‹ Dictoinnaire del converstaion et de la lecture. Seconde Edition. v6Chapitre 262 sur 607 · CONSIDÉRANT · texte numérisé non relu

CONSIDÉRANT

les novateurs. La Phalange, dans les idées de Fourier, devait être une association de croyants de tout âge et de tout sexe, se réunissant pour substituer à leurs habitations, aujourd’hui isolées et chétives, un vaste et magnifique édifice appelé phalanstère, où ils vivraient désormais en commun, soûs la direction de sages ou d'anciens, librement désignés par eux ; réalisant ainsi d’incalculables économies, qui serviraient à accroitre au delà de toute imagination les jouissances matérielles et morales de chacun. Dans ces phalanstères, en comparaison desquels, s’il fallait s’en rapporter aux gravures-specimen, le palais du Louvre et celui de Versailles, construits par des fyrans avec le produit des sueurs du peuple, n’eussent été que de véritables chenils, la population, harmonieusement divisée en ordres, en séries et en groupes, suivant les affinités électives de chaque membre, se . Jivrerait à ses travaux habituels, devenus cétrayants et passionnés, entrepris aux frais de la masse, et cependant exécutés au bénéfice particulier de chacun. Là plus de famille, plus de propriété, comme elles existent depuis l’origine des sociétés humaines; on les remplacera par l'amour et :e dévouement de tous pour tous, résultat infaillible de l’association d'efforts restés jusque là isolés, et maintenant combinés pour féconder une terre dont la fertilité sera sans bornes, une terre propriété commune à tous, mais dont les fruits seront équitablement partagés au prorata du travail individuel.

Tout cela avait déjà été expérimenté par Owen; les fouriéristes le donnèrent intrépidement pour du neuf, et comme, en définitive, il n’y a pas d'idée si absurde qui ne réussisse à faire des fanatiques, ils trouvèrent un riche Anglais, appelé Young, qui se chargea des frais d’une expérience nouvelle. Bientôt même un membre de la chambre des députés , M. Baudei-Dulary, séduit par la théorie de l’industrie attrayante et passionnée, consacrait à sa réalisation la majeure partie de sa fortune. Mais l'essai de phalanstère tenté par lui et quelques amis à Condé-sur-Vesgre n’aboutit qu’à la ruine complète de ceux qui en avaient fait les frais. 11 en arriva de même des nouvelles tentatives postérieurement faites en Belgique et au Brésil. De pareils échecs ne purent dessiller les yeux des disciples de Fourier, dont au contraire le nombre alla toujours croissant.

Les fortunes brillantes faites par plusieurs ex-disciples du Père Enfantin furent pour beaucoup sans doute dans la rapide propagation du fouriérisme; mais la coupable insouciance du pouvoir ne laissa pas non plus que d’y contribuer, Ce qui rendait le gouvernement d’alors indulgent, sympathique même, pour la prédication de toutes ces ridicules théories sociales, c’est qu’elles étaientune diversion puissante aux aspirations républicaines que l'opposition provoquait de plus en plus dans une certaine couche de la population. Comme le saint-simonisme, le fouriérisme n’était en effet, avec d’autres formules et sous d’autres formes, que l’anéantissement complet, absolu, de la liberté et de la spontanéité des individus, que l’idéal poétisé du despotisme et de l’esclavage. Dès lors l’ordre de choses créé en 1830 ne risquait rien, ou du moins ne voyait aucun danger, à laisser circuler sans aucune entrave des idées qui lui semblatent servir à souhait les intérêts de sa politique. Les républicains du National et des autres écoles n’étaient-ils pas d’ailleurs, de la part des organes de la doctrine phalanstérienne, l’objet d’encore plus d’injures et de quolibets que de la part des feuilles à la solde de la police?

Les offrandes et les contributions volontaires affluant de plus en plus à la caisse du Nouveau Monde, ce recueil pui bientôt se dédoubler et se transformer en un journal, d’abord bis-hebdomadaire, et devenu plus tard quotidien : La Démocratie pacifique, et en une revue intitulée La Phalange. Alors, à l'exemple des samnt-simoniens, les fouriénistes

donnèrent, eux aussi, pour propager leurs principes, des fêtes, des bals, des concerts.

La petile correspondance de la Démocratie pacifique

restera longtemps célèbre dans les annales du puff et de la mystification. Les rédacteurs avaient imaginé de publier chaque jour sous ce titre un article censacré à A ne sans frais de port de lettres, à tout ce que leur mandaient leurs amis des départements ou de l'étranger, et surtout à leur accuser réception de leurs envois d'argent. Rien d’amusant à voir comme l’art avec lequel ils savaient varier des formules nécessairement laconiques, dont la monotonie, s'ils n’y avaient veillé avec soin, eût fini par fatiguer le lecteur, condamné à relire sans cesse la même chose. En moyenne, chaque numéro de La Démocratie pacifique contenait, dans un entre-filets toujours placé de la manière la plus propre à frapper les yeux, {rente réponses du genre de celles-ci : « À Monsieur A... à Lyon : Reçu les 200. Merci. Bon courage. Continuez. Le jour du triomphe approche; vous êtes évidemment destiné à de grandes choses. » Ou bien : « A Monsieur B.... à Marseille, Votre lettre est d’une intelligence d'élite ; nous sympathisons de cœur avec vous. Nous ne manquerons pas de mettre à profit vos si judicieuses observations. Nous n’avons pas encore reçu les 50 annoncés... Vérifiez à qui la faute. » L’habileté profonde du procédé consistait, comme on voit, à provoquer parmi les frères, par ces épanchements si naïfs, par ces confidences si sincères, la productive manie de l’imitation. On n’évalue pas à moins d’un million les sommes ainsi prélevées par les chefs de l’école sur la bonne volonté de leurs fidèles; toutefois, on ne serait pas en droit d’y trouver le plus petit mot à redire, puisque jamais croyant désillusionné ne s’avisa de se plaindre à la police correctionnelle d’avoir été pris pour dupe.

Fourier était mort dès 1837; mais l'école n’était pas restée pour cela sans chef. En effet, M. Considérant avait été tout aussitôt acclamé son successeur et héritier direct; encore bien qu'ici aussi, comme il était arrivé aux saintsimoniens , il y eût eu schisme, et que des dissidents assez nombreux, groupés autour d’un M. Édouard de Pompery, eussent élevé autel contre autel et publié journal contre journal, pour combattre l’usurpation flagrante et les monstrueuses hérésies du prétendu successeur du mattre.

Peut-être le grand tort de M. Considérant, aux yeux de ces puritains, était-il d'avoir eu l'habileté ou le bon sens de taire, de dissimuler quelques-unes des plus grotesques excentricités de Fourier; par exemple, de n’avoir pas maintenu comme article de foi la donnée suivant laquelle l’espèce humaine, quand elle sera arrivée à son complet perfectionnement ( dans quinze mille années d’ici) , sera pourvue d’une queue terminée par un œil, dont la présence à cet endroit du corps augmentera sans mesure les facultés visuelles assez chétives qui sont aujourd’hui notre partage.

Après une crise passagère qui la contraignit à abandonner sa splendide maison de la rue de Tournon pour aller se loger provisoirement dans un assez modeste rez-de-chaussée de la rue de Seine, l’école sociétaire ou fouriériste était définitivement installée depuis longtemps dans un aristocratique hôtel de la rue de Beaune, quand éelata la révolution de Février, Or elle avait trop fait parler d’elle pour que le suffrage universel, avec l'intelligence qu’on lui connaît, ne vint pas alors choisir dans ses rangs quelques représentants du peuple. M. Considérant, entre autres, fut donc élu en 1848 par le département du Loiret, et en 1849 par le département de la Seine, membre de l’Assemblée nationale, où il siégea sur la crête de la Montagne, sans avoir guère occasion d'y prendre la parole. Ses amis (les qualités de son cœur lui en ont acquis, en dépit des travers de son esprit) regretteront même toujours qu’il ne se soit pas condamné à y garder un silence absolu. Après les terribles journées de juin, M. Considérant, qui s’agitait beaucoup dans les comités, fut sommé de faire connaître à la tribune le palliatif infaillible qu’il disait posséder pour mettre un terme aux

| poiguantes Joueurs dn moment; et du plus grand sang-

froid du monde il ÿ mit pour condition sine qua non que l'assemblée lui accordât cinq séances de nuit pour exposer son plan. On devine qu’il ne s’agissait que de transformer les 40,000 communes de France en autant de phalanstères régis d’après /a loi du travail attrayant et passionné; assemblée, malgré la sombre gravité des circonstances, ne lui répondit que par un éclat de rire homérique , et passa à l'ordre du jour. A quelque temps de là pourtant, M. Considérant, ne se tenant pas pour baftu, déposa une proposition formelle pour obtenir de l'État la concession de 1,500 hectares, fonds et superficie, dans la forêt de Saint-Germain, à vingt minutes de Paris par le chemin de fer, pour élever, sans autre subvenisen, un phalanstère où toute la capitale pourrait avant peu être témoin du bonheur ineffable qu'y goüteraient les croyants admis à l'honneur de réaliser sous sa direction les merveilles promises par Fourier à ses disciples. S’il s'était borné à demander une subvention modeste de {,500 hectares à défricher, à phalanstériser, en Algérie, l'assemblée n’y eut peut-être pas regardé de si près; mais comme il s’agissait de distraire de la fortune publique une valeur immédiatement réalisable de plusieurs millions, elle ne fit pas même à M. Considérant l'honneur de le discuter. Pour devenir un homme sérieux , il fallut qu’il se mélât à l'échauffourée du 13 juin 1849, à Ja suite de M. Ledru-Rollin. Décrété alors d'accusation, il dut aller demander asile à la Belgique. En juin 1853, il partit pour le Texas en compagnie d’un Anglais, Albert Brisbane, qu'il avait converti à ses idées et décidé à consacrer sa fortune à une nouvelle expérimentation phalanstérienne. De retour à. Bruxelles l'année suivante, il se vit accusé de complot contre la liberté d’un État voisin; mais l'instruction ne put établir les preuves de sa culpabilité, et il fut remis en liberté. Il se rembarqua alors pour le Texas (1855), où, grâce au concours d’unesociété en commandite, il établit une commune sociétaire de colonisation, dite la Réunion. Fixé près de San-Antonio, il y vécut de la façon la plus modeste. M. Considérant rentra au mois d'août 1869 en France avec sa famille, à l'exception de sa belle-mère, Clarisse Vigoureux, qui était morte en 1865, en Amérique. Il assista au siége de Paris, mais sans se mêler aux événements de cette époque.

Rédacteur en chef de Za Démocratie pacifique et de La Phalange, qui cessèrent l’une et l’autre de parattre après l'échauffourée du 13 juin, M. Considérant n’avait point borné son activité littéraire à la direction de ces deux journaux, On a en outre de lui les ouvrages suivants : Destinée sociale (2 vol. 1834-1838); Théorie de l'éducation naturelle et attrayante (1835) ; Débâcle de la politique en France (1836); Manifeste de l’école sociétaire fondée par Fourier, ou bases de la politique positive (1841); Exposition abrégée du système phalanstérien de Fourier (1845); Principes du socialisme, manifeste de la démocratie au dix-neuvième siècle (1847); Théorie du droit de propriété el du droit au travail(1848); Le Socialisme devant le vieux Monde, ou le vivant devant les morts (1849 ); La dernière guerre et la paix définitive de l'Europe (Bruxelles, 1850). La barbarie du style y répond de tous points à l'étrange incohérence des idées. Ils forment la plus grande partie du fonds de boutique de la Librairie phalanstérienne, qui, en dépit des révolutions, réactions et coups d'État, distribue toujours au plus juste prix la manne intellectuelle condensée sous forme de brochures ou de gros traités par les différents docteurs de l’école sociétaire.

CONSIDERATION, sentiment mélé de respect et d’admiration et fortifié par l'estime. Celle-ci suit la considération, mais n’en fait pas toujours partie, car on peut avoir de la considération sans estime, comme de estime sans considération, En France, même aujourd’hui , la considération s'attache à la naissance, escorte la richesse, aéglige la verfu obscure et se refuse au talent, s’il est

Page 1