étais paisible, j'étais heureux ; et si quelque bruit pénétrait dans ma retraite, c’éfaient le plus souvent les accents de la gaieté, de l’innocence : j'entendais les jeux de pauvres orphelins recueillis par la charité. Où étaient dans ce moment les enfants du roi de France? L'un était mort lentement sous le poison d’une oppression brutale; l’autre, conservée pour toutes les douleurs, avait vu son père, sa mère, traînés à l’échafaud.…… Et tous les trônes étaient ébranlés! et toutes les hautes fortunes étaient renversées! et l’éclat, la prospérité, lopuence, étaient remplacés par l’humiliation, l'exil, la pauvretél et la surface du globe semblait livrée au déchirement et enveloppée d’orages!
Eh quoi! me dis-je, le malheur , ainsi que la destruction, fait donc sans cesse le tour du monde! Mais que peut être le malheur, si ce n’est le‘fruit de la destruction? Et si cette définition est vraie, que peut être le bonheur, si ce u'est l’œuvre de la puissance qui compose, qui répare, qui construit? Or,la destruction n'est-elle pas une puissance nécessaire? n'est-ce pas toujours dans les débris d’anciens ouvrages que sont puisés les éléments de compositions nouvelles ? et la somme générale de destruction n’estelle pas nécessairement et rigoureusement égale à la somme générale de composition, puisque l'univers se maintient, et que ses lois sont invariables ? Ainsi, il le faut , et l’observation le démcntre: tous les êtres alternativement se forment et se décomposent. Les êtres sensibles sont soumis à cette loi comme ceux qui ne sont pas sensibles ; mais ces derniers sont indifférents et à la formation qui les élève et à la déeomposilion qui les détruit. Les êtres sensibles, au contraire, reçoivent un plais, une jouissance, un bonheur,
pendant toute la durée des opérations, ou acquisitions, qui les forment, les développent ; ils reçoivent une peine, une douleur, un malheur, pendant toute la durée des opérations qui leur enlèvent ce qu'ils ont acquis. L’être qui dès le premier instant de son existence a été environné du plus grand nombre de biens et d'avantages est celui qui a fait les acquisitions les plus nombreuses, qui a été formé avec le plus de perfection et d’étendue, qui pour cette raison a eu le plus de bonheur et de plaisir; sa destruction doit être Ja plus abondante en regrets et en souffrance; les opérations de cette puissance cruelle sont en lui non-seulement plus multipliées, mais elles sont plus vivement senties. Ainsi, le malheur dans cet être a deux causes d’intensité plus fortes ; et ces deux causes sont exactement celles qui avaient rendu son bonheur plus étendu et plus parfait. Et cette loi de succession, de retour, d'équilibre, embrasse nécessairement tout ce qui, n'étant pas éternel, s'accroît, s'arrête, se dégrade, se détruit. Ainsi, le sort des sociétés humaines, et, plus généralement encore, de toutes les institutions humaines, est figuré par le sort des individus. Pour l'observateur attentif et impartial, la loi des compensations est la clef de l’histoire.
Dans ma retraite, uniquement environné d’âmes simples et vertueuses , les sentiments consolateurs étaient seuls à ma portée ; mais dans mes recherches je m’adressai tacitement à tous les hommes qui étaient ou éroyaient être dans l’infortune; ce commerce imaginaire, et cependant toujours soutenu, toujours abondant, peuplait ma solitude de la manière la plus touchante. Je m’environnais de tous les malheureux ; j'écoutais leurs plaintes, et celles qui étaient légitimes, et celles qui étaient injustes; je remontais à la source de toutes les peines; je montrais qu’elles étaient toutes la dépendance inévitable d’un bien acquis ou d’un avantage naturel que l’on aimait à oublier ; je faisais l'énumération desbienset des avantages de ceux surtout dont on a été porté à ne tenir aucun compte, de ceux encore que l’on avait reçus gratuitement et avec la vie, dont on se glorifiait néanmoins comme d’un mérite, et sur lesquels on fondait injustement des droits à la possession de tous les biens. De ce nombre étaient principalement l'esprit et la sensibilité. Tels furent l’objet et le caractère de mon premier essai sur le balancement des destinées humaines. Non, non, me disaisje! si un jour mon vœu le plus cher est exaucé, si j’acquiers une famille, tous mes enfants auront les mêmes droits à mon affection ; je partagerai entre eux avec égalité les avantages et les peines de notre situation commune. Dieu ne pouvait agir autrement à l'égard de tous les hommes: tous sont ses enfants. Ainsi, tous les hommes sont égaux par les résaltats de leur existence : Dieu l’a voulu; sa justice, sa bonté, en ont fait une loi à sa puissance ; c’est là une vérité fondamentale, incontestable ; c’est la première vérité de l’ordre religieux.
Tous les hommes sont égaux par les résultats de leur existence, et cependant il y a une variété infinie dans les destinées particulières : il n’en est pas deux qui se ressemblent ; qu'est-ce donc qu’une égalité qui manque de similitude? Ce paradoxe est facile à éclaircir : l’égahté est dans l’ensemble, la dissemblance dans les détails ; c’est une égalité par voie de batancement ou de compensations respectives , c’està-dire que le sort de chaque individu est le résultat balancé d’un nombre plus ou moins considérable de conditions, les unes sources d'avantages et de plaisirs, les autres sources decontrariétés ou de souffrances, provenant en concurrence, mais toujours avec équilibre, de son organisation particulière, de son tempérament, de son caractère, de sa position, de sa fortune, de ses relations domestiques, de ses relations sociales, de son éducation, de ses lumières, de ses erreurs, de ses habitudes, des faveurs ou des inconvénients du climat qu’il habite, des opinions, des mœurs, des circonstances, &es institutions qui gouvernent le peuple dont il
fait partie, des biens qu'il reçoit, des pertes qu'il essuie, des accidents qu’il éprouve, de ses craintes, chimériques ou réelles, de ses espérances, fondées ou illusoires, de ses affections, de ses répugnances, de ses regrets, de ses désirs, des obstacles qui leur résistent, de ses efforts pour les vaincre, de ses mécomptes, de ses succès... C’est, comme l’on xoit, avec une variété infinie que dans le problème de chaque existence particulière s’assortissent parallèlement les deux genres de circonstances, ou données individuelles, les unes douces, les autres pénibles, qui doivent la composer. Mais toutes ces données individuelles travaillent sans cesse à se mettre en équation, et finissent toujours par y parvenir, parce que la somme générale des jouissances est dans l’ensemble de la vie de chaque individu, ou d’une fécondité, ou d’une modération, ou d’une faiblesse, qui d'avance servent de mesure à la fécondité, ou à la modération, ou à la faiblesse de la somme générale des douleurs.
Mais, on le voit aussi, une équation constamment la même dans l'humanité entière, et dont cependant les données individuelles sont variées à l'infini, ne peut être le fruit que d’une équation semblable dans la constitution de l’univers. Si la loi des compensations réciproques ne régissait pas invariablement le mécanisme universel, comment pourrait-il aboutir à un effet ultérieur balancé par lui-même? comment d’ailleurs pourrait-il se maintenir? comment un système d'êtres et de mouvements pourrait-il avoir quelque stabilité autrement que par l'équilibre ou le balancement réciproque des forces qui le produisent? Que deviendrait Punivers s’il céssait un instant d’être mathématiquement conduit? Tel est donc l’enchaînement des raisonnements invincibles, enchatsement qui même est un cercle, car ils reviennent les uns vers les autres, non pour se croiser, mais pour s’affermir : Dieu est juste; donc tous les hommes sont égaux par les résultats de leur existence ; donc toutes les conditions indé- -fniment variées des destinées individuelles se balancent les unes par les autres dans la vie de chaque individu; donc l'univers est égalément constitué par balancementréciproque.
Après trois ans passés dans cette captivité silencieuse, j’acceptai l'asile qui me fut offert par un ami dans l’intérieur des Pyrénées. Le spectacle d’une nature fraîche et imposante, agreste et magnifique, échauffa mon imagination, agrandit la sphère de mes pensées, et en même temps y jeta une abondante lumière. En gravissant un jour le pic du Midi, je rencontrai des excavations quime permettaient de pénétrer dans le sein des couches extérieures, et d’en
examiner Ja composition. Il était évident que ces couches parallèles entre elles,et chacune d'épaisseur uniforme, avaient d’abord été déposées, formées, consolidées dans la situation horizontale , et ensuite redressées brusquement par une force intérieure, qui manifestement avait dû soulever également le noyau ; à mesure que je m'élevais, j’observais que les revêtements diminuaient d'épaisseur; enfin ils disparaissent. C’est au sommet que j'arrive; là, roches pures, compactes, mais dans l’état du plus violent désordre ; des masses fracassées, jetées au hasard les unes sur les autres, s'appuyant par le tranchant de leurs arêtes, s’inclinant, se mélant sous toutes sortes d’angles ; pour faire dix pas devant soi, il faut dix fois monter et descendre! C’est donc ici, me dis-je, que s’est terminée l’action du soulèvement! et par quelle cause? d’où est venu l'obstacle ? comment une force assez énergique, assez impétueuse, pour faire jaillir à trois mille mètres de hauteur la masse qui me porte s’estelle subitement arrêtée? Par elle-même, une force en exercice peut elle se retenir? Lorsqu'elle se modère, lorsqu'elle s'épuise, n'est-ce pas uniquement et nécessairement par la résistance d’une force opposée qui l'emporte sur elle? Où s’est trouvée ici la puissance ayant une direction et une violence opposées à celles d'un globe défonçant lui-même ses enveloppes, ouvrant ses entrailles, et jetant vers le ciel les masses énormes que ses entrailles renfermaient? Mais
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dans ce ciel qui domine, dans cet espace sans limites qui environne la Terre, qu'existe-il? Des globes et uniquement des globes. Pourquoi chacun ne serait-il pas doué comme la Terre d’une force explosive, réduite comme celle de la Terre à des tentatives, à des efforts? Aucun de ces globes ne dissipe dans l’espace ses masses fortes, ses rochers. Tout ce que chacun peut faire, c’est de gonfler sa masse générale, d’en soulever quelquefois les parties; mais la substance la . plus atténuée de chacun, ses fluides, sa lumière, échappent | sans cesse à ces enveloppes, s’élancent dans l'univers ; chacun reçoit ainsi avec convergence, sur tous les points de sa surface, l'émission constante de tous ceux qui l’environnent ; et c’est cette convergence soutenue qui établit à la surface de chaque globe la résistance modératrice, l'obstacle conservateur, Ah! je le tiens! voilà le Fait initial que le Créateur a placé à l’origine de tous les autres : l'Expansion est le Principe, la clef de l'univers.
Tout être, isolément considéré, tout globe, et à la surface de chaque globe tout végétal, tout animal, tout homme, tout peuple, est en expansion continue; c’est sa vie, son ressort, sa puissance ; il cherche constamment à s'étendre, à augmenter en tous sens l’espace qu'il occupe; libre de toute résistance, il se dissoudrait subitement ; maïs tous les êtres qui l’environnent sont expansifs comme lui; pour pouvoir comme lui se développer, s'étendre, ils luttent contre son Expansion ; ils la replientsur elle-même; si elle est violente, ils la répriment avec la même énergie; la réaction à laquelle ils la soumettent est toujours égale à l’action qu’elle a produite; c’est ainsi que s'établit invariablement dans l’existence de chaque être la Loi des Compensations. . C’en est donc fait : tout s’explique, et l'harmonie des globes, et la réciprocité de tous les actes physiques, physiologiques, politiques, et le balancement des destinées humaines, et la variété infinie des existences particulières, et la stabilité de l’ordre universel : Équilibre constamment invariable dans un mouvement constamment varié, telle est la définition de l'univers.
La vie de chaque individu dans les sociétés civilisées est destinée à un développement plus ou moins étendu, selon la force plus ou moins énergique de son organisation et les faveurs plus ou moins multipliées de sa position sociale. Sous ce double rapport, tous les individus d’un même peuple, d’une même génération, et même de toutes les générations et de tous les peuples , diffèrent entre eux de destinée, comme de tempérament et de figure. Mais tous se ressemblent en ce que chacun, tributaire alternatif de sa. propre expansion qui le développe, et de l'expansion environnante qui le réprime, alternativement monte et descend, jouit ct souffre, et dans l’ensemble de sa vie se trouve nécessairement avoir autant joui que souffert, autant monté que descendu. L'expansion essentielle à chaque individu est la source immédiate de ses désirs, de ses projets, de ses espérances, de ses affections, de toute son action personnelle, de tout son bonheur personnel. Mais comme l'expansion individuelle, même la plus indolente, aspire à un progrès indéfini, et que tout progrès indéfini est rendu impossible par la réciprocité des résistances, il n'est pas d’individu, même le plus modéré par son tempérament naturel, qui ne désire, projette, espère plus qu’il ne pourra obtenir, ou, ce qui est la même chose, qui ne travaille à faire sa part de bonheur supérieure à la part commune. Il est impossible que personne y réussisse, parce que ce serait injuste, et la justice dans le sort des êtres sensibles est le premier corol-" laire de l'équilibre universel.
L'action de l’homme qui élève son bonheur au-dessus de la sphère générale ne peut être qu'une tentative passagère, « comme celle de l’homme qui lance un mobile au-dessus de” la surface du sol; ce mobile, quelle que soit la force qui Pa projeté , ne sort point de la sphère terrestre ; il est ramené vers la surface par la réaction des globes dont la terre est
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environnée. De même, l’homme le plus expansif par son tempérament, le plus actif de corps et de pensée, est celui qui, dans ses moments d’action et de succès, donne à ses jouissances personnelles l'extension la plus vive, goûte le bonheur le plus intense, le plus ravissant; mais c’est aussi celui qui, par compensation, imprime le plus d’ardeur, le plus de force, à la coalition des rivalités, des jalousies, de l'envie, et souffre le plus vivement des atteintes, injustes ou légitimes, que cette coalition dirige contre sa renominée, ou ses intérêts, ou ses plaisirs. Disons maintenant que l’énergie expansive du tempérament, source personnelle des plaisirs et des chagrins, s'élève ou tombe au gré des faveurs ou des désavantages de sa position sociale. Tel homme né avec un tempérament impétueux, mais qui passe sa vie à lutter contre les humiliations et les embarras de l’indigence, finit par descendre de sa vigueur native; les contrariétés de la vie ne l’affectent plus; il reste calme au sein des privations. Mais que tout d’un coup sa situation devienne prospère, son expansion se ranime, s'exalte, lui imprime par degrés rapides une exigence qui dépasse les ressources de sa condition nouvelle; il se précipite vers tous les genres de jouissances, se lasse de celles qu’il obtient, en poursuit de plus ardentes, qui l’iritent si elles lui échappent, dont il se lasse encore s’il les saisit. Emporté dès lors par une avidité insatiable, il provoque l'envie, l’animosité; et, toujours environné, quoi qu’il fasse, d'obstacles plus puissants que ses désirs, il passe la plupart de ses jours dans le dépit, la haine et l’amertume. Les grandes révolutions amènent fréquemment de tels exemples sur la scène du monde, et, par compensation, elles y amènent aussi les exemples opposés. Nous avons vu tant d'hommes, tant de femmes, qui précédemment , au sein de l’opulence, ne montraient qu'humeur, ennui , souffrance de corps, accablement ou désordre de pensée! La Révolution les proscrit, les condamne à une vie de travail, de privation, souvent d'inquiétude; par dédommagement elle les conduit à la résignation, à la raison, à la gaieté. à la bonté.
Les jeunes gensd’une âmeardente, nés dans une condition élevée , à qui rien n’a manqué, rien n’a résisté, deviennent les plus moroses, les plus exigeants, les plus impatientés des contrariétés, même les plus légères, les plus fatigués dela vie, les plus portés à se plaindre dela nature et dela société, On voit au contraire des vieillards dont la jeunesse à élé laborieuse, qui se sont trouvés souvent dans des situations difficiles, montrer sous les glaces de l’âge une âme douce, indulgente, une humeur sereine; ils demeurent en paix, même avec la nature qui se retire et la société qui les abandonne: ils se replient sur leur famille; ils goûtent les deux biens qui en réalité ont le plus de charmes, celui d’aimer sans secousse, et de réfléchir sans efforts. L'art de la vie consiste donc ‘à ne vider que lentement la coupe des plaisirs , afin qu’il y en reste pour la saison dernière. Il est bien des hommes pour qui cet art de la modération est un présent de la nature; pour d’autres il est un fruit de la situation ; pour le plus petit nombre il est un bienfait de la sagesse. En nous conseillant de nous retenir lorsque nous sommes à un âge et dans une position qui se prêteraient à de vives et nom!reuses jouissances, la sagesse plaide la cause de notre avenir. Or, l’axenir toujours s’avance ; le présent nous échappe et s'enfuit ; les souvenirs d’un passé qui, par anticipation, a dévoré les plaisirs du dernier âge sont bien tristes, bien amers. Ainsi, quoïque la loi du balancement embrasse nécessairement toutes les destinées humaines, puisque dans chacune il y a nécessairement autant de peines que de plaisirs, leur distribution peut être régulière et douce, ou bien manquer de ‘douceur parce qu’elle manque de calme et de regularité. C'est ce qui fait que le sort de l’homme peu secondé par la nature et la fortune, ou celui de l’homme qui a usé sagement des dons de la fortune et de la nature, sont depuis l'âge mûr préférables au sort de l'homme qui en a abusé.
DICT® DE LA CONVERS. — T, vi.
Celui-ci plus ou moins de temps avant sa dernière heure s’est presque éteint à la faculté d’aimer, de penser et de sentir.
Tous les hommes, à la vue de certaines situations humaines qui semblent spécialement prospères, tandis que d’autres semblent dévouées à la peine, à la souffrance, considèrent naturellement les destinées de l'humanité comme inégales entre elles. Mais cette inégalité est d’abord combattue par le sentiment de la justice, premier guide de la raison. Elle est ensuite démontrée fausse et illusoire par l’étude de la constitution universelle, constitution rendue immuable par l'équilibre de tous les mouvements. Cet équilibre exige que pour tout être de nature quelconque la somme des actes de destruction soit égale à la somme des actes de formation , et si c’est un être sensible, que la somme de ses douleurs, ou des signes sensibles de sa destruction, soit égale à la somme des signes sensibles de sa formation, à la somme de ses plaisirs. C’est ainsi que le sentiment de la justice, ou la raison fondamentale, et la science cosmologique, s'unissent pour établir, a priori, que dans Punivers, et spécialement dans l'existence des êtres sensibles, les compensations sont générales , exactes et rigoureuses, parce qu’il est impossible qu'elles ne le soient pas. La science physiologique et la science idéologique viennent ensuite compléter la démonstration. Sans épuiser tous les détails, qui seront à jamais inépuisables, elles dévoilent le balancement réciproque de tous les genres d’influences, de toutes les situations, de tous les accidents, de tous les âges, de tous les caractères, de toutes les institutions sociales; elles font rentrer toutes les exceptions apparentes daus Ja loi nécessaire et invariable.
Il faut reconnaître que dans la plupart des hommes le sentiment intime sur les conditions générales de la vie humaine est tacite d'ordinaire, et diffère habituellement du sentiment exprimé. En effet, tandis que presque tous les hommes tiennent vivement à l’existence, craignent de la perdre, ils prononcent néanmoins, dans la plupart des moments où ils parlent de la vie, qu’elle se compose de plus de peines que de plaisirs. Ce concert de plaintes, partant de tous les étages de la société, serait déja un argument en faveur de la loi des compensations, il prouverait l’homogénéité de tous les genres de destinées. En résultat, toutesseraient malheureuses, puisque dans chacune il y aurait un excédant de malheur sur le bonheur qui l'aurait accompagné. L'homme d'une santé brillante la néglige, la compromet, ou du moins en jouit sans y penser. Tombe-t-il malade, il la regrette, il en sent le prix : « Le vrai malheur, dit-il, c’est d’être malade. Que la santé me soit rendue, et je ne l’oublierai pas. » La santé lui est rendue, et il l’oublie ! et de nouveau il delaisse les biens qui l’accompagnent pour courir après des jouissances dont il abuse, ou dont la privation l’irrite lorsqu'il ne les obtient pas.
Telle est la nature de l’homme, fruit de ses rapports avec là nature universelle. Les sources de nos biens véritables sont douces, modérées ; elles coulent vers nous sans bruit, sans éclat; si nous savons nous en contenter, leur modération méme garantira leur durée. Maïs nous ne savons point nous en contenter : le beau temps nous fatigue; nos vœux secrets appellent les orages, ceux-ci viennent, et heureusement ils sont courts. A peine ont-ils éclate que nous désirons qu'ils se terminent ; nous invoquons de nouveau la sérénité de l’atmosphère, qui de nouveau se prolongera dans sa beauté monotone, dont nous jouirons sans y songer. Cette
disposition en nous n'est point caprice ; elle nous est donnée
par la nature. En nous, la vie, le ressort, la puissance, le
plaisir, le bonheur, c’est, comme nous l'avons dit, l'expansion
libre et féconde. Mais toute expansion libre est essentielle-
ment progressive ; elle pousse au mouvement, à l'extension
indélinie : plus elle a été favorisée, pluselle est ardente, ambi-
tieuse, plus elle se heurte contre les obstacles qu’elle même
a provoqués : eeux-ci, pour la conses vation de l'ordre, finissent toujours par la refouler et la vaincre; elle tombe, brisée, meurtrie ; elle arrache des cris à la victime de ses excès. C’est ainsi que tout homme d’une âme vive en vient, de temps à autre, à se plaindre de la vie, parce qu'il lui est naturel de toujours désirer, et souvent de tenter ce qu’il ne peut obtenir; il échoue, et alors il souffre avec violence, parce que , naturellement encore, il est plus sensible à la privation de ce qui lui manque, ou à l’importunité de ce qui lui résiste, qu'aux avantages de ce qu’il possede. Il ne peut posséder avec sécurité, avec permanence, que des biens modérés : or, dans ses moments d'humeur surtout, ses souvenirs, ses jugements, ne s'arrêtent point sur les biens durables et simples, sur ces biens composés d’une succession continue de satistactions modestes, naturelles, qui n’ont point de saillie, qui n’uftusquent les regards de personne; son imagination aigrie ne lui retrace que ses passions COmbattues, ses intérêts froissés, son amour-propre humilié ; c’est dans ces moments cruels que de bonne foi il maudit l'existence, la proclame odieuse, intolérable, en invoque le terme. Et s’il voyait ce terme s'approcher, si seulement une maladie le menaçait, comme alors son âme n'aurait plus de véhémence , comme alors il serait à la fin de lorage, comme le goût des plaisirs simples le ressaisirait, il réaliserait l’une des plus judicieuses conceptions du philosophe de la nature : « Je t'appelais, il est vrai, dirait-il à la Mort, mais c'était pour m'aider à recharger mon fagot. »
Ce n’est donc pas notre dépit, notre humeur, que nous devons écouter dans l'appréciation de notre destinée; c’est un sentiment d'impartialité dans notre propre cause, qui ramène nos souvenirs vers les biens que nous avons goûtés, et notre attention, notre reconnaissance, vers ceux que nous possédons encore. Chacun de nous voudrait tout avoir : beauté de corps, dons de l'esprit, santé, fortune; chacun de nous surtout voudrait n'avoir rien à souffrir. Mais, hélas! que la seule idée de la mort serait affreuse pour celui qui toujours serait secondé dans tous ses désirs par les hommes et la nature! Cette idée cruelle : La mort! toujours présente, toujours en progrès par la seule marche du temps, finirait non-seulement par compenser à elle seule toutes les jouissances, mais par les rendre désespérantes. Hac linquenda tellus ! «]I1 faut donc quitter ce palais! » disait avec désolation le sybarite d’Horace. Près de lui, son esclave mourait sans chagrin. Celui-ci pendant le cours de sa vie humble et pénible avait presque entièrement acquitté la dette des douleurs, le sybarite l'avait accumulée. Non, non! puisque l’homme doit mourir, ne faisons pas abstraction de sa mort dans le jugement de sa vie : dès le berceau chacune de ses peines est, par anticipation, un fragment de la mort qu'il doit subir; c’est pour cela que ses derniers jours, sa dernière heure, sont d’autant plus pénibles que sa vie a été plus heureuse; et moins sa vie a été semée de jouissances , moins il lui en coûte de mourir,
Telle est donc la constitution du sort de l’homme : l’ensemble des plaisirs, c’est la vie; l'ensemble des souffrances, c’est la mort. Depuis le premier instant de l'existence jusques au dernier, la mort et la vie s’entremélent sans cesse, mais à divers degrès. Les mouvements de mort ou de souffrance sont d’ordinaire brusques et courts; les mouvements de la vie ou du plaisir sont d'ordinaire doux et prolongés. Au terme de l'existence seulement, l'équilibre s'établit ou se consomine ; l'ensemble des plaisirs, ou la vie, et l’ensemble des peines, où la mort, ont alors composé deux sommes, ou également faibles, ou également moyennes, ou également considérables ;en un mot, essentiellement égales. Répétons comme preuve fondamentale que s'il en était autrenent, l'univers, sans équilibre dans sa production la plus importante, dans sa production de l'humanité, sera.f sans o*dre, sans règle, sans loi dans sa marche générale, par conséquent ne pourrait se maintenir,
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Un écrivain distingué disaît pourtant : « Quelle compensstion peut-on trouver entre les jouissances intellectuelles d’un rustre qui ne sait pas même s’il pense, et celles de Voltaire ou Montesquieu? » La doctrine des compensations ne cherche là aucun point de comparaison; mais elle invite l'homme réfléchi à observer; elle le conduit ensuite à annoncer que le rustre suivra paisiblement sa grossière et obscure destinée ; il n’aura point à souffrir, comme Montesquieu, d'être délaissé par la génération contemporaine; il ne composera point, avec des travaux et une fatigue immenses, un livre de génie qu'aucun libraire ne voudra publier. Et quant à Voltaire, qui par son esprit goûta encore plus de jouissances que Montesquieu, que de chagrins, ou même que dt supplices ne furent pas jetés sur le cours de sa vie! Com. bien de fois, dans sa retraite de Ferney, malade, agité de souffrances confuses, harcelé par les pygmées jaloux de sa gloire, désolé lui-même par l'éclat des renommées brillantes, ne dut-il pas porter envie à la santé robuste et à la gaieté stupide du rustre qui labourait ses jardins! Le même écrivain a dit encore : « Quelle compensation trouver entre les sentiments de Fénelon, de saint Vincent de Paul, et ceux dn brigand qui passe sa vie dans les forêts, et la finit sur l’échafaud ? » Non certes il n’y a encore là rien de comparable, Entre la bonté et la férocité il n’y a aucune ressemblance; et si jamais la bonté prit une forme humaine, ce fut la forme de Fénelon : quiconque a lu ses écrits en a tiré la conviction que son âme était souvent inondée des satisfactions les plus tendres et les plus pures. Mais cette disposition était-elle constante? Il dit lui-même dans une de ses lettres : « Notre situation est triste; maïs /a vie entière n'est que tristesse, et il n’y a de joie qu’à vouloir les choses tristes que Dieu nous envoie. » Voilà bien l’un des caractères de la piété chrétienne, soumission et mélancolie, dégénérant, dans les âmes affectueuses, en invocation du mal pour avoir le mérite et la douceur d’y répondre par de la résignation et de la reconnaïssance. Aussi, je suis loin de dire que Fénelon fût malheureux au moment où il écrivait cette phrase touchante; il était triste, mais de cette tristesse religieuse et expansive qui loin d'accabler le cœur, le soulage et le ‘console. Ce repos généreux qu'il goûtait alors n'en témoignait pas moins que dans les moments antérieurs son âme vive et délicate s’était sentie déchirée. Mais remontons à la jeunesse et à l’adolescence de Fénelon : ce fut là son temps de souffrance vive et profonde. Sa nature aimante et passionnée réclamait avec tant d’ardeur ce que ses principes opprimaient avec tant de zèle et
de vigilance ! que d’agitations ! que de combats! Télémaque
les révèle. Télémaque près d’Eucharis, c'est Fénelon luimême; et Mentor près de Télémaque, Mentor arrachant Télémaque à l'amour profane, et le précipitant dans les flots, c’est encore Fénelon étouffant sans pitié les orages de son cœur. Voilà des douleurs inconnues à l'homme vulgaire, encore plus au brigand qui passe sa vie dans les forêts. L'existence de celui-ci ressemble à celle du sauvage d’Amérique; elle est brutale, mais énergique et indérendante ; quand elle se termine par l’échafaud, elle ressemble encore à celle du sauvage, qui d'ordinaire n'arrive point à la vieil-lesse, et meurt dans les supplices que lui-même réservait à ses prisonniers. Cependant, offrez à un jeune sauvage les douceurs et les commodités de notre vie sociale, placez-le au sein de nos cités les plus opulentes, et, pour ainsi dire, faites couler vers lui toutes les sources de ce que vous appelez nos plaisirs, tout ce que vous obtiendrez, ce sera de le jeter dans une profonde tristesse; il ne vous demandera avec instance que de le rendre à ses forêts. Le jeune brigand a des inclinations pareilles; il est né violent, et son éducation lui a laissé des mœurs grossières, Dans les forèts il partage librement avec les loups toutes les jouissances de la brutalité et de l'audace, La société humaine le traite comme les loup., ellele poursuit et le tue. Cet
ER
COMPENSATIONS
de justice accumule sur un moment ou sur un petit nombre de moments des peines affreuses, qui forment la compensation de plusieurs années d'activité ardente et de pleine indépendance.
Puisque la destruction est nécessaire à la marche du monde, il faut bien que dans tous les genres d'êtres, et spécialement dans le genre humain, si producteur, si animé, il y ait des êtres destructeurs. Et puisque tout homme, quels que soient son tempérament, sa nature, son caractère, aspire essentiellement au bonheur, au plaisir, et cependant ne peut tirer son plaisir, son bonheur, que de l’exercice de son caractère même, il faut que les hommes destructeurs soient heureux du mal qu’ils font à d’autres hommes, prennent du plaisir aux destructions qu’ils opèrent. Qu'est-ce donc qu’un guerrier, si ce n’est un destructeur qui se satisfait! Sans doute, son action a souvent pour but et pour effet la conservation, l’extension, l’amélioration de sa patrie. Mais c’est à quoi il ne pense jamais lorsqu’il est sous la tente, encore moins sur le champ de bataille. Tuer, ravager, telles sont les idées qui l’enflamment ; telles sont dans son espoir et ses projets les sources directes de la fortune, de la gloire, du bonheur qu’il ambitionne. Auprès de ce bonheur impitoyable, qui s’asseoit sur tant de victimes, peignez à votre cœur celui des hommes tutélaires, des hommes réparateurs, de Fénelon, calmant partout où il passait les fureurs de la guerre, de Vincent de Paul, ne-vivant que pour soulager l’infortune ! Que d’estime, d'affection, de préférences, vous donnerez à ces anges de bonté! avec quelle justice vous élèverez les sentiments qu’ils ont goûtés bien au-dessus de ceux que rapportèrent à César, à Napoléon, leurs plus grandes victoires ! Considérant encore que détruire est toujours une œuvre plus facile que de construire, que pour celle-ci il faut plus d’habileté, de réflexion, de patience, vous reconnaîtrez que, dans les sociétés humaines, les hommes réparateurs, améliorateurs, sont nécessairement d’un ordre supérieur à celui des hommes destructeurs; mais vous ajouterez : Chaque homme, réparateur ou destructeur, est nécessairement en équilibre avec lui-même sous le rapport universel de la vie et de la mort, ou du plaisir et de la souffrance. Les grands réparateurs, les grands bienfaiteurs de l’humanité sont les hommes les plus élevés en facultés, par conséquent les hommes les plus sensibles : or, l’homme le plus sensible est celui vers lequel coulent avec plus d’abondance les deux sources, toujours égales entre elles, des peines et des plaisirs.
Hoffmann le critique disait : « Que pour l’équilibre universel, l'espèce humaine, prise en masse, ait reçu mathématiquement la même somme de biens et de maux, nous y consentons; mais quetous les hommes soient égaux sousle rapport du bonheur et du malheur, c’est ce que nous ne croirons jamais. » La définition d’Hoffmann n’est point exacte; elle établirait que tous les hommes pendant leur vie ont autant de bonheur et de malheur les uns que lesautres; ce qui est d’une erreur évidente. La loi des compensations se prêtant, comme nous l'avons dit, à la variété infinie des destinées humaines , n’établit que pour chaque homme, individuellement considéré, légalité absolue des biens et des maux qui lui sont spécialement adressés. Mais si l'espèce humaine, prise en masse, a toujours autant de bonheur que de malheur, autant de peines que de jouissances, si la distribution de ces deux sommes égales se fait inégalement entre les hommes, il y a donc dans chaque génération un certain nombre d'individus qui jouissent d’un bonheur supérieur à la mesure commune, et un certain nombre d’autres individus qui sont condamnés à une somme de malheur également plus forte que la mesure commune, et destinée à balancer Vexcédant opposé de bien-être et de plaisirs! Quelle vue désespérante pour les hommes de la classe essentiellement malheureuse ! qu’elle est propre à lesirriler contre les hommes à Qui la nature, dans son aveugle partialité, à
un bonheur surabondant! Qu'’a donc fait avant de naître cette classe disgraciée pour mériter sa disgrâce? Comment la détournerez-vous de se mettre en révolte contre une distribution siiniuste, de se porter impétueusement vers le bassin fortuné de la balance, d’en arracher les usurpateurs, et de s’y établir! Vous que les révolutions populaires épouvantent etindignent, quelles sont vos raisons de les condamner? Et comme les hommes qui se plaignent de leur sort, qui se disent malheureux avec excès, et qui croient l'être, sont, dans chaque génération, beaucoup plus nombreux que les hommes satisfaits comme on en voit partout, dans les villes et les hameaux, dans les palais et les chaumières, quelle agitation, quel désordre, quel bouillonnement de haines et d'humeur!
Vous qui proclamez l'inégalité essentielle des destinées humaines, vous qui faites du bonheur un privilége, vous voulez donc ouvrir à la surface de chaque contrée un large foyer d’animosité, de discorde et d’envie! Comment le fermerez-vous? Sera-ce en déclarant, par vos lois, que le privilége doit être maintenu, que la force publique doit le protéger? Aïnsi, pour être conséquents, vous vous rendrez oppresseurs! Restez malheureux, direz-vous à ceux qui le sont ; la nature le veut, et les lois humaines doivent être conformes aux lois de la nature! Maïs, direz-vous, nous n’arrêtons les efforts de personne pour sortir de la classe infortunée ; nous encourageons, au contraire , ces efforts ; et tel est le but des faveurs que nous accordons au talent, à l'activité, à l’industrie. Mais de tels efforts sont suivis de succès, ou ils sont inutiles. S'ils sont suivis de succès, si les indigents honnêtes et laborieux parviennent au bien-être, c’est nécessairement en faisant descendre le même nombre d'hommes de la classe opulente; car l’espèce humaine prise en masse doit, dites-vous, toujours connaître la même somme de biens et de maux. Alors, voilà les compensations ; le balancement s'établit dans les destinées humaines. Si, au contraire, c'est vainement que les infortunés, que les indigents, s'efforcent d'échapper au malheur, à l'indigence, quel terme présentez-vous à leurs tentatives, si ce n’est le désespoir? Mais ici j'entends des voix touchantes ou éloquentes : montrez le ciel aux malheureux, s’écrient-elles, et ils seront apaisés. Ils seront bien plus qu’apaisés, répondrai-je; ils seront bien plus que consolés; c’est dans le malheur même qu’ils placeront le privilége; ils le poursuivront; ils le solliciteront. Austérité, s’écrieront-ils! privations, maladies, souffrances, sources intarissables d’étermelles délices, venez, tombez sur nous, accablez-nous de vos faveurs! Et que deviendront l'intelligence de l’homme, la santé de l’homme, la force de l’homme, lorsque l'imagination humaine sera em: portée par une telle exaltation? Et que d’erreurs, de persécutions, de fanatisme, lorsque l'imagination humaine sera seule en exercice! Que de tyrannie à la disposition des hommes impérieux, lorsque la masse générale ne verra qu’avantages célestes dans l’humiliation et la servitude!
On le voit maintenant, et l’histoire le démontre : le principe de l’inégalité naturelle et essentielle dans les destinées humaines conduit inévitablement au fanatisme révolutionnaire ou au fanatisme religieux; et l’histoire nous apprend encore combien l’un et l’autre de ces deux fanatismes sont funestes et cruels. Ce qu’il faut donc obtenir, pour la tranquillité du cœur humain et pour l'harmonie sociale, c’est que l’homme à la vue de ses peines ne soit ni irrité contre elles, ni exalté en leur faveur; qu’il ne les maudisse pas avec colère, mais qu’il ne les bénisse pas avec enthousiasme : l’une et l’autre de ces deux passions ne peuvent qu’élever des tempêtes dans le sein de l'individu et dans le sein des sociétés. I1 est bon que l’homme qui souffre trouve dans son âme des pensées qui le calment, qui l’apaisent, et qui se bornent à l’apaiser, à le calmer ; et tel est l'effet naturel de cette pensée : Toutes les situations humaines sont dif-
cordé ! férentes entre elles sous le rapport des circonstances ou
conditions qui les composent; mais chacune est en équilibre avec elle-même par la compensation réciproque de ses plaisirs et de ses peines ; ce qui en résultat, pour chaque individu, les rend toutes égales sous le rapport du bonheur et du malheur. Une telle pensée admet, ou même approuve, dans l’ordre social la distinction des rangs et des fortunes, car cette distinction établit seule la réciprocité des services et des besoins; mais la persuasion d’une égalité invariable dans le sort général détourne les inférieurs de se sentir humiliés, et les supérieurs de tomber, par orgueil, dans les habitudes de la tyrannie : une telle pensée est donc conforme à la liberté, à la dignité humaines, car la liberté contenue par la raison, calmée et ennoblie par la dignité de l'âme, est encore la justice. Une telle pensée, d’ailleurs, ne saurait briser la nature de l’homme, nature essentiellement expansive, qui le porte à détourner de son sort les causes de souffrance, à y ramener au contraire les sources de bien-être et de plaisir, L'homme sensé ne froisse pas inconsidérément son être : si un bien actuel se présente, il ne le repousse pas pour se ménager les avantages de l’avenir : ce sacrifice serait de l’exaltation, par conséquent de l'imprudence. Mais si à l’homme sensé, à l’homme persuadé de la justice des compensations, il survient une peine, un accident funeste, si ses espérances sont trompées, s’il perd des biens précienx, après les premiers instants donnés au regret, donnés à la nature, il réfléchit, se console, s’apaise, s’attache plus fortement aux biens qu’il possède, s’occupe à découvrir les peines qu'il a évitées, et qui auraient fait, plus 1ôt ou plus tard, le balancement des biens qu’il avait désirés. D'ailleurs, le principe des compensations lui rend faciles les mouvements de sa raison, car il l'invite à ne désirer qu’une situation moyenne, des jouissances modérées; la persuasion intime d’un balancement inévitable le retient sans contrainte sur la pente qui le mènerait aux jouissances vives, aux positions saillantes, et par elles au trouble de la vie. C’est ainsi que cette persuasion tutélaire amortit l'ambition, source la plus abondante des chagrins personnels et des agitations politiques.
Que l’homme de bonne foi applique la loi du balance- ment aux avantages et aux inconvénients de son existence particulière ; plus il avancera dans la vie, plus il reconnaîtra combien cette loi est constante, générale et juste; il y puiscra chaque jour un peu plus les motifs de ses espérances, de ses craintes, de la prudence de ses déterminations. Les hommes très-favorisés de la nature ou de la fortune n’exciteront plus son envie; il les verra sans cesse rentrer sous la loi commune, soit par la réaction extérieure, soit par leurs propres défauts. Il dira avec la conviction de la raison et de Pexpérience : toute faveur est une source égale de biens et de dangers. Dès l’instant où l’excès commence dans l’usage d’une chose bonne, agréable, utile, nécessaire, le mal, la peine, le malheur, commencent. Et les hommes très-riches, soit de fortune, soit d’ardeur et de sensibilité, sont ceux pour qui il est le plus difficile de s’arrêter en deçà des limites salutaires. Par Fexcès dans le régime, ils amènent la maladie; par l'excès dans les désirs, ils tombent dans les fautes, quelques-uns dans le crime; par l’excès dans la résolution, ils appellent les obstacles, et tombent dans la colère; par l'excès dans les idées, ils tombent dans l’erreur; par l’excès dans la poursuite du bien même, par impatience d'amélioration, par avidité de perfection, ils la traversent, ils arrivent à l’imperfection, ils gâtent tout leur ouvrage. C'est ainsi qu'avec bien plus de capacité pour le bonheur que n’en ont les hommes pauvres ou indolents, presque toute leur vie s'écoule dans l'humeur, le dépit, l'inconstance ; ils n’ont que des velléités de persévérance et des éclairs de contentement, Et les peuples d’une intelligence vive, d'un tempérament très-animé, d’un génie ardent et producteur, plus soumis encore que les individus à la fatalité des causes générales, arrivent au même genre de peines