‹ Dictoinnaire del converstaion et de la lecture. Seconde Edition. v6Chapitre 322 sur 607 · CONTREFAÇON · texte numérisé non relu

CONTREFAÇON

en vain que tu auras fait un bon livre, tu n’as plus rien à espérer, mon camarade, avant l'heure de ta postérité !

C’est alors, c’est au milieu de cet abandon et de ces misères des belles-lettres françaises, que la contrefaçon arrivait leste, pimpante et court vêtue; elle achetait votre livre, et soudain elle le distribuait à ses ouvriers! Trois jours après, vous étiez traité comme si vous eussiez écrit des romans en vingt-cinq tomes! © miracle! on vous imprimait par milliers d'exemplaires , et tant de volumes qui portaient votre nom s’en allaient soudain à travers l’Allemagne, à travers les Flandres, de Madrid à Moscou, de Londres à New-York, dans tous les sentiers au printemps, sur tous les fleuves en été, dans chaque foyer de l'hiver, racontant à ces âmes attentives votre roman, votre histoire, votre élégie et votre conte, agrandi de tous ces lecteurs inespérés qui vous acceptent, qui vous aiment, et à qui vous ne coûtez rien!

Oh, quelle joie et quelle fête, et quelle admirable combinaison, lorsqu'une contrefaçon de la première contrefaçon venait ajouter dix mille volumes aux dix mille volumes déjà contrefaits! Alors vous rouliez dans le torrent de la vente à bon marché, et c'était à qui viendrait puiser à ce fleuve qui passe! A votre tour, vous êtes un fleuve, une renommée à votre tour, et vous étiez bien étonné et bien content lorsque, du fond de la Norvège ou de l'Afrique non française, vous arrivaient de temps à autre une bénédiction, une louange! À coup sûr, celui qui me loue ainsi, et que pousse à moi la sympathie irrésistible, il a lu mon livre dans une contrefaçon de la Belgique! Ami contrefacteur, c’est à toi que je dois cette fête; hélas! tu étais sinon la fortune, du moins la renommée, et pour les pauvres gens des belles-lettres, aussi loin de la pitié que de l'envie, et pour les honnêtes gens, aussi loin de l’argent que de la dette; pour les ambitieux, qui ne changeraient pas un lecteur de moins contre un écu de plus, pour ceux qui aiment à être reproduits et écoutés , c’est une perte, oui sans doute, ce foyer vivant qui s’alimentait de nos livres, cette publication ardente de nos travaux pénibles et inconnus! Et réellement je te pleure, à Belgique! en te perdant, il me semble que je perds un royaume où nous allions tête levée, en braves gens qui ne doivent rien à personne , à qui plusieurs doivent quelque chose ! Et comme ça nous rendait fiers! nos livres dans tous les passages, nos livres daus toutes les librairies, nos livres dans tous les prospectus! Allez donc vous promener en France, qui que vous soyez, et cherchez votre nom en deçà des volumes à quatre sous! Pas de livre et pas de nom, rien de vous! Et quelle différence avec le respect dont vous entouraient ces villes plantureuses de la Belgique, où les enfants euxmêmes savent le nom du dernier écrivain qui passe.

Et vous, mes frères les traducteurs, vous les malheureux esclaves de notre humble génie, infortunés qui vous teniez assis à notre ombre, et qui de temps à autre nous faisiez l'honneur de faire passer notre langue effarée, éperdue, à demi brisée, insultée et maltraïtée à plaisir, dans quelque langue plus humaine et plus calme. — O martyrs de l’esprit français! — que c'était glorieux pour nous, et la nouvelle heureuse, lorsqu'on nous disait : Vous savez bien, ce bon écrivain de l'Allemagne, il a traduit votre dernier livre! Et ce poëte de l'Espagne, un poëête écouté chez lui, flatraduit votre poëme! Et cet Anglais, tout frais sorti de l'université d'Oxford, il a traduit et commenté votre interminable histoire! Ils se sont attachés, les uns et les autres, de toute la force de leur esprit, à comprendre, à deviner ce que vous avez voulu dire ; après. quoi ils se sont mis à l'œuvre, ils ont donné une vie inespérée à ces pages si péniblement sorties de votre cerveau! Braves gens! vous vous effacez pour céder le pas à des gens qui valent souvent moins que vous! Vous appliquez toutes les forces de votre esprit à doubler des renommées qui sans vous ne dépasseraient pas le seuil des faubourgs! Que je vous estime, que je vous plains et que je vous aime, et quel homme assez

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