COLLIER
ses habits pontificaux , il entre dans la chapelle du château de Versailles pour y célébrer la messe? L’arrestation a été ordonnée et dirigée par M. de Breteuil, ministre. Pourquoi ce silence de six semaines depuis la découverte de l’escroquerie? Pourquoi ce grand éclat pour l'arrestation tardive de celui qui était signalé comme auteur ou complice de ce délit ?
Du reste, la première démarche du cardinal annonça clairement qu'il n’était que dupe et non complice de l’intrigante. A Pinstant même de son arrestation, il offrit de remettre le marché, et, en arrivant chez lui, il se hâta de l’envoyer au roi. Cependant, le lendemain il était conduit à la Bastille, et y était logé dans le principal appartement; trois de ses domestiques s’y enfermèrent avec lui. Mme de La Motte fut arrêtée dans sa maison de Bar-sur-Aube, au milieu d’une société nombreuse et brillante. Elle aurait pu se sauver, en accompagnant son mari, pafti le 18 pour l'étranger, car elle n’ignorait certainement pas l'arrestation du cardinal. Conduite à la Bastille le 20 août, elle nia avoir eu aucune part à l'affaire. Elle indiqua Cagliostro, qui demeurait dans la même maison qu’elle, rue Saint-Claude, au Marais, somme pouvant donner quelques renseignements. Cagliostro fut arrêté le 23, àu moment où il se disposait à partir pour Lyon, où il devait fonder une loge égyptienne. Les chevaux de poste étaient commandés. Sa femme ne fut arrêtée que ke lendemain. Ils furent tous deux aussi conduits à la Bastille. On arrêta successivement le baron de Planta, ami du cardinal; le chevalier d’Etienville, Mme de Courville et le baron de Fages, escroc de salon,
L'information ne révéla qu’un incident épisodique, qui occupa longtemps les juges. 11 fut constaté que les faux Approuvé n'étaient pas de l'écriture de Mme de La Motte. La grand’chambre, chargée par lettres patentes du 5 septembre 1785 de l'instruction et du jugement du procès, n’arrivait et pe pouvait arriver à aucune solution; la vérité restait enveloppée d’un voile impénétrable. Elle apparut enfin, par les révélations de la demoiselle Leguay d’Oliva, que le ministre des affaires étrangères avait fait arrêter à Bruxelles. Elle entra à la Bastille le 4 novembre 1785. Cependant elle ne put soulever qu’une partie du voile. Elle ne savait que la scène de la terrasse du château de Versailles ; mais toutes les incertitudes cessèrent en présence des révélations décisives de Releaux de Villette, fils d’un magistrat de Bar-sur-Aube, qui avait servi dans le même régiment que son compatriote le comte de La Motte. Cette arrestation, la plus importante de toutes, était due au hasard. Il avait été arrêté à Genève peur un motif étranger au procès, et avait demandé, dans un premier accès de frayeur, si la demoiselle d’Oliva était arrêtée. Sur la réponse aflirmative, il s’écria : Je suis perdu. interpellé d'expliquer la cause de son départ de France, il ajouta : « Quand on est compromis dans une affaire où la signature et la personne de la reine sont faussement compromises, le plus sûr est de s’en aller, » 11 raconta ensuite ie fait de la terrasse de Versailles. Il y était; la demoiselle d’Oliva avait été amenée de Paris à Versailles par le comte de La Motte, et conduite par sa femme sur la terrasse, De Villette, conduit à Paris , fut écroué à la Bastille le 29 mars 1786. 11 confirma dans ses premiers interrogatoires devant la cour tout ce qu’il avait déclaré à Genève, refusa de s’expliquer catégoriquement sur les faux Approuvé Marie- Antoinette de France et sur d’autres écrits attribués à S. M., et écrivit à M. de Vergennes, auquel il avait, disait-il, d'importantes révélations à faire. Sa lettre fut renvoyée par ce ministre aux magistrats; interrogé de nouveau, il avoua avoir écrit ces lettres ou billets, le bulletin des propositions pour l'achat du collier et les Approuvé Marie- Antoinette de Fraxce.
Ces révélations étaient accablantes pour M°”*° de La Motte, mais elle n'en fut point abattue; elle soutint l'épreuve des confrontations avec le plus audacieux cynisme, interpelle de s'expliquer sur la déclaration du baron de
Planta et du père Loth, minime, elle essaya de les récuser : elle reprocha au premier d’avoir voulu plusieurs fois la séduire par violence, et au père Loth d’avoir débauché son mari et de lui avoir procuré des filles. Les dépositions de ces deux témoins n'étaient relatives qu'aux dépenses extraordinaires des époux La Motte à partir du 1°" février 1785. M®* de La Motte répondait qu'avant cette époque et depuis elle avait reçu en don du cardinal 233,000 livres à des époques différentes, jamais plus de 30,000 à la fois, de plus, 88,500 liv. de différentes personnes, telles que les ducs de Penthièvre, d'Orléans, de Choïseul et du contrôleur général. Elle nia avoir reçu du cardinal, sur deux billets de la reine, 160,000 liv. Quant à la scène de la terrasse, elle soutint que le cardinal, en supposant que la reine eût accepté un rendez-vous sur cette terrasse, pendant la nuit, aurait été autant qu’elle-même coupable d’irrévérence envers S. M. Elle osa même, pour sa justification personnelle, hasarder un motif assez étrange et prétendre n'avoir imaginé cette mystification que pour se venger de l’inconstance de son amant, ajoutant que depuis cette scène nocturne le cardinal, pour en signaler le souvenir, avait substitué au nom de chemin du Bonheur, que portait une belle allée
- de son parc, celui de chemin de la Rose. Confrontée avec
Reteaux de Villette, elle ne répondit à ses déclarations écrasantes que par un imperturbable persiflage. Reteaux de Villette, outre les faits déjà cités, avait, dans sa confrontation avec le cardinal, soutenu qu’il était heureux d’avoir été arrêté le 15 août, attendu qu'il devait être empoisonné le 16, et que l’on aurait fait courir le bruit qu’il s'était empoisonné lui-même pour se punir du vol du collier. Un autre fait semblait coïncider avec cette déclaration : les magistrats venaient enfin de découvrir la retraite de la femme de chambre de M®* de La Motte ; mais il était trop tard. Elie avait passé au service de l'établissement de bains d’Albert. On avait remarqué chez elle un grand changement dépuis l'arrestation de M'° d’Oliva. Au mois d’avril 1785, ayant été diner en ville, elle en revint malade, et mourut peu de jours après. On ajoutait que la femme qui l’avait ensevelie avait dit que la défunte avait Le ventre tout gangrené. Toutefois, la cour ne se préoccupa nullement de ces graves indices, qui pouvaient donner lieu à une accusation plus sérieuse encore que le vol du collier, Après les révélations de d’Oliva et de Reteaux de Villette, la procédure semblait toucher à son terme; et cependant l'arrêt ne fut prononcé qu'après une instruction qui dura plus de cinq mois. A l'audience du 30 mai, contre l’avis de l'avocat général Seguier, le procureur général Joly de Fleury présenta des conclusions tendant à « déclarer faux les Approuvé et signatures apposés au marché, condamner Villette et de La Mothe à être fouettés, marqués des lettres GAL, et envoyés aux galères à perpétuité; la dame de La Motte, à être fouettée, marquée et mise à l'hôpital pour le reste de ses jours ; la demoiselle d’Oliva hors de cour; le comte de Cagliostro déchargé d’accusation ; ordonner que les signatures et Approuvés seront rayés par le greffier de la cour; que, dans les termes et délai de huit jours, le cardinal sera tenu de se rendre en la grand’chambre, où il déclarera, à haute et intelligible voix, que témérairement il a ajouté foi aux faux Approuvé et à la fausse signature de la reine ; que témérairement il a ajouté foi au rendez-vous de la terrasse; que par la quittance qu’il a fait donner au sieur Bohmer de la somme de 30,000 fr. il a continué d’induire lesdits marchands en erreur sur l’idée de croire que la reine avait connaissance dudit marché; déclarer qu’il s'en repent et en demande pardon au roi et à la reine : en conséquence, défendre audit cardinal d'approcher d'aucune maison royale où seraient le roi et la reine; ordre à lui de se défaire de ses charges dans tel délai qu’il plaira à la cour d'indiquer; le condamner en telle aumône qu'il plaira à la cour; ordonne! qu’il Hiéädra prison jusqu’à l'exécution du présent arrêt. :