CONCURRENCE
Avant d'examiner la valeur scientifique et sociale de la théorie dont nous venons d'exposer brièvement les principes, il est bon de voir sous l'empire de quelles circonstances elle a pris dans la science économique le crédit et la domination dont elle a joui jusqu’en ces derniers temps. L'économie politique est une science toute moderne, dont l'origine ne remonte guère au delà de la dernière moitié du siècle précédent. Elle est donc née à cette époque où un besoin générai d’émancipation, de richesse, de liberté et d’essor industriel achevait de battre vigoureusement en brèche toutes les parties de la vieille et forte organisation du moyen âge. Quand on se représente la situation précaire et humiliée de l'industrie pendant le moyen âge, l’oppression des gens de robeet d'épée sur les gens de travail et d’industrie, la lenteur avec laquelle l’industrie, délivrée de ses plus lourdes chaînes, se dépouilla du dédain et de l’humiliation qui l’enveloppaient encore, le peu de faveur, je dirai plus, le peu d’attention que lui donnaient les formes, les mœurs, les institutions sociales d'alors; quand on la voit, souple et rusée, s’insinuer à petit bruit dans le corps social, et, n’y trouvant nulle part de place disposée pour elle, s’arranger de son mieux et enfoncer en silence ses racines profondes dans les crevasses du vieil édifice qu’elle devait un jour ébranler tout entier, on comprend qu’à l'époque où pour la première fois des esprits droits et profonds étudièrent sur une large échelle les phénomènes de la production et de la consommation, frappés des injustices sans nombre de lordre social, indignés des bévues perpétuelles des gouvernements, ils r’aient senti qu’un besoin : l’affranchissement ; poussé qu’un seul cri: La liberté! L'industrie, devenue virile, avait à briser tout d’abord les auxiliaires mêmes de ses progrès passés. Selon la commune destinée des institutions sociales, les jurandes, les maîtrises,les corporations, créations successives de siècles écoulés, étaient devenues les ennemies du progrès, qu’elles avaient autrefois servi; jadis instruments de lutte et d’affranchissement, elles n'étaient plus au dix-huitième siècle que des insfruments de monopole et d’esclavage. Aussi le principe de la libre concurrence, c’est-à-dire de l'émancipation individuelle, est-il né dans le berceau même de l’économie politique, et dès le commencement du dix-huitième siècle, cinquante ans avant Quesna y et soixante-dix avant Smith, un nommé Bandini, de Sienne, écrivait qu’il n’y avait jamais eu de disette que dans les pays où les gouvernements s'étaient mêlés d’approvisionner les peuples. On a fait en économie politique ce qu’on fit alors en toute chose, on a protesté. A l'incapacité des puissances on opposa la raison individuelle ; on ruina l’autorité des règles en montrant la multitude des exceptions. Partout, en tout, sur tout, on demanda la liberté, l'émancipation, l’essor complet de toute spontanéité, la chute dune organisation sociale dont les cadres vieillis éclataient de toutes parts à mesure qu’on s’efforçait de maintenir sous leur poids et d’enlacer dans leurs détours les généreux et puissants élans de l'avenir, En d’autres termes, la doctrine de la libre concurrence ne fut autre chose que l'expression particulière à l’économie politique de la doctrine générale de la souveraineté de la conscience et de la raison individuelle, qui à Vépoque dont nous parlons menait si vite et si victorieusement au tombeau les débris des institutions basées sur le principe d'autorité. Or, les économistes ont fait dans leur domaine comme les philosophes et les publicistes dans le leur ; leur négation a été absolue : les premiers, en face d’une organisation sociale hostile au progrès économique, ont nié l'utilité d’une organisation industrielle en général, comme les seconds ont nié toute autorité en face d’un principe d'autorité exclusif et incomplet.
C’était une erreur de théorie, que l’expérience seule devait corriger, mais l’expérience a été longue, difficile et dispendieuse, Les guerres gigantesques et les tourmentes terribles de la Révolution, les victoires du Consulat, les triomphes #t,
plus tard, les revers de l'Empire ne permirent de longtemps la tranquille expérimentation du principe de la concurrence : malgré les merveilles industrielles dont le génie multiple de Napoléon voulut aussi marquer son passage, malgré les développements rapides que prirent pendant le blocus co ntinental, soitnotre propre fabrication, soit notre commerce avec le continent européen, cette époque ne pouvait vérifier la valeur de la nouvelle théorie : notre industrie participait de la position fausse, forcée, antisociale, où le blocus plaçait la France et l'Europe; elle grandissait, mais en serre chaude, dans une atmosphère factice; ses progrès étaient subits, violents, prématurés; sa prospérité précaire et suspendue comme par un fil aux destinées aventureuses de Napoléon, Ce n'est guère qu’en 1816 et dans les années suivantes, quand, fatiguée d’une lutte guerrière et politique de plus de quarante années consécutives, la France vécut enfin de la vie industrielle et pacifique, que put se faire avec suite l'application des principes de libre concurrence; encore faut-il remarquer que l’expérience n’en fut point faite d’une manière absolue : tout le système douanier de la Restauration, emprunté pour le régime colonial aux traditions de l’ancien régime, pour les tarifs prohibitifs des denrées étrangères aux traditions impériales, fut une large et continuelle dérogation au principe absolu de la concurrence, qui devrait aussi bien s'appliquer aux relations internationales qu'aux relations privées des habitants d'un même pays.
Nous n’avons pas à faire l'histoire détaillée des résultats bons et mauvais de cette grande expérimentation; il nous suffira d’en apprécier les caractères généraux : des villes désertes se sont peuplées, des populations décimées par là misère se sont accrues et enrichies ; agriculture, commerce, manufactures, tout a changé de face; des industries dont nos pères savaient à peine les noms nourrissent leurs enfants par milliers; les inventions ont pullulé; nos richesses mintrales ont été fouillées ; le nombre de nos usines a décuplé ; nos moyens de transport ont centuplé; une incroyable ardeur industrielle s’est emparée de notre jeunesse; nos voyageurs se sont répandus sur le continent comme une armée ; tonte une révolution s’est faite dans le logement, le vêtement, la nourriture, les moyens d'instruction et de plaisir de nos populations ; la vie moyenne s’est accrue de plus d’un cinquième en moins de soixante années, et la population de la France de plus d’un tiers; il suffit de parcourir le pays et de songer en même temps aux énormes sacrifices d'hommes et d'argent au prix desquels il a conquis ses libertés, pour comprendre quelle prospérité lui ont valu depuis quaranfe ans la destruction des barrières féodales et l'émancipation définitive de l'industrie.
Mais à côté des bienfaits incontestables de la libre concurrence , que de nombreuses et funestes catastrophes sont venues périodiquement porter l'alarme, le désordre, la désolation, dans nos principales industries! que d’années désastreuses marquées par une interminable liste de banqueroutes et de faillites! quelle triste et douloureuse série d’engorgements et de disettes alternatives! quels terribles conflits entre les ouvriers et les maitres, entre les salaires et les profits ! Quel tableau que celui d’un état social où une baisse de quelques ceniimes dans les façons d’un produit a mis à feu et à sang la seconde ville du pays, arraché la vie à quelques milliers d'hommes, détruit en huit jours des millions, mis à deux doigts de sa perte la plus riche de nos industries! Nul doute qu’en dernière analyse ces luttes et ce pêle-mêle ne profitent à la société, et l'on peut apporter en preuve les progrès réels accomplis depuis vingt ans; mais cette preuve , que vaut-elle? On prouverait de même que la guerre, que le servage, que l’esclavage lui-même, que tous les fléaux dont l'humanité s’est successivement délivrée furent en leur temps des instruments de progrès et n’ont pus empêché l'accroissement du bien-être et de la morakité, La
230 CONCURRENCE question est de savoir si les résultats obtenus sous le régime de la libre concurrence ne peuvent l'être à meilleur prix , et si le temps n’est point venu de mettre fin à cette effroyable destruction de capitaux, des forces intellectuelles et morales perdues à chaque moment dans le gaspillage anarchique de la libre concurrence. Qu’on mette en ligne de compte les individus injustement écrasés par la ligue, la «abale, le charlatanisme, Ja fraude, la perte de temps et d'efforts, résultant soit du manque d'ensemble, soit de la simultanéité isolée de travaux qui s'ignorent et s’annulent réciproquement , soit de l'ignorance forcée où vivent la plupart des industriels sur l’état du marché, sur les besoins réciproques de la consommation et de la production , et lon vérra que les fruits heureux de la concurrence sont payés mille fois trop cher, et qu'avec moins de temps, moins de capitaux, moins de peines et de douleurs, la production générale et privée pourrait devenir plus considérable, moins coûteuse, et la consommation yâr conséquent s’accroitre en proportion.
Ajoutons que la pratique de la concurrence démoralise radicalement les travailleurs; elle engendre l’égoisme , elle dénoue le lien social, elle habitue chaque individu à prendre exclusivement son moi pour centre, son intérêt personnel pour guide. Chacun pour soi, chacun son droit! Telle est la maxime géaérale, Entrainé une fois dans la mêlée, le plus honnête devient victime du moins scrupuleux, et dans ce conflit d'intérêts qui s’entre-choquent et de forces qui s’annulent, la tentation est puissante, et souvent écoutée, de coudre la peau du renard à la peau du lion, et de joindre la fraude à l’habileté, le charlatanisme à l'adresse ! Enfin, le principe fondamental de la théorie de la libre concurrence : l'infaillibilité relative de l'intérêt et des lumières individuelles, est faux ; l'intérêt privé voit mieux les détails, l'intérêt social juge mieux l’ensemble; l’un s’arrête trop souvent au présent, l’autre rend solidaires dans ses prévisions le passé, le présent ct l’avenir. La question des machines en offre un exemple frappant : si l'intérêt à venir de la classe ouvrière élle-même profite au lieu de perdre à l'introduction des machines, son intérêt présent, son intérêt individuel lui crie qu’elle y perd, et cependant l’introduction des machines est-elle un mal?
Nous n’hésiterons donc pas à dire, avec les économistes les plus avancés, que le principal travail de l'économie politique n’est plus de réclamer la liberté et la démolition de l'organisation ancienne, mais bien de travailler désormais à la réorganisation de la société en général et a celle de l’industrie en particulier. Longtemps elle a inscrit seule sur ses bannières cette maxime célèbre : Laissez faire, laisser passer ; aujourd’hui, elle change de devise + Association ! tel est désormais son cri de ralliement. Les économistes qui ont demandé et oblenu la nou-intervention du gouvernewent en matière industrielle firent bien, car jusque ici, guerrière ou métaphysique, la politique des gouvernements fut én opposition avec les besoins et l'esprit industriels : les économistes modernes ne détruisent point le principe posé par leurs devanciers; ils le complètent et le poussent plus loin : ils demandent non plus seulement la neutralité du gouvernement, mais sa protection efficace et directe,
Parvenu à reconnaître le mal produit par lPapplication trop excessive du prineige de la libre concurrence, à signaler la nécessité de travailler à uneréorganisation qui comprenne et embrasse la réorganisation de la science, des beaux-arts et spécialement de Pindustrie, l'économie politique a malheureusement pen de choses à ajouter sur les moyens de résoudre le grard problème qu’elle se pose : elle prononce hardiment et avec assurance le mot association, mais ce mot est encore dans sa bouche une espérance et une promesse; les moyens manquent de la réaliser, Nous allons cependant énumérer brièvement les améliorations principales proposées par l'économie politique moderne pour diminuer les effets