‹ Dictoinnaire del converstaion et de la lecture. Seconde Edition. v6Chapitre 288 sur 607 · CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE — CONSTITUTIONNEL · texte numérisé non relu

CONSTITUTION CIVILE DU CLERGE — CONSTITUTIONNEL

de tous les Français dépendaient de sa prestation ou de sa non-presfation. Les hommes les plus libres dans leurs opinions religieuses, les femmes les plus décriées par leurs mœurs, devinrent tout à coup de sévères théologiens, d’ardents missionnaires de la pureté et de l'intégrité de la foi romaine. Le journal de Fontenay, L'Ami du Roi, la Gazette de Durosois, employèrent leurs armes ordinaires, l'exagération, le mensonge, la calomnie. On répandit une foule décrits dans lesquels la constitution civile du clergé était traitée de schismatique, d’hérétique, de destructive de la religion, Les dévotes colportaient ces écrits de maison en maison. Elles priaient, conjuraient, menaçaient, selon les penchants et les caractères. On montrait aux uns le clergé triomphant , l'assemblée dissoute , les ecclésiastiques prévaricateurs dépouillés de leurs bénéfices, enfermés dans des maisons de correction; les ecclésiastiques fidèles couverts de gloire, comblés de richesses. Le pape allait lancer ses foudres sur une assemblée sacrilége et sur des prêtres apostats. Les peuples, dépourvus de sacrements, se soulèveraient, les puissances étrangères entreraient en France, et cet édifice d'iniquité et de scélératesse s’écroulerait sur ses propres fondements. »

« Parmi les pièces, dit Grégoire, trouvées dans l'armoire de fer, et qui sont imprimées, on peut lire une lettre de Boisjelin , qui, sollicitant de Louis XVI la permission de se rendre à Rome, s’engageail à faire approuver la constitution civile par le pape. Les archives romaines m'ont présenté un autre document : à l’époque où l’on discutait cette constitution, M. Jalabert, alors supérieur du petit séminaire de Toulouse, étant à ce moment à Paris, écrivait à Pie VI (Paris, 27 novembre {790} « pour le prier d'adresser un bref de « propre mouvement aux évêques de France, pour étendre « provisoirement leur juridiction au delà des limites de leurs « diocèses ; pour autoriser provisoirement les métropolitains, « aussi désignés par l’Assemblée nationale, à instituer cano- « niquement les évêques qui seraient élus, même dans les « siéges de nouvelle création, » Trois cents diatribes contre la constitution civile du clergé la déclarèrent entachée d’hérésie; et voilà des coryphées du parti dissident, un archevèque et un supérieur de séminaire qui la déclarent seulement schismatique. Aussi disait-on aux prélats : Qui vous empêche d'accepter, par voie de jugement, un acte qui, d’après votre aveu, aurait par là un caractère de légitimité? Le bien de la religion et de l'État résulterait de cet heureux accord entre les deux puissances, et vous refusez! C’est alors que, changeant de batterie, ils prirent la résolution d’y trouver des hérésies. »

« Les évêques opposants, ajoute Grégoire, publièrent alors l'Exposition des Principes, combattue par tant d'écrits, et surtout par Durand de Maillane dans son Histoire apologétique du comité ecclésiastique (Paris, in-8°, 1791 ). Rome, après avoir temporisé, publia ses fameux brefs, dans lesquels on ne parle pas des réformes que commandait l’impérieuse nécessité. Les brefs, dont plusieurs étaient apocryphes , disséminés furtivement en France, et sans avoir obtenu l’exequatur exigé depuis tant de siècles, furent un des moyens les plus efficaces pour attiser la guerre civile. Le pape ne s’en tint pas là. Les 25 février 1792 et 3 novembre de la même année Pie VI annonce à l’impératrice de Russie que les princes se coalisent contre l’Assemblée nationale de France; il la prie de se joindre à eux, et d'envoyer contre les Français une flotte puissante; d’autres lettres, dans le même sens, sont par lui adressées à l’empereur François IT, au roi Georges III, et à l'électeur de Saxe. La dernière surtout est très-pressante. Quelques pièces font entrevoir qu’on méditait une guerre de religion. Ce projet avait pour approbateurs un foule de preux qui autrefois n'ayant de chrétien que le nom, improvisèrent tout à coup la dévotion, et se dirent défenseurs intrépides non-seulement du trône, mais encore de l'autel, De là les guerres de

la Vendée, de lachouannerie, qui furent de véritables croisades de chrétiens contre chrétiens. L'abbé Maury, qui dans l’Assemblée nationale stait montré l'adversaire le plus déterminé de la constitution civile du clergé, fut nommé successivement archevêque, nonce, puis cardinal, Le pupe reçut pour cette nomination les remerciments et les félicitations de trois princes français, et même du roi de Prusse. » En 1795, le gouvernement ayant décidé qu'il ne se mélerait plus en rien de la religion, la constitution civile cessa d’être loi de l'État. Le clergé, qui lui avait prêté serment sans l’approuver, saisit cette première occasion favorable pour la corriger, en lui donnant un caractère plus ecclésiastique et la rapprochant davantage de l’ancienne discipline. Elle fut abolie par le concordat de 1801.

BorpAs-DEMOULIN.

CONSTITUTIONNAIRES, num de ceux qui, sous le règne de Louis XV, se déclarèrent soumis, adhérents, à la constitution ou bulle Unigenilus.

CONSTITUTIONNEL (LE), l’un des quatre grands journaux de Paris. En le qualifiant ainsi, nous ne faisons que nous conformer à un usage introduit par MM. les courtiers d'annonces, et notre intention n’est certes pas de dire quelque chose de désobligeant pour ceux de ses rivaux qui, avec la même taille et le même poids, n’ont pu réussir à se faire classer par ces rois de la presse dans la même catégorie.

Le Constitutionnel a été et est toujours une puissance. Rien n’autorise encore à penser qu’il n’en doive pas étre longtemps ainsi. Raison de plus pour qu’on veuille savoir d’où il vient et ce qu'il a fait pendant ses frente-huit années de règne.

L'Europe liguée tout entière contre la France avait enfin triomphé de Napoléon, grâce aux rigueurs d’un hiver exceptionnel, puis aux défections et aux trahisons qui avaient rendu inutiles les belles combinaisons stratégiques par lesquel!es l’empereur, en défendant le sol sacré de la patrie, avait peut-être déployé encore plus de talents que dans son immortelle campagne d'Italie. L’étranger vainqueur nous avait imposé le gouvernement des Bourbons. C'était vers la fin de 1815, époque calamiteuse entre toutes, car pour la seconde fois les hordes étrangères souillaient le sol français. Dans l'ivresse de son récent triomphe, la Resfauration n’avait point encore eu l’idée de réglementer, d'organiser le journalisme, et de lui imposer des conditions. On était en pleine {erreur blanche; et, par une bizarre anomalie, fondait alors un journal qui voulait. Le gouvernement n’y voyait aucun inconvénient, n'y mettait aucun obstacle. Dès lors point d'autorisation préalable à demander et à obfenir comme aujourd’hui, point de cautionnement à verser comme aujourd’hui, pas même de gcrance responsable à constituer. La création d’un journal, en raison de l'extrême exiguité du format encore en usage pour ces sortes de publications, n’exigeait guère ailleurs qu’une couple de mille francs; et les écrivains attachés à une pareille entreprise ne couraient pas de risques personnels, puisque messieurs les censeurs royaux, à qui ils étaient tenus de remettre chaque soir leur feuille en épreuve avant de la tirer et de la publier, se chargeaient paternellement de biffer tout ce qui dans leurs élucubrations eût pu offusquer les puissants du jour. Il n’y avait d’opposition possible que celle du silence. Ne pas faire chorus avec les énergumènes salariés par la réaction royaliste pour porter aux nues l’héroïisme monarchique des Truphémy et des Trestaillous; ne pas inventer chaque jour, avec La Quotidienne, la Gazette de France, le Journal général, le Journal des Débats, l'Ami du Roi et le Journal de Paris, de nouvelles formules laudatives pour célébrer les faits et gestes de la chambre introuvable, c’étaient là déjà autant d’actes d'indépendance dont l'opinion savait gré à un journaliste.

C’est ce moment que Le Constitutionnel choisit pour

naître dans une échuppe adossée aux écuries de l’ancien Sénat-Conservateur.

Sans doute les nécessités du régime impérial avaient moinenfanément déshabitué la France de ce régime de libre discussion des intérêts généraux , la plus précieuse de nos conquêtes de 89, et qui, quoi qu'on fasse, restera toujours le premier de nos besoins; sans doute le gouvernement royal n'avait eu rien de plus pressé que de conserver et de faire fonctionner à son profit particulier l’habile organisation de la police créée par l'empire. Mais, à la vive surprise de ses agents, eette police rencontrait déjà des obstacles auxquels rien nel’avaitencorepréparée et qui rendaient sa tâche autrement difficile que lorsqu'elle se trouvait aux mains expéditives d’un Fouché ou d’un Savary. Toujours admirable de dévouement quand il s’agissait de violer le domicile des citoyens, de décacheter leurs lettres, ou encore d'empoigner les récalcitrants , de sabrer sans pitié les opposants, elle en était à hésiter, à trébucher, à jeter sa langue aux chiens maintenant qu’il lui fallait en outre et surtout faire la chasse aux idées, arrêter au vol des allusions toujours saisies et applaudies à outrance par le vulgaire vingtquatre heures avant qu’elle en cût deviné le sens. Son insuffisance venait de ce qu'après une longue somnolence, l'esprit public s'était enfin réveillé chez nous, et de oe qu'il acquérait chaque jour plus de force en présence des déplorables excès de la réaction et des hontes de tout genre infligées à la France par un gouvernement suppôt de l'étranger, complaisant exécuteur de ses vengeances.

Le Constitutionnel se donna pour mission de servir d’organe, autant que cela était possible avec un bäillon à la bouche, à cette partie de la nation que le pouvoir traitait en ennemie et en vaincue. Dans la guerre de buissons qu'il entreprit contre la Restauration, il fut puissamment secondé par une classe d'hommes que, sous la dénomination de brigands de la Loire, elle avait mise tout entière en état de suspicion légale. Nous voulons parler de cette foule de militaires de tous grades dont la paix éfait venue briser la carrière avant le temps, qu'on avait dépouillés des récompenses que leur avait conférées le gouvernement de l’usurpateur, à l'époque des cent-jours; à qui, pour les empêcher de mourir de faim en attendant qu’ils pussext trouver du travail, il avait bien fallu accorder de chétifs secours temporaires, et qui s'étaient faits tout naturellement les colporteurs de l'esprit d'opposition dans le pays.

Le Constitutionnel devint tout de suite le journal de prédilection des officiers à demi-solde, l'écho de leurs plaintes, de leurs réclamations, et surtout le défenseur de leur gloire contre les dénigrements systématiques des écrivains payés par la police pour déverser le mépris et la calomnie sur les hommes et les choses de la Révolution et de l'empire. Dans ses allures, la réplique était nécessairement moins vive que l'attaque; mais la clientèle du Constitufionnel tenait compte des bonnes intentions, et se déclarait satisfaite pour peu que son défenseur invoquât les souvenirs de Marengo, d’Austerlitz, de Wagram et de tant d’autres immortelles journées, pour en accabler les obscurs blasphémateurs de la gloire impériale, dont tout officier à demi-solde se considérait de la meilleure foi du monde comme la plus belle partie. Le Constitutionnel fut le berceau du chauvinisme, sentiment qu'on a pu ridiculiser, mais qui n’en reste pas moins une formule naïve de sincère patriotisme.

L'ordonnance du 5 septembre 1816, qui indiquait un rétour du ponvoir aux idées consacrées par laCharte, fut use première victoire remportée par l'opinion sur la réaction. A la vérité, la censure continuait toujours de fonctionner ; maïs, dans l'intérêt de son existence ministérielle, et par suite du système de bascule à l’aide duqnel il comptait tenir en respect les haines dont il était l'objet à la petite cour du pavillon Marsan, M. Decazes donna ordre à ses censeurs de se relâcher de leur sévérité à l'égard de

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la presse libérale, Aussi fut-il maintenant amplement permis à celle-ci de poursuivre de ses récriminatiens et de ses sarcasmes l’absolutismeet l’obscurantisme des ullras, comme on appela les hommes qui avaient gouverné la France pendant une année, à la suite des événements de 1815, et qui se proclamaient hautement plus royalistes que le roi lui-même. Le Constitutionnel recucillit les profits du rôle qu’il avait assumé l’année précédente; il put redoubler d'efforts pour accroître le nombre de ses abonnés et de ses lecteurs ; les officiers à demi-solde furent pour lui autant de commis voyageurs aussi dévoués que désintéressés; ils contraignirent tous les cafetiers de France à s'abonner à leur journal, devenu d’ailleurs l’organe officiel de la gauche dans la chambre des députés, où de nouvelles élections ae amené un certain nombre de représentants du parti 1Déral,

Or, comme dans l'intervalle le pouvoir s'était ravisé, comme il avait fini par constituer en privilége, en faveur des feuilles existant à un moment donné, la faculté de s'occuper tous les jours des affaires publiques sous le bon plaisir de la censure, Le Constitutionrel, demeuré à peu près sans concurrents dans l’exploitation des rancunes du pays contre la Restauration, était dès 1817 non pas seulement un instrument puissant en politique, maïs encore une grosse affaire au point de vue industriel. Il comptait déjà de 13 à 14,000 abonnés; chiffre qui à l’époque de : son plus grand succès, en 1832, s’éleva même à 24,000. La propriété en était divisée en 14 parts. Une 15° part fut ensuite créée aux dépens des autres et gratuitement aftribuée à Étienne, afin d'assurer exclusivement au journal le concours de l’habile et incisif publiciste. Pendant près de vingtcinq ans, le produit de chacune de ces parts ou actions s’éleva en moyenne à 25,000 francs; et la valeur vénale en varia entre 180,000 et 250,000 francs, suivant que les nouveaux acquéreurs, ayant de passer marché, obtinrent ou n’obtinrent pas l'assurance d’être admis à siéger et à voter au conseil d'administration du journal. C'était là en effet un droit dont, en vertu des titres constitutifs de la propriété commune, et dans la vue d'empêcher le loup, c’est-à-dire l’agent secret du gouvernement, de se glisser dans la bergerie, les fondateurs s'étaient réservé la faculté de priver les nouveaux co-associés que le hasard des mutations pourrait leur donner sans qu’on fût parfaitement édifié sur leurs antécédents. A l’origine, ce titre s’obtenait et sans tant de façons et à bien meilleur compte. M. Gouriet, l’un des fondateurs du Constitutionnel et aujourd'hui doyen des journalistes de Paris, peu rassuré sur l’avenir réservé à l’entreprise, s'était estimé heureux, au bout de quelques de semaines, de récupérer ses déboursés et au delà en vendant 300 francs sa part de co-propriété à Évariste Dumoulin, que nous avons vu ensuite jusqu’à sa mort chargé de l’article Théâtres dans les colonnes de ce journal, bien moins à cause de son talent comme critique qu’en vertu de son droit d'actionnaire.

Ce n’est pas sans intention que nous rapportons ici ce fait, en apparence oïiseux, ear il est bon de rappeler à ce propos que les différents faiseurs qui depuis une vingtaine d'années se sont mêlés de fonder des journaux nouveaux à l’aide de commandites au capital d’un et même de plusieurs millions divisé toujours en actions de 200 ou de 250 francs, afin de pomper plus aisément ainsi dans les petites bourses, n’ont jamais manqué d’invoquer à l'appui de leurs mirobolantes évaluations de bénétices probables, ce précédent incontestable d’actions du Constitutionnel placées à 300 francs et ayant ensuite rapporté à leurs heureux possesseurs jusqu'à 25,000 livres de rente. Seulement ils se donnaient bien garde de faire remarquer que le nombre total des parts du Constitutionnel s'élevait à quinze, et que les actions des entreprises rivales à créer se comptaient par milliers.

| L'important, comme on pense bien, était d’éblouir avec 0

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chiffres vraiment fascinateurs les trop crédules actionnaires, qui vingt fois déjà se sont laissé prendre à cette vulgaire amorce, et que l'expérience a si peu guéris qu'ils s’y laisseront prendre vingt fois encore. Il n’y a pas d’exagération à dire qu’une vingtaine de millions ont été ainsi, dans ces derniers Lemps, et toujours en citant le sort des actions de l’ancien Constitutionnel, prétevés sur le commun des niais pour pousser au pouvoir quelques ambitieux sans moralité ou quelques intrigants sans talents.

Tôut semblait conspirer pour donner au Constitutionnel de plus en plus de crédit et d’influence sur les masses, en même temps que toujours plus d'importance comme engin de destruction aux mains des adversaires du gouvernement. Voltaire et Rousseau dormaient depuis longtemps dans leurs tombes, aussi profondément oubliés que les autres philosophes du dix-huitième siècle. Un libraire de Paris s’avise un beau jour d'annoncer une nouvelle édition des œuvres complètes du patriarche de Ferney. Ce libraire ne rercontre d’abord dans le public qu’apathie et indifférence pour son entreprise ; en la poursuivant , il marchait à une ruine inévitable, quand je ne sais quel évêque eut l’idée de laneer un mandement exprès à l’occasion de cette œuvre du démon, déjà morte pourtant aux trois quarts et de sa mort naturelle; de précher la sainte croisade contre l'esprit de doute et d’incrédulité, l'ennemi le plus redoutable, disait Sa Grandeur, que la monarchie légitime eût à vaincre. Ce malencontreux mandement ne fut pas plutôt connu, que ce

qui restait du Voltaire ainsi dénoncé fut enlevé par le publie ; et trois ou quatre autres éditions devinrent nécessaires pour répondre à l’empressement de tous ceux qui, en souscrivant à l’œuvre défendue, entendaient protester contre l’intrusion du clergé dans les affaires de la politique. Les œuvres de tous les philosophes du siècle dernier furent alors successivement réimprimées et vendues à un nombre prudigieux d'exemplaires, grâce à l'appui prêté à ces opérations de la librairie parisienne par l'opinion d’abord, et aussi par Le Constitutionnel, qui comprenait trop bien son rôle et quelle belle partie on lui faisait là, pour ne pas prendre énergiquement en mains la cause de la science et de la philosophie contre l'ignorance et la superstition. A son tour la chaire évangélique retentit d’anathèmes jetés à la mémoire d'écrivains dénoncés comme les précurseurs et les insligateurs du grand mouvement rénovateur de 1789, et de lamentations au sujet de la faiblesse dont faisait preuve l’autorité séculière en fermant les yeux sur le scandale de toutes ces réimpressions des ouvrages desennemis de Jésus-Christ. Voilà dès lors la guerre décidément et franchement engagée entre la liberté de penser et le génie de l'intolérance, entre les lumières du siècle et les ténèbres de l’obscurantisme. Les jésuites, eux aussi, accourent se mêler à cette lutte : ils créent et organisent la congrégation, espèce de Sainte- Hermandad laïque qui doit assurer leur domination sur la société nouvelle. Le parti prêtre se constitue, il s'empare de toutes les avenues du pouvoir en affectant la prétention de gouverner la France, malgré qu’elle en ait; et à partir de ce moment jusqu'aux journées de Juillet 1830, l’histoire du Constitutionnel se confond avec celle de la lutte opiniâtre soutenue par l'esprit public contre les menées de ce parti pour jeter le gouvernement de la Restauration dans les voies de la violence et de la contre-révolution.

Il y aurait plus que de l’ingratitude à ne pas reconnaître ici que les rédacteurs de cette feuille y tinrent longtemps haut et ferme le drapeau des glorieuses et impérissables conquêtes de 1789. Bien longue serait la liste de ces écrivains, s’il fallait la faire complète jusqu’en 1830 seulement; mais on y remarquerait plus particulièrement les noms, fous, à une exception près, si honorables, de MM. Aignan, Année, Arnault, Avenel, Bailleul, le général Beauvais, Benaben, F. Bodin, Buchon, Carrel, Cauchoïis-Lemaire, Darmaing, Dufau, le général Mathieu Dumas, Dupin aîné, Évariste Du-

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moulin, Étienne, Gosse, Jal, Jay, Jouy, Lacretelle, Mignet, Moreau, Moureau, René Périn, Léon Thiessé, À. Thiers, Tissot, etc., etc. Ils n’appartenaient sans doute pas tous à la même école; et quelques-uns avaient même en politique des antécédents qui contrastaient singulièrement avec leur altitude et leurs opinions actuelles. Mais, il faut bien l'avouer, l'esprit public est un peu comme l'esprit de parti; ils se soucient médiocrement l’un et l’autre de ce qu'ont pu dire et faire ceux qui les servent : l'important est qu’on sache comprendre leurs instincts et flatter leurs préjugés du moment. La révolution de Juillet vuvrit la carrière des honneurs et du pouvoir à certains d’entre ceux que nous venons de nommer ; mais ce fut nécessairement à la condition de donner aussitôt les plus étranges démentis à tous leurs principes et à tout leur passé d'hommes d'opposition. Aussi, en s’attachant à les mettre sans cesse en contradiction avec euxmêmes dans leurs actes et leurs discours officiels, les partis légitimiste et républicain leur eurent-ils vite fait perdre cette auréole de popularité qui avait justifié leur entrée aux affaires.

Sous la Restauration , il n’était pas rare non plus de voir les écrivains aux gages de la contre-révolution, quand ils croyaient avoir reconnu certains de leurs adversaires, sous le masque de l’anonyme, alors en usage dans les journaux, leur jeter à la face les souvenirs assez embarrassants de leur passé ; et on ne saurait disconvenir que d'anciens censeurs, d'anciens et très-violents agents de la haute police impériale, étaient mal venus à parler sur un ton aussi haut qu'ils le faisaient maintenant dans les colonnes du Constitutionnel des droits imprescriptibles de la pensée, et des garanties de liberté dont doit être entourée toute l'existence du citoyen. Cependant ce qu’une pareille polémique aurait pu si facilement avoir de tout personnel gardait le plus souvent le caractère de vagues généralités, en raison de l'incertitude où l’on restait alors ordinairement sur le véritable auteur de larticle qui soulevait le plus vivement les colères des partis. En effet, la loi n’ayant point encore songé à rendre la signature obligatoire, ils étaient en bien petit nombre ceux qui assumaient directement la responsabilité de ce qu’ils écrivaient ; et c’est à grand’peine si au bas de quelques articles de critique littéraire se trouvaient de temps à autre des initiales dont très-peu de lecteurs possédaient la clef. Un journal n’était donc qu’un être de convention, une espèce, une fiction de droit; et il était permis de lui faire tous les plus mauvais compliments, sans que celui à qui, dans l’intention véritable de l’offenseur, s’adressait l’offense eût le droit de s'en plaindre. Quand Martainville, barbouillant, en 1818, quelque nouvelle diatribe de sa façon sur une table du café Dufils, où il avait en quelque sorte fait élection de domicile, attachait au pilori de son journal ces hommes qui , après avoir porté la tête de la princesse de Lamballe au bout d’une pique, aprèsavoir figuré parmi les égorgeurs aux terribles journées de septembre 1792, osaient maintenant donner au pouvoir et aux partis des leçons de modération, le public pouvait à la rigueur penser que l’évocation de ces souvenirs de la plus hideuse époque de la Révolution n’était qu’une simple figure de rhétorique; tandis qu’en réalité tout cela était à l'adresse d’un des propriétaires du Constitutionnel, riche personnage, qui à cette époque daignait encore quelquefois venir faire bourgenisement sa partie de dominos au café Coste, à deux pas du café Dufils, avec Évariste Dumoulin, Étienne, Gosse, etc., lesquels, pour l'honneur du corps, faisaient semblant de nepas croire un mot des peccadilles révolutionnaires reprochées si crûment à leur confrère par le cynique auteur de Grivoisiana.

Journal de la bourgeoisie, le Constitutionnel s’attachait en toutes occasions à mettre l'aristocratie des écus bien audessus de celle de la naissance. Il avait eu l'habileté d’abandonner son échoppe de la rue Vaugirard pour venir planter sa tente rue Thibault-aux-Dez, au centre du commerce des toiles; et, par fidélité à ses souvenirs personnels autant que

par rancune contre les Bourbons, et aussi par esprit de spéculation, il avait pris, autant que cela était possible alors, une teinte de bonapartisme parfaitement visible pour les yeux les moins exércés, et qui n’avait pas peu contribué à son succès dans une certaine partie du public où Pon persistait à rêver une restauration impérialiste au profit du fils de l’homme. Mais plus tard, à la suite d’intrigues fort compliquées , les meneurs de la conspiration permanente tramée contre les Bourbons décidèrent qu'Eugène Beauharnais seul convenait aux exigences de la situation; que dès lors, le cas échéant, ce serait à ce prince qu’on offrirait le trône, au mépris des droits du roi de Rome, qui ne fut plus qu’un colonel autrichien. Quant aux droits des autres membres de la famille de Napoléon, il y eut unanimité pour les déclarer non avenus, nuls et de toute nullité. Tenu au courant de ce qui se tramait, le duc de Leuchtenberg accepta les conditions qui lui furent posées, et fit savoir qu’on pouvait compter sur lui, qu’au premier signal il se mettrait résolument à la tête d'un mouvement. Mais la mort inopinée de ce prince vint déranger tous ces projets, au moment même vit on s’occupait le plus activement de les réaliser, où la lithographie et la gravure reproduisaient à l’envi ses traits pour populariser son nom et en faire le représentant du parti national.

Le gouvernement royal connut parfaitement ces ténébreuses menées ; il ne lui échappa pas non plus que les conspirations et les mouvements militaires des années 1820 et 1821 en éfaient la suite, et il déploya tant de vigueur dans la répression de ces diverses entreprises que, frappés de découragement, les conspirateurs, après avoir abandonné au bourreau quelques obscurs et inintelligents séïdes, n’essayèrent même pas de l’entraver dans son expédition d’Espagne, dont le succès acheva de les désillusionner. Une scission profonde éclata alors parmi les chefs de l’opposition. Les uns ne virent plus de salut pour la liberté que dans l'adoption du gouvernement républicain, et résolurent de travailler l'opinion dans ce sens. Les autres s’arritèrent à l’idée d’un nouveau 1688, et à la substitution de la branche cadette de la maïson de Bourbon à son aînée. Dès 1824 Le Constitutionnel s'élait complétement dévoué aux intérêts de M. le duc d'Orléans, en faveur de qui on fonda encore cinq ans plus tard Le National.

L’éclatant triomphe qu'il remporta en 1827 sur le parti prêtre, par la retraite forcée du ministère Villèle, acheva de donner au Constitutionnel une prépondérance qu'il conserva encore quelques années, mais qui lui échappa le jour où il n'eut plus, pour satisfaire les passions de sa clientèle, la ressource si commode du fantôme de la congrégation et du parti prêtre à évoquer, car il ne pouvait plus en être question après la révolution de Juillet.

La dynastie nouvelle avait nanti de places lucratives ou appelé aux honneurs une bonne partie des propriétaires du Constitutionnel, et avec eux leurs parents et alliés jusqu’au douzième degré; elle n° ait pas été moins généreuse à l'égard des rédacteurs L’être inoral ay pelé propriété essaya cependant deconserver encore à l'égard du pouvoir une quasi-indépendance, dont on lui sut très-mauvais gré dans les hautes régions gouvernementales et dont on ne lui tint aucun compte dans sa clientèle, dont les rangs à partir de ce moment s’é-

<laircirent rapidement,

L'heure fatale du désabonnement, comme disait si plaisamment Le Charivari, avait sonné. C'était le commencement de la fin, Une révolution opérée dans la presse en 1836 par la création de journaux au rabais, acheva la ruine

«de l’entreprise, qui ne conserva pendant longtemps encore une apparence de vie que parce que Le Constitutionnel était devenu k journal officiel de M. Thiers, au pouvoir comme hors du pouvoir; l'arme avec laquelle il parait les coups fonrrés que M. Guizot, son rival heureux dans les affections ot la confiance de Louis-Philippe, lui portait incessamment

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dans le Journal des Débats. L’agonie du vieil athlète se prolongea cependant encore au delà de huit années. La mort d’ailleurs avait amplement moissonné aussi bien parmi les rédacteurs que parmi les propriétaires du Constitutionnel, dont le personnel s'était à peu près complétement renouvelé. Parmi les nouveaux venus, on remarquait surtout le docteur Véron, qui essaya de galvaniser le moribond, mais dont les remèdes héroïques rencontrèrent toujours l'opposition Ja plus systématique et la plus malveillante de la part de ceux de ses co-associés qui se rappelaient les jours de gloire et de prospérité du Constitutionnel, les jours où les actions produisaient 25,000 fr. de rente, tandis qu’elles ne rapportaient plus rien depuis longtetaps, et qui ne voulaient à aucun prix entendre parler des innovations proposées par l’aventureux enfant d'Hippocrate. On l'avait bien admis, lui, rien que sur sa réputation d’habile et heureux J'aiseur, à siéger et à voter au fameux conseil d'administration, Mais ses manières degrand seigneur, ses habitudes d’autocratie contractées dans la direction de l'Opéra, n'avaient pas tardé à blesser les susceptibilités essentiellement bourgeoises de ses collègues, qui à force de mauvais procédés avaient fini par lui faire déserter la place.

A la fin de 1843 la position n’était plus tenable. Le journal était réduit à 2,000 abonnés ; et il était démontré, par le mouvement de plus en plus accéléré du désabonnement, qu’en moins de six mois, si on persistait dans les mêmeserrements, le journal ne serait ptus publié que pour l'instruction et l'agrément personnelsde ses propriétaires. C’est alors que ceux d’entre eux qui n’avaient pas voix au chapitre, poussés à bout par l'absence infiniment trop prolongée de toute espèce de dividendes, s’ameutèrent, et, M. Véron à leur tête, introduisirent devant la juridiction consulaire une demande en dissolution de société et en liquidation de l’entreprise. L’urgence, le péril en la demeure, étaient évidents. La vente aux enchères fut ordonnée,

Malgré sonétat de décrépitude, Le Constitutionnel trouva encore acquéreurs à plus de 500,000 francs, tant reste longtemps grande la puissance des noms! En effet, c'était uniquement son titre, si significatif et si heureux, qu'on s'était ainsi disputé sous le feu des enchères. Ce titre, grâce à l’incontestable talent d'un grand nombre de ses rédacteurs, le journal l'avait porté avec autant de gloire que de profit pendant près de vingt-cinq ans, sauf une courte éclipse, tout à ses débuts, en 1818, moment où, par suite d’unesuspension de deux mois à laquelle il avait été condamné en vertu de la législation existante, on avait dû le publier pendant quelque temps sous la dénomination de Journal du Commerce. C'était celle d’une feuille toute spéciale et fort obscure, qui paraissait déjà depuis longtemps, et qui aux yeux de la loi eut alors l’air d’hériter de la clientèle du Constitutionnel, tandis qu’en réalité c'était celui-ci qui labsorbait et qui achetait, avec un titre nouveau, le moyen d'éviter à ses abonnés toute interruption dans la réception d’une feuille dont les articles étaient devenus pour eux paroles d’évangile.

Le monde journaliste apprit sans surprise que l’audacieux enchérisseur, qui, coûte que coûte, s’était ainsi fait adjuger ce cadavre, n’était autre que M. Véron; car on savait depuis longtemps quel prix cet heureux spéculateur attachait à acquérir enfin un peu de cette considération qu’il est rare de gagner dans les coulisses d’un théâtre, et surtout à être compté pour quelque chose dans les régions des grandes intrigues gouvernementales. Le succès de sa nouvelle spéculation était assuré s’il parvenait à ramener au journal réorganisé et transformé une partie de son ancienne clientèle ; or, force nous est de reconnaitre que le résultat dépassa toutes ses espérances, Mettre l'abonnement du Constitutionnel à 40 fr. au lieu de 80 fr, était le pont aux dnes; en présence de cinq ou six journaux faisant depuis plusieurs années de brillantes affaires à ce prix et devenus des centres d'action pour autant de coteries parlementaires, un t&l

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