CONSTANT DE REBECQUE
de nous faire à nous deux une langue qui ne serait connue que de nous. Je me passionnai pour cette idée. Nous formmes d’abord un alphabet, où il introduisit les lettres grecques; puis nous commençâmes un dictionnaire, dans lequel chaque mot français était traduit par un mot grec. Tout cela se gravait merveilleusement dans ma tête, parce que je m'en croyais l'inventeur. Je savais déjà une foule de mots grecs , et je m'occupais de donner à ces mots de ma création des lois générales, c’est-à-dire que j'apprenais la grainmaire grècque sans m'en douter. » Son père résolut enfin de le placer dans une université d'Angleterre : il le conduisit au cellége d'Oxford ; mais un étranger de treize ans ne pouvait faire quelques progrès dans une université où les Anglais eux-mêmes ne vont finir leurs études qu’à vingt ans. Il apprit la langue anglaise, et son père, quittant PAngleterre pour l'Allemagne, le plaça à l’université d’Erlangen. II fut admis à la petite cour de la margrave de Baireuth avec l’empressement qu'ont les princes qui s’ennuient pour les étrangers qui les amusent.
En 1783 son père le rappela. C'était au fort de la querelle du pays de Vaud contre les prétentions de la ville de Berne. Ce qu'il entendait dire contre les exigences aristocratiques des Bernois grava dans son cœur d'’ineffaçables impressions de liberté. La même année il fut envoyé à Édimbourg ; le travail y était à la mode parmi les jeunes gens, et Benjamin Constant se livra à l'étude avec une ardeur qui devint une habitude. Il fut surpris à la fois de cette douce et simple hospitalité qui distingue la nation écossaise , et de la tendre amitié que lui vouèrent dès lors Mackintosh, de Laïng, Wilde,Graham, Erskine. Ayant terminé son cours en Écosse, il vint à Paris, où il logea chez Suard, dont la société, composée de Morellet, Marmontel, Lacretelle, La Harpe, de presque tous les académiciens philosophes , exerça sur son esprit une influence qu’il fut longtemps à surmonter. Quelques erreurs de jeunesse le firent rappeler à Bruxelles; il y arriva avec cet amour de la liberté que l'université d'Édimbourg, composée de whigs, lui avait inspiré.
Dans ces dispositions d'esprit, Benjamin Constant conçut à dix-neuf ans l’idée d'écrire l'histoire du polythéisme. Déjà avant de partir pour l'Écosse il avait écrit, à treize ans, et dédié à son père un roman héroïque, dont les cinq premiers chants existent encore, et qui avait pour titre Les Chevaliers. Cette production, où la naïveté et l’exagération de l’enfance forment un heureux contraste avec les réminiscences d’une heureuse mémoire et les tentatives excentriques d’une jeune imagination, annonçait un esprit porté au travail et un grand désir de gloire. Ces deux qualités lui inspirèrent l’idée prématurée du polythéisme. « Je n’avais alors, dit-il lui-même, aucune des connaissances nécessaires pour écrire quatre lignes raisonnables sur un tel sujet. Nourri des principes de la philosophie du dix-nuitième siècle, je n'avais d'autre pensée que de contribuer pour ma part à la destruction de ce que j’appelais les préjugés. Si je me fusse moins abandonné à toutes les impressions qui agitaient ma jeunesse, j'aurais peut-être achevé en deux ans un très-mauvais livre, qui m'aurait fait une petite réputation éphémère, dont j’eusse été bien satisfait. Une fois engagé par amour-propre, je n'aurais pu changer d'opinion, et le premier paradoxe ainsi adopté m'aurait enchatné pour toute la vie, » Un voyage en Allemagne décida de son amour pour le travail. Gibbon, Jean de Muller, Kant, le façonnèrent à une vie paisible et studieuse. Il essaya dans le monde de quelques relations ; mais, inexpérimenté et timide, il échouait souvent devant cet esprit de finesse que la coquetterie donne aux femmes. 11 demandait de l'amour, on lui offrait de l'amitié, et il entrait en fureur contre toutes les femmes qui ne dispufaient avec lui que sur un synonyme. Il revint à Paris en 1787 ; il ne connaissait guère de cette ville que les hommes et les choses que le hasard Jui avait offerts,
« J'ai, dit-il, une paresse et une si grande absence de curiosité, que je n'ai jamais de moi-même été voir ni un monument, ni une contrée, ni un homme célèbre : je reste où le sort me jette. »
Son père le rappela, pour l'envoyer à la cour de Brunswick, où il lui avait obtenu une place de chambellan. Si la politique écossaise l'avait frappé d’admiration pour le système whig, si la haine de son père pour l’oligarchie de Berne lui avait inspiréune défiance, qui ne s’est jamais éteinte, de toutes les aristocraties, un penchant secret lui faisait aimer les petits États d'Allemagne. Les rangs y sont bien distincts, raais le rapprochement des personnes efface en partie ce qui choque dans cette inégalité. Là il contracta, un peu légèrement, avec une dame de la cour de Brunswick un premier mariage, suivi bientôt d'un divorce, et rentra en France en 1797. Il réclame et obtient alors le titre de citoyen français, comme fils de religionnaire, et publie une brochure : De la
force du gouvernement actuel de la France, et de lu néves-
sité de s’y rallier. Cet ouvrage le lieavec Chénier, Daunou, Louvet et les républicains les plus purs. 11 est bientôt suivi des Réactions politiques et des Effets de la Terreur, deux brochures dont le but est le même, puisque l’une
: prouve que les persécutions ne servent qu’à susciter et à
perpétuer le$ haines; et l’autre, que la Terreur, inutile à Ja liberté, avait rallié toutes les passions contre la république,
Le club dit deClich y en avait fait créer un autre à l’hôtel de Salm. Le cercle constitutionnel donna à Benjamin Constant le moyen de faire remarquer tout ce qu'il y avait de
| honne foi dans son cœur, de dévouement dans son carac-
tère, de finesse dans son esprit. Si ses écrits polémiques l'avaient placé au premier rang parmi les écrivains politiques, ses dicussions vives, pressantes, animées, surabondantes de finesse, d'élégance et d’ironie, le montrèrent déjà comme un orateur à part. De celte époque datent les relations, quelquefois orageuses, mais jamais interrompues, de Benjamin Constant avec M” deStaël. Cette femme célèbre s'était établie l'adversaire des clichiens, et son salon, attrayant par l’étonnante conversation de Benjamin Constant, était dirigé par Talleyrand, impatient des obstacles qu’on opposait à la république naissante et des embarras qu'il trouvait sur Ja route du ministère.
Le club de Clichy luttait contre la Révolution tout entière, Le club constitutionnel de Salm luttait à la fois contre les hommes de la Terreur et contre ceux du royalisme. Les haines s’envenimèrent. Constant pablia dans les journaux quelques articles contre la Terreur ; on voulut se servir de ses doctrines contre la république, et lui-même se réfuta avec autant de bonne foi que de talent. Le Directoire résolut de sortir de ces querelles que sa faiblesse avait suscitées. I1 ne sut en sortir que par un coup d'État, et le 18 fructidor lui donna pour adversaires tous les esprits fiers, tous les cœurs généreux ; c’est de là que date cette opposition à laquelle il succomba le 18 brumaire. Benjamin Constant fut appelé au Tribunat par le premier consul, et, malgré son admiration pour le héros d'Italie, son amour de la liberté le plaça dans cette opposition qui voyait déjà un empire futur dans le consulat actuel, et la puissance de l’épée dans ces formes représentatives. Le consul s’irritait de cette opposition publique : « Venez causer avec moi dans mon cabinet, disait-il à Benjamin Constant ; il est des discussions qu'il ne faut élever qu’en famille. » Maïs, de plus en plus irrité contre le Tribunat, il résolut de l’assouplir par Pélimination. Le Tribunat, réduit à cinquante membres, vit s’éloigner Chénier, Cabanis, Daunou, Benjamin Constant, Ginguené, Andriëux, tout ce qu'il avait d'indépendance ef presque tout ce qu'il avait de talents.
Chasséedu Tribunat, l’opposition se réfugia dans les salons de M”° de Staël. Benjamin Constant publia les Suites de la contre-revolution de 1660 en Angleterre. Le salon de M°* de Staël, fréquenté par MM, deNarbonne, de Mont-