‹ Dictoinnaire del converstaion et de la lecture. Seconde Edition. v6Chapitre 334 sur 607 · CONVENTION NATIONALE — CONVERSATION · texte numérisé non relu

CONVENTION NATIONALE — CONVERSATION

aucun n'avait porté la main sur un représentant ; les insurgés des 1°" et 2 prairial, au contraire, assassinèrent le député Féraud, et déposèrent sa tête sur le bureau du président, Boissy d’Anglas. Bientôt la contre-révolution se montre sans voile; des généraux vendéens paraissent à la tête de quelques sections armées ; Paris devient le champ de bataille de la royauté et de la république.

La royauté fut vaincue. Le canon du 13 vendémiaire conduisit Bonaparte au commandement d’une armée ; devenu chef de l'État, il retrouva les mêmes ennemis sur le même terrain, mais non plus face à face. Ce n’était plus des soldats qu'il avait à combattre, mais des assassins. Cette journée de vendémiaire ne fut pas décisive; la réaction royaliste avait été comprimée et non détruite, et ses compagnies de Jehu et du Soleil continuèrent pendant plusieurs années à troubler, à ensanglanter le midi dela France, et à y former une nouvelle Vendée.

La Convention, éclairée par les dangers qu’elle venait de courir, avait du moins reconnu quels étaient les véritables ennemis de la patrie; elle revint à un système de prudence et de modération. La constitution de 1793 était encore le cri des mécontents ; la Convention n’osa pas en proclamer l'abolition : elle n’annonça d’abord que des lois organiques ; mais elle y substitua bientôt une constitution nouvelle, qui fut aussi l'ouvrage des représentants de la nation et de la nation elle-même, qui la sanctionna par ses suffrages, Le calme renaissait dans l'intérieur ; la guerre étrangère semblait toucher à son terme ; l'exemple donné par le grandduc de Toscane, qui avait reconnu la république, était imité par le landgrave de Hesse-Cassel et par les rois de Prusse et d’Espagne. Les ambassadeurs de ces gouvernements étaient présentés à la Convention. Il était donc permis de croire à une prochaine pacification générale; mais la révolution n’avait pas subi toutes ses épreuves! La Conxention termina sa longue et orageuse session par un décret qui l'honore, mais qui malheureusement ne fut pas exécuté, Ce fut la dernière et la plus belle page de son histoire. Elle abolit, le 4 brumaire de l’an 1v, la peine de mort, à dater du jour de la publication de la paix générale, et décréta une amnistie pour tous les délits commis pendant la révolution autres que ceux de la conspiration de vendémiaire. |

Il faut, pour apprécier justement les hommes politiques et la moralité de leurs actes, faire avant tout la part des circonstances. On ne doit à la Convention que des éloges et de la reconnaissance pour les institutions qu’elle a fondées et qui ont ouvert une ère nouvelle à la civilisation. La seule création de l'École Normale, telle que la Convention l’ayait conçue et exécutée, était destinée à donner dans l’espace de quelques années à toutes les communes de la France d’habiles professeurs dans tous les genres. Tout était habilege" combiné, dans son système, pour le perfectionnement

es connaissances humaines, depuis l’école primaire du village jusqu’à cet Institut national, dont l'empire devait briser bientôt l’admirable ensemble. On doit de plus à la Convention l'École Polytechnique, le Conservatoire des Artset Métiers,le Bureau des Longitudes, le système métrique et l'unité des poids et mesures, Durant les trois ans trente-cinq jours que dura sa session, elle ne rendit pas moins de 8,370 décrets. Dès les premiers jours de sa réunion, il fallut que cette courageuse assemblée se préparät à combattre tous les gouvernements de l’Europe. A sa voix la jeunesse accourt spontanément sous les drapeaux ; mais bientôt les agents de l'étranger et les ennemis intérieurs de la révolution provoquent de funestes rivalités entre les régifnents de ligne et les volontaires. La Convention les réunit en demi-brigades : volontaires et soldats n’ont plus que le même drapeau , le même uniforme , et ce chansement s'opère sans délai, sans la plus légère opposition, en présence de l'ennemi, dans toutes les garnisons comme sur

les champs de bataille. « Le spectacle d’une assemblée qui avait surpris en quelque sorte à la nature son secret, dit l’auteur de PÆssai historique el crilique sur la Révolution française, sera unique sur la terre. L'ordre des temps ne ramènera pas une seconde fois le concours des causes qui produisirent presque en un jour plusieurs siècles de crimes et de vertu, d’héroïsme, de fureur, de gloire et d’injustice, de destruction et de création. L'histoire de la Convention nationale appartient à tous les peuples, à tous les âges : c’est un fanal élevé au centre de l’immensité des siècles et des générations; c'est l'école de l'avenir, » Durey (de l'Yonne.)

CONVENTIONS MATRIMONIALES. Voyez CONTRAT DE MARIAGE.

CONVERGENCE, CONVERGENT ( de cum, avec, et vergere, pencher vers, être tourné vers ). Plusieurs lignes sont dites convergentes lorsque, suffisamment prolongées, elles se rencontrent en un même point. Du reste, cette expression n’exprime rien d’absolu, car suivant que l’on regardera ces lignes comme concourant en un même point, ou comme issues de ce point, on pourra les regarder comme étant convergentes ou comme étant divergentes. En 0ptique, ce mot acquiert plus de précision , et certaines lentilles reçoivent la qualification de convergentes, les unes parce qu’elles amènent des rayons lumineux divergents ou parallèles à la convergence, les autres parce qu’elles augmentent la convergence de ces rayons.

En algèbre, une série est convergente quand la somme de ses termes approche d’autant plus d’une limite fixe que l’on prend un plus grand nombre de termes; les termes d’une progression géométrique décroissante forment une série convergente. Plus une série est convergente, moins il faut calculer de termes pour approcher de sa valeur. C’est pourquoi dans les applications on cherche toujours à obtenir des séries très-convergentes.

CONVERS. Ce nom se donna, jusqu’au onzième siècle, comme synonyme de convertis (conversi en latin), à quiconque embrassait l’état monastique en âge de raison, par opposition aux oblats (offerts, oblati). Ceux-ci étaient offerts à Dieu dès leur enfance par leurs parents. Dans le onzième siècle on commença à recevoir dans les couvents des hommesillettrés , qui n’entraient point dans les ordres et ne chantaient pas au chœur, mais étaient exclusivement consacrés aux travaux matériels et aux bas offices de la communauté. On les appela convers ou frères lais. Suivant Mabillon, les frères convers furent institués par saint Jean Gualbert, premier abbé de Vallombreuse. Dans les couvents de femmes, les converses furent établies quelque temps après ; elles n'étaient pas religieuses , comme les convers : on croit qu’elles étaient du nombre de celles qui se donnaient en servitude à un monastère, elles et leurs descendants. Le, frères convers bénédictins de la congrégation du mont Cassin s’appelaient frères commis. Les frères convers ne pouvaient posséder de bénéfices. On les a quelquefois appelés frères barbus (fratres barbati), parce qu'ils laissaient croître leur barbe; ce qui avait principalement lieu parmi les chartreux. A. SAVAGNER.

CONVERSATION. Tout ce qui se dit et tout ce qu'on ne dit pas, tout ce qu'on sait et tout ce qu’on ignore, les bruits, les rumeurs, les craintes et les espérances du monde, un peu de calomnie, beaucoup de médisance, un certain fonds de justice, la flatterie pour ceux qui vous écoutent, nulle pitié pour les absents, voilà comment, à la rigueur, se peut définir cette chose indéfinissable qu’on appelle /a conversation.

Quand est-elle née et quand les hommes ont-ils été assez humains pour se réunir et se parler les uns les autres sans fiel, sans aigreur, et, qui plus est, sans avoir rien à se dire? Ce sont là de grandes questions que je neme ferai pas à moi-même, de peur de ne pouvoir pas les résoudre, Tou-

jours est-il cependant que la conversation proprement dite, c'est-à-dire l'élégance, l'esprit, la politesse, les grâces du langage, ce qu’on appelait l’atticismeà Athènes etce qu’on appelle politesse à Paris, tout cela est né sous le beau siel de la Grèce, parmi ce peuple oisif et bavard, qui s’amusait à se gouverner lui-même, dans les écoles, les théâtres et les académies, au pied de la tribune de Démosthène, sur les places publiques entourées de portiques. Là se promenait l’Athénien vêtu de son manteau; là chacun parlait de ses affaires, ou, qui mieux est, des affaires de son voisin ; là chacun passait sa vie au soleil en hiver, ou à l'ombre en été, demandant de temps à autre : quoi de nouveau? là tout était matière à conversation , une tragédie d’Euripide, une comédie d’Aristophane, un chapitre de Théophraste, une saillie de Diogène, une joûte de lutteurs, un bon mot d’Aristippe, une folie d’Alcibiade. On allait au tribunal voir les juges, et surtout les entendre; on allait au Pyrée voir les vaisseaux qui entraient dans le port; on accompagnait l’athlète jusque chez lui , on plaisantait beaucoup les voisins de Lacédémone, qui avaient la prétention de ne dire aucune parole inutile, de porter des manteaux grossiers, de ne pas se faire la barbe, et de trouver le brouét noir le plus exquis de tous les mets. Ainsi, à Athènes la conversation se faisait à l'air libre; on parlait tout haut, comme à la tribune; on avait tous les langages le même jour, et pour ainsi dire à la fois : colères, épigrammes, admiration, honneur ou blâme ; Ja spirituelle mobilité du peuple athénien se montrait à propos des moindres choses ; le grand homme couronné la veille était berné le lendemain.

Pourquoi donc le peuple athénien passait-il si facilement de l'amour à la haine et de la haïne à l'amour? C’est que le peuple athénien était un peuple bavard, qui recevait facilement toutes les impressions, et qui leur obéissait plus facilement encore. Il s’enivrait lui-même de ses propres discours, à peu près comme un homme d’esprit trouve moyen de s’enivrer en ne buvant que de l’eau. Peuple frivole et charmant, qui oubliait si admirablement tous les services qu’on Jui avait rendus et tous les malheureux qu'il avait faits!

A wen pas douter, la conversation proprement dite prend son origine en la ville d’Athènes. La plupart des grands ouvrages de cette littérature ne sont , à dire vrai, que des conversations de génie. Qu'est-ce, je vous prie, que l’Iliade, sinon la conversation du poëte avec la Muse qui lui raconte la colère d’Achille? Qu'est-ce que la tragédie de Sophocle ou d’Euripide, sinon la conversation de tous les héros d’Homère évoqués sur le théâtre ? Et la comédie d’Aristophane, sinon la conversation de tous ces frivoles citoyens d'Athènes qui viennent se montrer au grand jour, tels qu’ils sont en effet, coléreux, vaniteux, menteurs, curieux , faquins, flaneurs, paresseux avec délices, bavards, surtout bavards comme des pies? Et les dialogues de Platon, qu’estce autre chose, je vous prie , sinon une conversation philosophique de ses disciples avec l'esprit de Socrate? La Grèce est une conversation universelle, Les philosophes disputent entre eux. Les rhéteurs se partagent l'attention : l’un excelle à la demande, l’autre triomphe dans la réponse, et si bien que souvent ils ont raison tous les deux. De même les orateurs : ils se disputent la chaire politique , ils se partagent l'attention, ils parlent avec leur auditoire, et l’un d’eux, pour s’accoutumer à tous les dialogues, à tous les temps, harangue les flots de la mer. Et dans les repas, quels longs discours , quel poétique murmure? Puis, si vous quittez la place publique, les gymnases , les écoles, les théâtres, tous les lieux vulgaires de la conversation de tout le monde, et même la halle aux légumes, où les marchandes d'herbes elles-mêmes reconnaissent ‘Théophraste pour un étranger; si vous entrez dans ces loutes petites maisons sombres au dehors, mais éclairées au dedans, alors vous pénétrez tout à fait dans le secret de la véritable conversation athénienne, Ce n’est plus seulement la conversation d’un citoyen et d’un

CONVERSATION

autre citoyen, c’est l’élégante causerie d’un homme avec une femme; alors la voix, le geste, l'accent, la parole, le regard, se modifient de mille nuances; tout porte alors à écouter en silence : c'est Périclès qui écoute Aspasie, c’est le charmant idiome d’lonie qui tombe cadencé de ses lèvres de rose! Ne disons pas de mal des mœurs grecques et des courtisanes d’Athènes : les véritables Athéniens n’allaient chez une belle courtisane que pour parler avec elle. Une belle esclave de Lesbos venait-elle à Athènes, on se demandait non pas : Est-elle belle? mais : Parle-t-elle bien ? On la voulait avec de l'esprit d’abord ; la beauté et les grâces étaient par dessus le marché.

La Grèce s’en va, Athènes tombe; reviennent les guerres qui jettent les hommes et les peuples dans le silence et la terreur : une nouvelle puissance se forme, non plus par le langage et par les beaux-arts, comme la puissance athénienne, mais par le fer et par les armes. Rome a tont d’abord parlé plus rudement que n’avait jamais fait Athènes. Les disputes des patriciens et du peuple, voilà une terrible conversation, qui a mis la république à deux doigts de sa perte. Il n’a fallu rien moins qu’une fable athénienne habilement employée par le consul Menenius pour ramener le peuple qui s'était réfugié sur le mont Aventin, La véritable conversation romaine ne commence qu’à Cicéron. Cicéron est le premier causeur de la république. Il est tout à fait l’homme de lettres : riche, honorable, considéré, puissant, heureux de son beau style et de son admirable langage, ses lettres sont déjà une histoire aussi vraie de son temps que les lettres de M de Sévigné elle-même. Après Cicéron vient Auguste. Alors se forme la belle socièté romaine ; la république s’en va, pour laisser la place au gouvernement d’un seul. Alors arrivent à la suite tant d’hommes d’esprit, causeurs de génie, dont le nom est honorablement inscrit dans les épttres d'Horace, qui sont à peu près toute la conversation de ce temps-là, Auguste, Mécènes, Quintilius Varus, Virgile, les Pisons, Tibulle, Properce, Ovide, qui a trop parlé, les élèves de Cicéron, les échappés de l’ancienne Athènes, les Romains ‘sceptiques, les républicains renégats, ces accommodants philosophes, qui rajeunissaient et retrempaient dans le vin de Falerne la doctrine d’Épicure; et avec Auguste Livie, et avec Tibulle Lesbie, et Cinthie avec Catulle, et Nééra avec Horace, et toutes ensemble avec Mécène : voilà sans nul doute une société bien faite et toute faite pour une conversation piquante, conversation de plaisirs ou d’affaires, de belles-lettres ou d'amour. Ces derniers Romains, qui remplaçaient par l'esprit la liberté, se hâtent de jouir de la dernière paix de l'empire. Ils se réfugient dans leurs belles demeures, sur les bords de la mer. Alors vous entendez retentir les noms de Sorente ou de Tibur, et les noms de toutes ces villas abritées par le mont Soracte chargé de neige; la société romaine se résume avant de mourir; elle se fait athénienne avant dæ devenir barbare ; après avoir rombattu pendant des siècles, elle cause pendant un règne. Horace, le maître et le chef de tout ce monde poétique, définit ainsi le bonheur : « Quels vœux, dit-il, une mère peut-elle adresser au ciel pour son fils chéri, sinon celui-ci : avoir de nobles pensées, et pour rendre ces nobles pensées, de belles paroles (fari quæ sentiat)}? » Il est vrai que le poëte ajoute, « avec de l'argent dans sa bourse (non deficiente crumena). » Sans doute le sage Horace regardait l'argent comme la commodité de la conversation.

Mais ce n’est pas une histoire que nous voulons faire, Il va sans dire que la causerie de l’homme a pris toutes les nuances de ses passions : suivre l'histoire de la conversation humaine, ce serait faire l’histoire universelle, La conversation ce n’est pas toute parole qui sort de la bouche de l’homme, c’est sa parole perfectionnée, érudite, délicate; c'est le langage de l'homme en société, maïs dans une sociélé bien taita, élégante, polie; la conversation, c’est le superflu de la pa-

CONVERSATION

role humaine, c'est toute parole qui n’est pas proférée par la colère, par l'ambition, par la vanité, par les passions mauvaises; ce n’est pas un cri, ce n'est pas uue menace, ce n’est pas une plainte, ce n'est pas une demande, ce n’est pas une prière; la conversation est une espèce de murmure capricieux, savant, aimable, caressant, moqueur, poétique, toujours flatteur, même dans son sarcasme; C'est une politesse réciproque quese font les hommes les uns les autres; c'est une langue à part dans la langue universelle, qui emploie beaucoup plus de voyelles que de consonnes ; C’est une langue que tous croient savoir, enteudre et parler, que bien peu savent entendre et que bien moins encore savent parler. Mais j'arrête ici mes définitions, par la raison que plus elles seraient complètes et moins je serais compris.

C'est surtout en France que la conversation est un titre de gloire nationale; c’est presque une gloire littéraire. L'institution des salons n’est pas si vieille chez nous qu’on pourrait bien le croire. Elle date à peine de l'hôtel Rambouillet, ce grand arsenal de causerie, où M. de Balzac régnait en maître, où l'abbé Bossuet, à seize ans, qui devint plus tard l'aigle de Meaux, prononça à minuit son premier sermon. L'hôtel Ramhouillet, renversé par Molière, rendit cependant ce grand service à la France, qu’il lui donna le goût des réunions où l’on se rencontre soit la nuit, soit le jour : réunion d'hommes et de femmes, qui, sans le vouloir, rendirent à la langue plus de services que l’Académie elle-même. Alors commence à Paris ce grand travail du beau langage, auquel chacun prend part de toutes les forces de son esprit. Racine, Pascal, Molière, La Fontaine, Fénelon, Bossuet, que font-ils autre chose, sinon épurer, agrandir, embellir, simplifier la langue ? C’est alors véritablement que toute conversation commence. M®* de Sévigné, Bussy-Rabutin, Mme de Scarron, qui remplaçait par une histoire le rôti qui manquait, cette belle Ninon de Lenclos, qui protégea Molière, et qui devina Voltaire, le prince de Condé, voilà déjà la conversation qui se manifeste, qui s'arrange. On s’écoute parler, on répète les mots ingénieux de chacun; le roi lui-même a ses mots à lui, qui ne sont pas les moins exquis, et qui surtout ne sont pasles moins vantés; mais tout cela, ce n’est pas encore une conversation populaire, ce sont des coteries, ou plutôt ce sont de petites cours où règne en souveraine telle femme d'esprit, où commande en despote tel homme d'esprit; ce ne fut véritablement que sous le roi Louis XV, ou plutôt sous Voltaire, que la conversation en France devint tout à fait une conversation générale, c’est-à-dire véritablement laconversation. Alors s’ouvrirent à toutes les célébrités du dix-huitième siècle les salons de M°° Geoffrin, et là chacun vint apporter autour de cette femme d’un sourire si fier, d’un tact si exquis, d’un regard si intelligent, tout ce qu’il avait de verve, d'imagination, de style, d’audace, et surtout de paradoxes. La conversation, qui sous Louis XIV n’avait été, à vrai dire, qu’une causerie intime entre quelques hommes et quelques femmes d'élite, devint sous Louis XV une véritable controverse, dans laquelle chacun fut appelé, celui-ci parce qu’il était grand seigneur, celui-là parce qu’il était un grand poëte, cet autre comme grand philosophe, et tous enfin, tout au moins parce qu'ils sayaient se taire et écouter. Alors l'opinion publique commença à se former dans les salons de belle compagnie et de spirituel langage ; alors il y eut en France une opposition contre le pouvoir d’un genre tout nouveau, non pas la brutale opposition de la rue, sur laquelle on lance les gardes françaises, non pas l'opposition du pamphlet, qu’on fait brûler par la main du bourreau, mais une opposition insaisissable, l’opposition du salon : contre cette opposition le pouvoir était impuissant , il fallait la subir, il fallait lui faire des avances, il fallait la flatter; on ne pouvait pas lui faire peur. Vous comprenez tout de suite quelle importance arrive tout à coup à ces salons d’encyclopédistes frondeurs et railleurs. La belle

DICT, DE LA CONVERS, — T. VI

partie du dix-huitième siècle se passe ainsi, à causer, à parler, à conter; c’est un bruit, c’est un mouvement incroyable; c’est une mêlée non interrompue de plaisanteries et d'attaques de tout genre. On cite encore aujourd’hui leg noms de ces révolutionnaires de salon qui ont si merveilleusement préparé la révolution de 89, Car, au fait, la société française s’'émancipe par la conversation.

Or il y eut un instant où ce peuple français, lui aussi, devint tout à coup et tout à fait un peuple athénien. Le Parisien se porta avec fureur au Palais-Royal : là il faisait ses proclamations, là il récitait ses discours, là il votait la mort ou la paix, là il demandait, comme l’Athénien de Démosthène : Qu’y a-t-il de nouveau? Voilà donc la conversation descendue du salon dans la rue, jusqu’à ce qu’enfin l’empereur Napoléon, cet homme qui a mis l’ordre partout dans le monde, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes, ait fait violemment remonter la conversation de la rue dans le salon. Dès lors la conversation perdit beaucoup de son importance; elle ne fut plus qu’une puissance trèssecondaire, comparée à cette ardente et terrible conversation de chaque jour qu'on appela le journal. Ainsi, privée, par le journal, de son primitif attrait, à savoir les nouvelles politiques, les nouveautés littéraires, la critique du théâtre, les événements les plus vulgaires de la vie, un accident même de carrefour, la conversation prit en France une voie nouvelle. Elle est devenue plus grave, plus posée, plus savante. Elle s’est inquiétée de tous les progrès et de toutes les découvertes qui échappent au journal. Elle a trouvé une formule qui n’appartient qu’à elle pour juger, pour approuver, pour blâmer, pour applaudir. La conversation , moins rigide et moins futile, a cherché un aliment de chaque jour dans l’histoire et dans la science. Chaque branche des connaissances humaines est entrée dans son domaine; elle n’a plus donné exclusion à aucune science, toute science lui est bonne, pourvu qu’elle serve d’aliment à une causerie d’une heure. De là est résulté une entreprise qu’on n’aurait pas crue possible autrefois, et qui en effet n’était possible que de nos jours.

Cette entreprise, qui a répondu à un besoïn universellement senti, c’est le Dictionnaire de la Conversation ; le Dictionnaire de la Conversation, c’est-à-dire un assemblage de toutes les connaissances humaines, graves ou folles, mises à la portée de tous. Le plan de ce dictionnaire est plus vaste encore que le plan de l'Encyclopédie : car il comprend tout ce qu’il y a de grave, mais aussi tout ce qu'il y a de futile à savoir. Ce n’est pas seulement le livre d’un homme qui veut apprendre, c’est le livre d’un homme qui veut apprendre et enseigner. Ce n’est pas seulement un livre de cabinet, c’est un livre de cabinet et de salon, c’est un livre de causerie familière aussi bien que de dissertation savante, un livre de noms propres et un livre où l’anecdote est mêlée à la grande biographie ; ce n’est pas un système, ou une seule opinion, c’est la réunion spontanée de toutes les opinions et de tous les systèmes ; ce n’est pas un livre d'unité, c’est un livre de variété : un pareil livre n’enseigne pas, il raconte ; il ne récite pas, il parle; il n’instruit pas seulement, il amuse, et il instruit. Là les préjugés se combattent par les préjugés, le progrès est le bien-venu, de quelque part que vienne le progrès ; c'est comme un salon où vien. nent se réunir dans une amicale causerie les jeunes gens et les vieillards, la vieille royauté et la royauté nouvelle, la république et l'empire; c’est une foule variée, amusante, mobile, savante; ce sont tour à tour des historiens, des poëtes, des mathématiciens, des philosophes ou des politiques, qui passent sous vos regards; bien plus, toutes les nations y travaillent, et chacune y apporte ce qu’elle sait de mieux et ce qu'elle sait le mieux : Allemagne, Angleterre, Italie, Espagne, Orient, apportent à ce trésor commun leurs découvertes, leurs souvenirs, leur philosophie, leurs œuvres, leur politique. C’est un livre qui écoute tout ce qui se dit et tout ce qui

El

se raconte, qui entend fous les systèmes, et se souvient de toutes ces choses; livre immense, qui est à la fois toute biographie, toute histoire, toute science, toute anecdote, tout journal, En un mot, ce n’est pas un livre, c’est bien réellement une conversation, mais une conversation de gens d'esprit et de science, une conversation de toutes les opinions, et de tous les systèmes, et de toute l’Europe; une longue et intéressante conversation. Jules JANIN.

CONVERSATION (Pièces de). On désigne depuis quelque temps en Allemagne sous cette dénomination certains drames expressément destinés à la scène, conduits avec calme, et offrant l'exemple d’une grande finesse dans le développement des caractères. Ils s’agitent dans la sphère des hautes existences sociales, affectent le plus souvent des dénoûments comiques, bien qu’ils n’évitent pas toujours les situations saisissantes, et représentent ordinairement des conflits sociaux qu’on n’y entrevoit que dans une perspective amusante, sans que jamais d’ailleurs ils s’écartent du ton et des manières de la haute société. La peinture et le développement des grandes passions leur sont étrangers; en revanche, ils s'efforcent de reproduire jusque dans ses moindres détails le coloris de la vie moderne. Tout en contribuant à affaiblir de plus en plus, disent les critiques allemands, le goût du public pour le drame héroïque et hisforique, pour les catastrophes puissantes et les grandes compositions poétiques , ils ont le mérite d’apporter du moins un contre-poids à cet appétit de plus en plus vif que témoigne la foule pour la grosse farce, le grossier et le commun. Ce genre de pièces de théâtre a en outre l'avantage de beaucoup mieux convenir que tout autre aux moyens d’artistes médiocres ; d’où il résulte que leur mise en scène offre toujours un ensemble plus satisfaisant que celle des drames d’un genre plus élevé. Quoique l’on puisse citer des pièces de conversation où se trouvent des situations tragiques, on ne se sert ordinairement de cette expression, dans le langage des coulisses, que pour désigner la comédie moderne telle que Pont conçue la princesse Amélie de Saxe, Bauernfeld, Tœpfer, etc.

Les Allemands donnent aussi le nom d'opéra de conversalion à ce que nous autres Français nous appelons opéra-comique, genre dans lequel, il faut le dire, notre :cène n’a point de rivale,

CONVERSATIONS-LEXICON, c’est-à-dire Zeæi-

que de conversation. Tel est le titre sous lequel, depuis un

demi-siècle, est connue de l’autre côté du Rhin une des encyclopédies les plus pratiques, les plus utiles, qui aient encore été, nous ne disons pas conçues, mais exéculées. Cette distinction que nous faisons là n’est pas oiseuse à une époque comme la nôtre, toute pavée de bonnes intentions et où retentissent incessamment les plus magnifiques promesses, En effet, que de gens aujourd’hui font d’alléchants prospectus en littérature et d’admirables programmes en volitique, qui, lorsque le hasard vient à leur permettre de les “aliser, se contentent de marcher dans l’ornière déjà suivie par leurs devanciers ! Cette fois, contre l’usage, les nouveaux encyclopédistes promettaient peu; et le titre des plus modestes dont ils avaient fait choix n’annonçait point un de ces livres que leurs auteurs présentent arrogamment au public comme devant renouveler la face du monde scientifique et dire sur toutes choses le dernier mot du savoir humain. J] ne s’agissait évidemment que d’un recueil bornant toutes ses prétentions à venir en aïde à cette foule d’honnêtes gens qui par état ne sont pas tenus de tout savoir ou encore de ne jamais oublier ce qu'ils ont pu apprendre autrefois; d’un recueil où ils pourraient trouver sans peine cette foule de renseignements sur les hommes ou sur les choses du présent et du passé, dont à un moment donné chacun de nous Peut avoir besoin, quand même il s’agit d’un ordre de faits ou d'idées appartenant à la sphère de ses travaux habituels, et, à bien plus forte raison encore, lorsqu'il n’en est pas ainsi,

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