‹ Dictoinnaire del converstaion et de la lecture. Seconde Edition. v6Chapitre 305 sur 607 · CONTINENTAL — CONTINGENCE · texte numérisé non relu

CONTINENTAL — CONTINGENCE

droits quelconques au gouvernement anglais. Pour anéantir plus sûrement encore le commerce britannique, parut le 3 août 1810 le tarif de Trianon, relatif aux denrées coloniales, élargi encore par un second décret en date du 12 septembre ; et le 18 octobre de la même année le décret de Fontainebleau ordonna de brûler toutes les marchandises anglaises qu'on pourrait trouver ; décret qui devait être exécuté, saut de légères modifications, dans tous les États alliés de la France. Sans doute le système continental eut pour résultat de provoquer sur le continent, au détriment de PAngleterre, la creation d’un grand nombre de fabriques en tout genre; par contre, le prix des denrées coloniales atteignit des chiffres inouis : source de fortune pour quelques négociants, mais cause de privations pénibles pour les classes élégantes, obligées de renoncer à de vieilles habitudes. Mais ce qui irrita le plus les esprits cultivés , ce fut l’infranchissable barrière qu’on essayait d'élever ainsi entre eux et une nation parvenue à un haut degré de civilisation, ayant toujours fait partie de la grande famille européenne, à laquelle la rattachent tous les événements de son histoire. 11 y avait quelque chose de contre nature dans cette violente rupture des liens de haute sociabilité et de commerce. Une telle situation ne pouvait pas durer, et ne devait que contribuer à accroître la haine générale contre l'oppression étrangère. Le système continental disparut bientôt sous le souffle des tempètes qui firent crouler la puissance Napoléonienne.

CONTINGENCE. Demain le soleil éclairera de nouveau notre hémisphère ; la terre est habitée par des hommes ; Socrate fut condamné à boire la ciguë : voilà des faits qui s'accompliront ou qui sont accomplis, qui sont arrivés ou arriveront, mais que nous concevons pouvant ou ayant pu ne pas exister, pouvant ou ayant pu être modifiés et ne point présenter les mêmes circonstances. Si je dis : les corps sont placés dans l’espace ; tout événement se passe dans le temps ; ce phénomène a une cause; les trois angles d’un triangle sont égaux à deux angles droits : non-seulement je conçois que ces vérités existent, mais je conçois aussi qu’elles ne peuvent cesser d'exister, ni exister différemment. Je ne conçois pas qu’un tout puisse ne pas être égal à la somme de ses parties : le rapport qui enchaîne ces deux idées m’apparaît comme indissoluble , inévitable, nécessaire. C’est par opposition à ces vérités nécessaires qu’on a donné le nom de contingents à ces faits qui nous apparaissent bien comme vrais, mais aussi comme pouvant ne pas exister, comme accidentels, modifiables, et dépendants de circonstances qui peuvent ou auraient pu changer. On a appelé ces faits contingents, du mot contingere ( arriver ), parce qu’ils ont commencé, parce qu'ils arrivent, el que par la même raison ils auraient pu ne pas arriver. De là le mot contingence a servi à désigner le caractère de ces faits, qui consiste pour eux à être conçus comme pouvant être ou n'être pas.

Ce ne sont pas seulement les faits que nous appelons contingents ; nous revêtons également de ce caractère les lois en vertu desquelles ces faits se produisent, quoique nous les rapportions toutes à un principe dont l’essence est immuable : ainsi, nous concevons non-seulement que le soleil puisse ne pas se lever demain, maïs que la loi en vertu de laquelle il nous éclaire cesse d'exister ou d’être la même; nous concevons, par exemple, que notre planète pourrait voir tourner le soleil autour d’elle , au lieu de faire elle-même sa révolution autour de lui ; nous concevons que l’eau, au lieu d’être en ébullition à une température de 100 degrés, y entre à unetempérature moins ou plus élevée. Telles sont toutes les lois de la nature physique, et même les lois qui régissent le monde des esprits. Ainsi, nous concevons la possibilité pour l’homme de connaître à fond un objet à la première intuition, quoiqu'il ne le connaisse mainienant que par des actes d’attention fréquemment répétés. Neus concevons qu'il n'oublie rien de ce qu’il a connu une

fois , quoique l’expérience nous atteste que le temps efface bien des souvenirs.

L'existence même de la nature, régie par ces lois, nous apparaît empreinte du caractère de contingence, et monseulement la terre où nous vivons, mais {tous ces mondes qui roulent au-dessus de nos têtes, n’ont aux regards de notre raison qu’une existence dépendante et précaire; elle conçoit qu'ils disparaissent de l'espace où les a jetés le Créateur ; elle conçoit qu’ils ne se soient jamais échappés de ses mains. C’est que les phénomènes qui nous entourent, c’est que leurs lois, c’est que tout ce vaste univers, quoique sortis du sein de l’Être nécessaire, ont été librement créés par lui, et ne servent pas moins à attester sa liberté que sa sagesse el sa puissance. Platon, en proclamant l'éternité de la matière, méconnut malgré son génie cet attribut essentiel de la Divinité, et Platon moins que tout autre aurait dû refuser à Dieu le pouvoir de créer la matière , puisqu'il admettait déjà que l’idée de tout ce qui existe est de toute éternité dans l'esprit du Créateur, et que le monde n’est autre chose que cette idée réalisée, ce que j’admets avec lui, car il serait impossible de concevoir autrement la création. Or, pour que Dieu puisse ainsi réaliser les idées qui résident en lui, et leur donner une existence extérieure à lui-même, ne faut-il pas que la réalisation de ces idées ait un commencement? L'idée de réalisation n’implique-t-elle pas l’idée d’une action qui a commencé, d’un fait qui a été produit , et cette idée ne s’applique-t-elle pas aussi bien à la matière qu’à ses modifications , puisque la matière n'est autre chose que ces modifications elles-mêmes, plus la force qui leur sert de lien et d'appui? Quand on dit que le monde est sorti de la pensée de Dieu, ne dit-on pas par là même qu’il n’y était qu’à l’état de possible, et qu’il a passé à l’état de réel, c’est-à-dire d’extérieur à Dieu ? La contingence de la matière est donc tout aussi bien démontrée que la contingence des phénomènes qu’elle présente. D’ailleurs, comme nous l’avons ait plus haut, le seul pouvoir que nous avons de concevoir l’anéantissement ou la non-existence de la matière nous suffit pour la regarder comme contingente; et ce pouvoir est incontestable, En effet , il n’y a rien dans la matière qui nous force à lui accorder un caractère d’indestructibilité, de nécessité, comme au temps, comme à l’espace, comme à l’être, à la cause première. Ne pouyonsnous pas anéantir dans notre pensée une partie de l’univers, une des planètes par exemple? Or, si nous anéantissons une partie, ne pouvons-nous pas anéantir successivement chacune d’elles? Le domaine de la contingence comprend donc tout l’univers créé, et notre raison nous oblige à croire que celui qui a fait sortir le monde du néant a aussi le pouvoir de l’y faire rentrer, comme il a le pouvoir de le laisser subsister et de le maintenir par sa toute-puissance.

Quoique les rapports contingents et les rapports nécessaires aient aux yeux de l'esprit une si grande différence, cependant, ils sont pour lui l’objet d’une égale certitude. Ainsi, nous avons autant de foi dans l’accomplissement des lois contingentes du monde physique que dans les vérités invariables des mathématiques. Nous sommes assurés que l’eau qui nous a désaltérés aujourd’hui nous désaltérera demain , et nous le savons de science aussi certaine que nous savons que le tout est égal à la somme de ses parties, et si nous nous trompons sur un grand nombre de faits contingents, sur certaines propriétés des corps, par exemple, c’est que nous ne connaissons pas encore leurs lois, ou que nous ne tenons pas compte de l'influence que peuvent exercer sur ces faits d’autres lois qui les modifient. Toujours est-il que nous sommes convaincus que la même loi agissant au milieu des mêmes circonstances aura toujours les mêmes résultats ; en d’autres termes, nous croyons à la permanence et à la régularité des lois de la nature au sein de laquelle nous vivons; quoique notre raison nous atteste qu’elles soient révocables , elle nous atteste aussi qu’elles émanent d’un être

sage qui ne permet pas d’infractions aux règles qu'il a établies, et qui nous à inspiré une confiance entière dans la stabilité des lois de la nature au milieu de laquelle nous sommes placés, confiance qui nous est si nécessaire, que sans elle nous ne saurions subsister un seul instant.

Une remarque qu'il est important de faire, c’est que les Yérités morales, quoïque s'appliquant à des êtres créés, ne sont pas contingentes, mais participent de l’'invariabilité et de la nécessité de l’être qui les impose. En effet, ce qui rend l’exécution de la loi morale nécessaire pour l’homme, c’est la nécessité de ce principe en vertu duquel un être doué de raison et de liberté doit agir conformément à cette raison qui l’éclaire, ou, si l’on veut, en vertu duquel l’homme créé par un étre infiniment supérieur et souverainement sage, est obligé de se conformer aux volontés de cet être, qui lui sont manifestées par sa raison. Ce principe coexiste en Dieu et avec Dieu ; il n’est pas seulement éternel comme lui, il est aussi comme lui nécessaire et invariable. Or, comme nos devoirs, quels qu’ils soient, ne sont que les applications de ce principe, il en résulte que la morale est une science qui s'occupe de vérités nécessaires, el que si nous pouvons, en tant qu’êtres libres, ne pas exécuter ces lois, leur nécessité rationnelle n’en subsiste pas moins, et notre conduite, tout opposée qu’elle est à ces lois, ne peut détruire l'obligation morale où nous sommes de les exécuter, ne peut invalider ce principe nécessaire en vertu duquel nos actions sont bonnes ou mauvaises, selon qu’elles sont ou non conformes à la règle.

Mais, dira-t-on, si ce principe (qu’un inférieur doit obéissance à son supérieur, lorsque ce supérieur est infiniment sage, et que sa volonté a été révélée), si ce principe existe de toute éternité dans la pensée de Dieu, toutes les lois qui régissent la nature physique existent aussi de toute éternité dance cette même pensée, toutes contingentes qu’elles sont. Car Dieu sait de toute éternité tout ce qui est possible. Assurément on doit admettre que les vérités contingentes existent dans l'esprit de Dieu de toute éternité; mais elles y existent comme modifiables, comme pouvant changer, comme pouvant être suspendues dans leur effet, enfin, comme pouvant avoir leur contraire. Ainsi, on conçoit que V’'idée de terre habitée par les hommes a toujours existé dans la pensée divine, mais on comprend aussi que Dieu conçoit la terre comme pouvant ne pas être habitée. Ce rapport n’a rien de nécessaire, d’absolu, puisque son contraire est possible. Mais ce qu’on appelle vérités nécessaires non-seulement existe en Dieu de toute éternité, maïs est conçu par lui comme ne pouvant pas recevoir de modification, comme invariable, et les rapports qui constituent ces vérités sont pour les termes qu'ils unissent un lien indissoluble, Le contraire de ces vérités est l'impossible, l'absurde, tandis que le contraire du contingent est possible, et n’est par nous nullement qualifié d’absurde, mais seulement d’exéraordinaire. En un mot, Dieu peut faire que la terre ne soit pas habitée, il ne peut faire que l’homme ne soit tenu d’obéir à sa loi, s’il est libre et s’il la connaît. Les vérités morales participent donc de l’invariabilité des axiomes mathématiques, et u’ont rien de passager, de variable, de contingent.

On peut demander encore comment il se fait que les lois que nous appelons contingentes soient par nous regardées comme telles, et ne soient pas invariables à nos yeux, puisque nous ne les avons jamais vues violées, puisque nous rejetons tous les faits qui sembleraient y déroger, les miracles, par exemple, que nous refusons d'admettre, par la seule raison qu’ils nous apparaissent comme des infractions à ces lois. Nous répondrons d’abord qu’il suffit que l'esprit conçoive qu’elles peuvent être enfreintes ou ne pas exister, pour que nous ayons le droit de les déclarer contingentes et de les distinguer des principes nécessaires dont ke contraire est pour nous l'impossible. Mais de plus l’expénence même nous prouve qu’elles sont variables, puisque

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