CORK — CORMENIN
brutes et ouvrées, les toiles à voiles, les filets de fil et de laine, les toiles et les verroteries. Les relations commerciales entre Cork et Bristol surtout sont des plus actives. C’est de là que la marine anglaise tire la plus grande partie de ses approvisonnements. Le port ( Cove of Cork), situé à douze kilomètres de la ville, est célèbre par sa commodité et sa sécurité. Il y entre annuellement plus de 3,000 bâtiments. Son étroite entrée est défendue par deux formidables forts et dominée par les batteries élevées sur deux petites Îles voisines. En avant du port est située la ville de Cove, avec environ 8,000 habitants, un grand arsenal maritime et un phare.
Cork fut fondée vraisemblablement par des Danois, au sixième siècle, dans une petite Île du Lee, et communiquait alors par deux ponts avec la terre ferme ; mais peu à peu la ville s’est étendue sur les deux rives du fleuve.
Le comte de Cork avait, en 1871, 437,664 habitants;
CORMATIN-DESOTEUX ( PIERRE-MaRIE-FÉLICITE baron pe), connu dans l’histoire de nos troubles civils de | fin du siècle dernier comme ayant signé, le 20 avril 1795, la fameuse convention de la Mabilais en faveur des insurgés bretons de la rive droite de la Loire, était né vers 1750 et fils d'un chirurgien. Après avoir été aide de camp du baron de Vioménil en Amérique, il embrassa avec ardeur les principes de la révolution, et figura même, dit-on, activement au milieu des bandes qui se ruèrent sur Versailies le 5 actobre 1789. Attaché ensuite à l'état-major général de la garde nationale de Paris, il déserta le parti de la révolution pour se rattacher au parti royaliste. Compromis dans l'affaire du voyage de Varennes, il émigra ; mais mal accueilli à Coblentz, il revint à Paris et obtint un grade dans la garde constitutionnelle du roi. A la suite du 10 août il passa en Angleterre, où le comte d’Artois lui confia une mission pour les départements de l’ouest. Dès qu’il eut pris terre sur les côtes de Normandie, son premier soin fut de s’aboucher avec M. de Puisaye, qui lenomma son trésorier-général. Accusé d’avoir violé lui-même les conditions de la convention de la Mabilais, Cormatin fut arrêté par ordre de Hoche et traduit devant une commission militaire, qui le condamna, comme émigré, à la déportation. Cette peine fut commuée en un emprisonnement. Remis en liberté par le gouvernement consulaire, il se retira aux environs de Mâcon, et mourut à Lyon, le 19 juillet 1812. On a de lui des mémoires sur l’adtinistration de Pombal en Portugal.
CORME, Loiïsson que l’on obtient en traitant les cormes, fruits du sorbier cormier, à peu près comme les pommes dans la fabrication du cidre. Plus limpide, moins pesant, mais plus enivrant que le cidre, le cormé sert dans certains pays à améliorer cette dernière boisson, surtout lorsqu’elle veut tourner au gras. Dans tous les cas, on ne doit piler les cormes que lorsqu'elles ont molli, comme les nèfles, sur la paille, car leur jus est tellement âcre, qu’il vaut mieux sacrifier un peu de la quantité et l’obtenir plus adouci.
CORMENIN (Louis-Marte DE LAHAYE, vicomle DE), spirituel écrivain et jurisconsulte profond , qui s’est fait une réputation européenne par un important ouvrage sur le droit administratif et notamment par ses écrits polémiques, conseiller d'Etat, est né à Paris, le 6 janvier 1788. Placé par son père à l’École centrale, il y fit de bonnes études classiques, suivit ensuite les cours de l'École de Droit, et fut reçu avocat en 1808. En janvier 1810 il fut nommé auditeur au conseil d’État et attaché en cette qualité au comité du contentieux. Partageant alors son temps entre ses occupatinrs administratives et la culture de la poésie, il fit paraître, de {811 à 1813, quelques poëmes, qui d’ailleurs n’ont pas laissé de traces. Quand, à la fin de 1813, Napoléon, sentant sa fortune chanceler, jugea nécessaire d'envoyer dans les vingt-six divisions militaires de l'empire des sénateurs et des conseillers d'État, flanqués de maîtres des requêtes et d’auditeurs, en qualité de commissaires extraordinaires chargés d'accélérer : 1° les levées de la conscription ; 2° l'habille-
ment, l'équipement et l'armement des troupes; 3° le complétement et l’approvisionnement des places; 4° la rentrée des chevaux requis pour le service de l’armée; 5° la levée et l’organisation des gardes nationales, M. de Cormenin fut adjoint au sénateur Cochon, comte de L'Apparent, et envoyé dans la vingtième division militaire.
La Restauration, à laquelle il se rallia avec empressement, le nomma maître des requêtes ; et à l’époque des Centjours, il se montra fidèle à ses nouveaux serments en renonçant à toutes fonctions publiques. Après la rentrée du roi à Paris, il reçut la récompense de cette conduite par l'ordonnance en date du 24 août 181*, reconstitutive du conseil d'État, qui lui rendit sa place de maître des requêtes.
A partir de ce moment, il se consacra tout entier à l'étude des questions de droit administratif les plus importantes ; et diverses publications, en témoignant de ses consciencieux travaux, lui assignèrent un rang distingué dans le corps dont il faisait partie. La première fut l'ouvrage intitulé: Du Conseil d'État envisagé comme conseil et comme juridiction dansnotremonarchieconstitutionnelle( Paris, 1818). Dans cet écrit anonyme, l’auteur demandait que, pour donner des garanties aux particuliers dans la distribution de la justice administrative, une cour spéciale füt organisée par une loi (avec les conditions de l’inamovibilité de ses membres, de la défense orale, et de la publicité des audiences}), pour qu’on y portât l’appel des arrêtés des conseils de préfecture, des décisions des ministres et des arrêtés des préfets qui excéderaient leur compétence. Dans un autre écrit, qui date de la même époque, publié également sans nom d'auteur, et ayant pour titre : De la responsabiliié des agents du gouvernement, et des garanties des citoyens contre Les décisions des ministres et du Conseil d’État (1819), il demandait plus qu’on n’a encore obten: : c’est-à-dire des garanties contre le conseil d'État même. Enfin, il donna en 1822 la première édition du plus important de ses ouvrages, de ses Questions de Droit administratif (2 vol. in-8°), dont la sixième édition, qui a para en 1844, est siaplement intitulée : Droit administratif. C'était le fruit de douze années de réflexions et de pratique. Sous ce titre modeste, le livre de M. de Cormenin embrasse l’universalité des matières contentieuses. On a justement loué la méthode de l’auteur, dans ce savant travail; son talent de déduction et d'analyse, la vigueur de sa dialectique, la solidité de ses doctrines, la fécondité de ses solutions. Ce livre fait aujourd’hui autorité devant les tribunaux, les cours impériales , le conseil d’État, et même devant la cour de cassation, qui, par plusieurs arrêts, en a confirmé la doctrine. M. de Cormenin, nous devons le dire, parce que notre habitude n’est pas de marchander l'éloge quand il est mérité, a le premier créé et constitué la science de cette branche du droit public enseignée maintenant «ans des chaires spéciales, et avant lui presque ignorée parmi nous.
La Restauration sut récompenser les services de M. de Cormenin par des distinctions honorifiques, gage de Favenir brillant que sans doute elle lui réservait; mais qui peut-être fut retardé par lutilité même de sa présence au conseil d'État, utilité trop réelle pour qu’on songeät à s'en priver en l’appelant dans une autre carrière, où son avancement eût été plus rapide. En janvier 1826 , l’année qui suivit le sacre de Charles X, notre auteur, déjà nommé chevalier, puis officier de la Légion d'Honneur, et créé baran dès 1818, fut autorisé à constituer un majorat au titre également héréditaire de vicomte; condition à laquelle l’impétrant satisfit deux ans après, en 1828. C’étaient là autant de faveurs qui à cette époque avaient un grand prix; et la preuve, c'est qu’ils nécessitaient de la part de ceux qui en étaient l’objet des dépenses assez considérables en droits de sceau. Ne les obtenait certes pas qui voulait; cependant M. de Cormenin n'eut en quelque sorte hesoin que de tés
mioigner qu’il les recevrait avecreconnaissance, pour qu’elles lui fussent tout aussitôt accordées.
L'usage alors n'était pas d'insérer an Moniteur l’octroi des lettres patentes conférant soit l’anoblissement, soit des titres nobiliaires, non plus que les différentes nominations faites dans la Légion d'Honneur. Aussi ne connuton assez généralement dans le public les grâces que M. de Cormenin avait ainsi successivement sollicitées et obtenues de Louis XVIII et de Charles X que lorsque, après la révolution de Juillet, il lui arriva de se poser, contre toute attente, en adversaire systématique et implacable de la dynastie d'Orléans, dont les créatures ne manquèrent pas d’aller bien vite fouiller curieusement dans les antécédents de cet ennemi personnel de Louis-Philippe , afin d'apprendre au parti républicain le passé de Phomme auquel il décernait d'emblée le titre de grand citoyen. 1] faut le reconnaitre, le procédé était autorisé par les lois de la guerre; les défenseurs de la royauté des barricades n’en tirèrent cependant pas autant de profit qu'ils avaient dû s’en promettre. Leurs efforts pour démolir la réputation toujours plus grande faite par l'opposition à M. de Cormenin, l’effleurèrent à peine; parce qu’en tous temps le propre des partis, des partis extrêmes surtout, est d’amnistier le passé des transfuges, de quelque côté et de quelque façon qu’ils viennent à eux, du moment où ces nouveaux venus peuvent encore utilement servir la cause commune. En l’absence de toute mention officieHe au Moniteur des faits ainsi révélés , le plus grand nombre des démocrates persistèrent à les tenir pour des catomnies de la camarilla, laquelle d’ailleurs avait grand soin de donner à entendre que M. de Cormenin, carliste repentant et déguisé, ne travaillait que dans les intérêts de la branche aînée. D’autres, sans rien nier, excusaient les antécédents monarchiques de M. de Cormenin comme des légèretés de jeunesse, sans réfléchir que c’est à trente-huit ans accomplis que l’ingénieux publiciste s’était avisé de solliciter un de ces hochets de la vanité. N'est-il pas étrange qu'à cet âge un esprit si distingué et si philosophique ne fût pas encore arrivé à les apprécier à leur véritable valeur?
Quoi qu'il en soit, dès la fin de cette même année 1826 une bien remarquable transformation s'était opérée dans les idées de M. de Cormenin. Appétant maintenant avec autrement d’ardeur encore, au lien desinutiles honneurs du Louvre, les plus productifs honneurs de la députation auxquels son âge allait bientôt lui permettre de prétendre , il désertait décidément le camp des hommes et des intérêts de l’ancien régime, pour celui de la gauche ou pour mieux dire de la Révolution.
La presse, le journalisme, furent naturellementles moyens d'action auxquels il eut recours alors pour atteindre le but de toute son ambition : un siége à la chambre élective. La Gazette des Tribunaux, dont il était devenu l’un des actionnaires, et le Courrier Français lui servirent concurremment d'organes pour publier ses idées pratiques ou sés it fories en matière d'administration ou encore de législati n générale.
En se plaçant au point de vue, toujours si étroit, du positivisme, il est diflicile de ne pas se voir contraint d’avouer que la lumière avait quelque peu tardé à se faire aux yeux de cette recrue si récente et déjà si redoutable de l’opposition. Force est aussi de regretter, dans l'intérêt des principes, que M. de Cormenin eût patiemment laissé s’écouler douze années avant de s’apercevoir que, non plus que l'Empire, qui lui avait ouvert la carrière des honneurs, la Restauration n’était pas précisément le type du gouvernement constitutionnel tel que notre génération avait pu dès 1814 e rêver, en échappant au despotisme de fer de Bonaparte; de déplorer surtout qu'ileût impunément permis à un pouvoir corrupteur et rétrograde, non-seulement de le crucifier à deux reprises, mais encore de le baroniser et de le vicomliser pour ainsi dire coup sur coup.
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Quoi qu’il en soit, avec son remarquable talent d'écrivain, avec sa rude dialectique, mis l’un et l’autre désormais (nous n’avons pas à scruter pour quels motifs ) au service de l’idée révolutionnaire, il nglui fut pas difficile de briller parmi les joûteurs plus ou moins expérimentés qui se ruaient de tous côtés sur l'édifice politique si péniblement constitué à la suite de nos revers de 1814 et de 1815 ; chacun d'eux, avec l'espoir d’en accélérer la ruine et de se faire ainsi un titre à être admis à la curée de ses débris. Le nom de M, de Cormenin était donc déjà dans toutes les bouches, lorsque, en 1828, il atteignit enfin l’âge de quarante ans, fixé par la charte pour faire partie de la chambre des députés, Élu au mois de mai, dans le département du Loiret, où sont en grande partie situées ses propriétés, il accourut bien vite prendre place, sur les bancs du centre gauche (il eut été par trop cynique vraiment à un maître des requêtes d’aller s'asseoir immédiatement à l’extrème gauche ! ) ; et tout aussitôt il y marqua par la teinte de plus en plus vivement accusée de son opposition; bien moins pourtant à la tribune, qu’il lui arriva fort rarement d'aborder, et pour cause, dit-on, que dans les bureaux de la chambre, et surtout au dehors de l'assemblée, grâce à une série de brochures successivement publiées sur les questions à l’ordre du jour, et dans lesquelles il faisait preuve d’encore plus de hardiesse et de radicalisme d’idées que ses collègues de l'opposition la plus avancée dans leurs discours lus ou récités au palais Bourbon.
Martignac, ce charmant esprit, ce ministre si bien intentionné, si conciliant, qui, s’il avait été libre de suivre ses inspirations, eût encore sauvé le trône des Bourbons, Martignac en était déjà à lutter impuissant contre la mauvaise queue du parti libéral, composée de cette tourbe d’ambitieux sans cœur et sans convictions, qui, à la différence du loyal général Fo y, avaient toujours voulu autrement et plus que la charte. Dans la session de 1829, M. de Cormenin fut un des plus acharnés à battre en brèche tout l’ensemble du système de la Restauration. Un discours qu’il prononça le 14 avril fut le plus violent acte d'accusation qu’on eût encore dressé contre les hommes et les choses de ce gouvernement. Martignac, vivementému, comprit qu’on ne pouvait le laisser sans réfutation; il y répondit en ces termes : « Le discours « que vous venez d'entendre, messieurs, exige nécessaire- « ment une réponse. C’est à la modération que mon intention “ est de l’adresser.…. Je ne crois pas nécessaire d’abord de « justifier les quinze années de la Restauration du trône lé- « gitime des étranges accusations qui viennent d’être aceu- « mulées contre elle. Non, il ne sera pas possible qu’on croie « en France qu'on ait pu signaler comme une ère d’iniquité, « de trahison et de banqueroute, les quinze années qui ont « suivi la Restauration du trône légitime ( vive adhésion à « droite et au centre)... J'ai entendu énumérer avec une. «“ complaisance qui, quant à moi, est incompréhensible S «de prétendues violations d'engagements sacrés qui au- + raient été méconnus depuis la Restauration du trône de « nos rois. Eh bien! je déclare que le crédit public, que la « prospérité du royaume, que la confiance dont le gouver- « nement du roi est entouré, tant à l'intérieur qu’à l'exté- « rieur, répondent sans mon secours à de semblables alléga- « tions... Je le déclare : à mes yeux, dans mon cœur, dans « ma conscience, le règne de Louis XVIIL èt le règne de « Charles X n'ont pas besoin d’être justifiés aux yeux de la « France! » à
Sans doute, des salves de bravos partis de la droite et du centre suivirent ces paroles tout empreintes d’indignation et de colère, et qui par contre provoquèrent de violents murmures à la gauche; mais nous croyons, et à nos yeux les événements l'ont démontré de reste, que ce n’était point ainsi, en demeurant dans de vagues généralités, qu'on pouvait utilement défendre le gouvernement royal, Comme tout le monde, nous estimons que les personnalités doivent être sévèrement proscrites de l'enceinte des assemblées délibé-
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rantes ; maïs cela ne saurait pourtant dire qu’il soit absolument interdit de s’y servir, à l’occasion , d'arguments ad ho-
minem. Aussi bien, quand on se trouve en présence d'une
opposition de mauvaise foi, et surtout lorsqu'on à mission
de défendre un gouvernement qui, à tort ou à raison, peut
se considérer comme l'expression légale de la volonté du
pays, il faut, en certaines circonstances données, savoir se
mettre résolument au-dessus des banales convenances par-
lementaires, A notre sens donc, Martignac eût produit bien
lus d'effet, et sur l'assemblée et sur le pays, s’il avait har-
diment jeté alors à la face de l’accusateur son propre passé,
qui faisait évidemment de lui un complice volontaire de la politique qu'il dénonçait maintenant à la nation. Le ministre avait d'autant plus d'avantage sur l’intraitable puritain qui venait ainsi faire le procès de la Restauration, qu'en ce moment même cet homme était encore l’un des instruments du système qu’il signalait à l'animadversion du pays. Or la conscience publique n’admettra jamais qu’on puisse être salarié par un pouvoir, quel qu’il soit, et avoir en même temps le droit de l’attaquer, de le vilipender, de le calomnier, soit à haute et intelligible voix, soit traîtreusement et sourdement. En effet, la plus vulgaire probité politique exige de tout fonctionnaire public, pour peu qu’il ne fonctionne pas précisément comme une machine inintelligente, qu'il se sépare d’un gouvernement aussitôt que, en raison des actes qu’il lui voit accomplir, de la politique qu'il lui voit suivre,
il croit avoir lieu de ne plus l’estimer.
Ce que nous disons-là, qu’on ne l’oublie pas, ne s’applique
qu'aux gouvernements constitutionnels ; les casuistes républicains ayant décidé, en ce qui est des gouvernements despotiques, que les plus grands citoyens peuvent impunément mendier leurs faveurs, du moment où c’est pour le bon motif et sous la réserve faite in petto de les trahir à la première occasion favorable.
Après la journée du 7 août, où il refusa de s’associer à l'usurpation de pouvoirs commise par la chambre des députés de Charles X, lorsqu'elle appela le duc d'Orléans au trône, au mépris des droits incontestables du duc de Bordeaux, M. de Cormenin apprécia si complétement les exigences du principe que nous posions tout à l’heure, et la nécessité pour un homme politique de joindre le désintéresserment à lindépendance, qu'après avoir déposé dans l’'urne sa boulenoire, il se démit aussitôt de sa place au conseil d'État et même de son mandat de député. Sa conduite ce jour-là lui fut dictée par le sentiment bien compris de ses devoirs envers ses concitoyens; et à cet égard nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer le lecteur au tome J°' de ce Dictionnaire, où se trouve un article signé Timon, qui projette la lumière la plus vive et la plus complète sur ce fait de l'histoire contemporaine auquel l’auteur prit une part si importante. Cet acte décisif de la vie politique de M. de Cormenin a élé l’objet des jugements les plus divers et quelquefois les plus passionnés. Impartiaux avant tout et conséquents avec nos principes, nous n’hésiterons pas à l’approuver sans restrictions. Nous dirons même que dans cette circonstance M. de Cormenin, très-probablement sans le vouloir, agit en véritable ami de Louis-Philispe. Assurément si ce prince n’avait accepté la couronne que les 221 lui offraient ainsi de leur autorité privée, que sauf ratification du peuple, il eût obtenu plus de dix millions de suffrages, cette fois bien librement, bien sincèrement donnés, tant il y =vait encore alors dans les masses d’unanimité et
d'enthousiasme en sa faveur. Il eut par conséquent été impos-
sible à une imperceptible minorité de contester sans cesse la lévitimité de l’origine même de son pouvoir, De là pour le gouvernement de Louis-Philippe une force immense, qui lui manqua toujours, et en l'absence de laquelle il ne fut pas difficile aux factions de leminersi complétement en quelques années, qu'il devait suffire de la première raffale pour le renverser.
Toutes les ressources dont disposait l'administration furent alors mises en usage, mais bien inutilement, pour fermer à M. de Cormenin les portes du palais Bourbon. Si jes électeurs censitaires du Loiret, circonvenus par les menaces des agents du pouvoir, lui refusèrent cette fois leurs voix, ceux de Belley (Ain) l'en dédommagèrent par leur mandat; et dès la fin d'octobre de cette même année 1830 il était revenu à la chambre élective, où désormais il siégea tout à l’extrémité de la gauche. ,
Pendant ces dix-huit années, l’époque par excellence du parlage politique, des intrigues et des contre-intrigues parlementaires, M. de Cormenin se condamna stoiquement au mutisme le plus complet, se contentant de jeter invariablement sa boule noire dans l’urne toutes les fois qu’il s’agissait d'aller aux voix sur une mesure quelconque proposée par le gouvernement, et opposant toujours le flegme le plus imperturbable aux provocations, si vives, si irritantes qu’elles pussent être, à l’aide desquelles on s’efforça maintes fois de l’attirer à la tribune. On espérait sans doute le voir échouer piteusement dans cette redoutable épreuve, proclamée le criterium infaillible et unique du vrai talent par tous les blagueurs des barreaux de province, parmi lesquels l'opposition allait d’ordinaire recruter ses députés. Mais le représentant de Belley, ne se sentant pas né improvisateur, en avait bravement pris son parti. Le rôle modeste de pamphiétaire li suffisait ; et certes ses pamphlets avaient autrement de portée que n’auraient pu en avoir les discours même les plus violents qu’il serait venu imperturbablement débiter à la tribune à l'instar de tant d'orateurs habiles à manier le pathos et l’ithos, et surtout doués de mémoire.
La discussion du budget lui fournit en 1831 l’occasion de publier ses fameuses Lettres sur la liste civile (1"° Lettre ; 2° et 3°, 1832), qui furent postérieurement réunies en un petit volume, et dont quelques éditions portent le titre de Trois Philippiques. Les ministres de Louis-Philippe avaient proposé à la chambre de fixer à dix-huit millions la dotation annuelle de la couronne. L'opposition trouva ce chiffre exagéré, et le fit réduire à douze. C'était le soufflet le plus rude qu’on pût appliquer sur la joue de la royauté nouvelle ! Les débats ardents, passionnés, et au total misérables , auxquels donna lieu la fixation définitive du chiffre de la liste civile, eurent un immense retentissement. Le gouvernement y fit preuve de l'oubli de toute dignité; et opposition, encouragée, excitée par la presse républicaine, y déploça &’un bout à l’autre la plus insigne mauvaise foi. Il se fit alors parmi ses orateurs une prodigieuse consommation des différents lieux communs en usage depuis trois mille ans parmi les rhéteurs pour qualifier et flétrir le luxe insolent et la corruption profonde des cours; pour apitoyer les âmes sensibles sur les souffrances sans nom des malheureux prolétaires condamnés à travailler à la sueur de leur front, et au milieu des plus poignantes privations, afin de fournir aux profusions de tout genre dont de vils courtisans sont incessamment l’objet dela part de tyrans imbéciles et voluptueux, etc., etc. Le grand, l’incontestable mérite de l’auteur des Lettres sur la liste civile, c’est d'avoirsu donner un tour original et piquant à toutes ces déclamations, à tous ces lieux communs vieux comme le monde; c’est d’avoir su en rajeunir la forme à l’aide d’un style leste, incisif, pittoresque, mais peut-être trop évidemment calqué sur celui de Paul-Louis Courier, cet autre pamphlétaire qui lui servit de modèle, et qu'il ne fera point oublier. Le comble de l’habileté de la part de M. de Cormenin dans la guerre acharnée et toute personnelle qu'il fit au prince qui pouvait à bon droit se dire le représentant des classes bourgeoises su: le trône, ce fut de s'adresser aux sentiments égoistes et envieux qui sont par tous pays le propre decette caste. Il parvint aisément à lui persuader qu’il était bon et utile de faire comprendre au roi de son choix qu’elle entendait expressément qu'il restât un roi bourgeois ; à faire croire à la bourgeoi-
ie que si, par malheur, la chambre des députés votait dix-huit millions de liste civile à l'élu des 221, et consentait à ce que a royauté de Juillet s’entourât de la grandeur et de la pompe qui doivent être les attributs de la monarchie, on verrait infailliblement se reconstituer aux Tuileries une aristucratie nobiliaire, qui l’aurait bientôt renvoyée à ses boutiques et ses offices, elle, ses jeunes gens et ses demoiselles.
Nous disions que dans cette discussion les ministres de Louis-Philippe avaient manqué de dignité, Nous pourrions citer vingt faits à l'appui de cette assertion; nous nous contenterons de rappeler l'étrange complaisance qui les porta à fournir à la chambre le compte minutieux, détaillé, par francs et centimes, des divers services de la maison du roi, afin de justifier le chiffre de l'allocation par eux réclamée, Il y avait autant de bassesse à entrer dans ces détails, que de mesquinerie et de petitesse à les discuter. M. de Cormenin en sut merveilleusement tirer parti pour jeter à pleines mains le ridicule sur cette royauté dont il avait juré la ruine. Ses plaisanteries âcres, mordantes, ses railleriesimpitoyables, avaient d’autant plus beau jeu sur le terrain des chiffres, qu’elles étaient à l’adresse d’un prince qui savait parfaitement compter et qui, ses amis eux-mêmes en conviennent, avait le grand défaut de trop aimer l’argent , non certes à la manière des bourgeois, pour l’accumuler dans ses coffres et en faire ensuite de bons et sûrs placements, ainsi que le donnait très-clairement à entendre M. de Cormenin, lequel, d’ailleurs, n’en croyait pas un mot, mais comme moyen puissant, infaillible, en politique ; d’un prince qui attachait dès lors une importance extrême à avoir une cassette toujours bien garnie, et qui souvent encourut de gaieté de cœur le reproche d’avarice, pour ne pas savoir capituler assez vite devant les exigences de certains gros bonnets de l’opposition, et pour trop marchander le prix qu’ils entendaient tirer d’une apostasie de plus.
Les Lettres sur La liste civile obtinrent un immense, un incontestable succès de scandale. Il en fut de méme d’un autre pamphlet de M. de Cormenin intitulé : Très-kumbles Remontrances de Timon au sujet d’une Compensation d'un nouveau genre que la liste civile prétend établir entre quatre millions qu’elle doit au Trésor, el quatre millions que le Trésor ne lui doit pas (Paris, 1838), lance à propos d’un projet présenté par le ministère pour obfenir la liquidation de certaines répétitions élevées jar la liste civile contre le Trésor. L’effét en fut tel, que le gouvernement , reculant devant la clameur de haro provoquée tout aussitôt dans l'opinion par ce brûlot, ne crut pas devoir donner suite à ces réclamations. On ne compte plus depuis longtemps les éditions de ces diverses brochures, toutes saturées de fiel, toutes remplies de personnalités, où la haine ardente de l’auteur pour le roi des barricades perce à chaque ligne et se donne libre carrière dans chaque phrase. I] ne faudrait pas cependant s’exagérer le chiffre total et réel des exemplaires qui en furent mis en circulation, Ainsi, quand on voit en tête de l’édition des Zettres publiée en 1838 figurer en gros caractères cette mention : vincr- DEUXIÈME ÉDITION, il n’est pas inutile de savoir que, soit caprice , soit calcul, jamais l’auteur ne consentit à ce qu’on tirât plus de mille exemplaires à la fois de ses divers ouvrages. Quand ce millier d'exemplaires était vendu, il remettait son travail sur le chantier, aiguisant et affilant chaque fois ses phrases à nouveau, et à l'occasion y ajoutant des considérations empruntées aux faits et aux questions du moment, Ces additions, toujours soigneusement communiquées d'avance aux journaux de l'opposition, qui s’einpressaient de les servir comme primeurs à leurs abonnés, étaient à deux fins. Si elles donnaient plus de saveur et de piquant, partant plus de: prix à l'édition la plus récente, leur reproduction par les journaux en faisait comme autant de réclames gratuites bien propres à affriander l'acheteur resté jusque alors indifférent, et qu’un succès constaté par de si
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nombreuses éditions successives devait finir par arracher à son apathie. 11 n’y avait pas là spéculation en vue d’un lucre vulgaire, puisqu'on assure que la plus grande partie du produit des Lettres sur la liste civile fut employée par l’auteur en œuvres de bienfaisance (1), mais spéculation d'influence et de popularité. Aussi était-il vraiment infatigable. S’il gardait toujours à la chambre un silence prudent, il s’en dédommageait amplement au dehors ; et il est peu de questions successivement débattues à la tribune, de 1831 à 1847 , au sujet desquelles il n’ait trouvé moyen de dire, lui aussi, son mot, à l’aide d’articles insérés, tantôt dans Le Bon Sens, tantôt dans Le Populaire, tantôt dans le Courrier Français, un jour dans la Revue Indépendante , un autre dans la Gazette des Tribunaux, dansla Revue de Jurisprudence, ou encore dans La Thémis. Il était rare d’ailleurs que Le National, La Tribune ou La Réforme reproduisissent à exlenso les diverses élucubrations de notre publiciste, qui jamais non plus n’avait directement recours à leur publicité. Seulement, ces journaux se croyaier obligés, par égard pour les frères et amis, d’en citer toujours quelques fragments plus ou moins étendus. Cette abstention d’un côté, et cette froide réserve de l’autre, s’expliquent un peu par l’indépendance des opinions de M. de Cormenin, mais surtout par sa prétention, beaucoup trop visible, de constituer dans l’opposition républicaine une individualité tout à fait à part, prétention qui blessait aussi bien l’orgueil des {alons rouges que celui des culotteurs de pipes du parti.
Quand, en 1840, Louis-Philippe maria son second fils, M. le duc de Nemours, à une princesse de Cobourg-Kohary, il en prit prétexte pour saisir la chambre des députés d’un projet de loi qui constituait à ce prince une dotation de 500,000 francs sur le budget; et tout aussitôt M. de Cormenin de revenir à la charge avec un pamphlet intitulé : Questions scandaleuses d’un jacobin au sujet d'une dotation, dans lequel se retrouvent la verve d'ironie, le style incisif, le sarcasme poignant, impitoyable, qui caractérisent éminemment sa manière. La demande d’une dotation pour M. Je duc de Nemours, alors qu'il était notoire que ce prince devait un jour avoir une fortune d'au moins guatre-vingt millions, fut une des lourdes fautes du règne de Louis-Philippe : et on a peine à comprendre comment le vieux roi, après avoir vu, en 1840, la chambre des députés repousser dédaigneusement un pareil projet, ait pu encore avoir le courage de le faire présenter à nouveau en 1842, à propos de la loi de régence votée à la suite de la déplorable catastrophe du Chemin de la Révolte, où son fils aîné, le duc d'Orléans, prince royal, avait si misérablement péri. Malesuada (auri) fames!
Cette question de la dotation fut exploitée fort habilement, fort perfidement, par l'opposition, à laquelle le pamphlet de M. de Cormenin ne vint pas peu en aide pour achever de détruire le peu de popularité qu'avait pu conserver jusque là un prince qui perdait le sentiment de ce qu’il se devait à lui-même, à son rang, à son grand nom de Bourbon , dès que son intérêt particulier et celui des siens se trouvaient en jeu. Il en fut d'ailleurs des Questions scandaleuses d'un jacobin, comme des Lettres sur la liste civile. Onen vendit de 20 à 30,000 exemplaires; publicité centuplée au moins par les longues citations quene manquèrent pas d’en faire, à Paris et dans les départements, les diverses feuilles de l’opposition, toujours très-attentives à recueillir et annoncer à son de trompe les moindres additions dont s'enrichissait successivement chaque édition nouvelle de cette virulente philippique de TImMon.
(1) En ce qui est du Dictionnaire de la Conversation, nous devons à la vérité de déclarer que les honoraires dus à M, de Cormenin pour sa part de collaboration ont été successivement versés par nous en fofalité, et sur son indication, entre les mains de différents maires du département du Læiret, pour êtrs appliqués par eux aux besoins de leurs communes respectives, ( Nole de la Direction, )
CORMENIN
C'est dece pseudonyme, choisi avec assez de bonheur, que depuis 1824 M. de Cormenin avait pris l'habitude de signer tout ce qui tombait de sa plume. Il s’en était pour la première fois servi dans une revue politique, La Nouvelle Minerve, qui avait tout aussitôt affiché les tendances républicaines les plus prononcées et était devenue l'organe des colères et des haines d’une petite coterie de publicistes incompris, dont Le National, Le Réformateur, Le Bon- Sens, La Tribune, persistaient, sous des prétextes honnêtes, à sepousser la prose vide et déclamatoire. Après quinze mois d’une existence à peu près ignorée, cette Nouvelle Minerve mourut d'inamition, sans même que l'ingrat public eût daigné y remarquer une ‘érie de portraits d'hommes politiques que M. de Cormenin avait consenti à y écrire sous ce nom de Timon; travail pour lequel, à l'instar de Buffon, il avait mis ses plus belles manchettes et fait une dépense de grosses noirceurs et de petites perfidies plus considérable encore que de coutume. Tant de personnalités mordantes tirées à brûle-pourpoint sur les notabilités parlementaires, sur des collègues, passèrent d’abord inaperçues. Mais voyez combien le poëête a eu raison de s’écrier de son temps déjà : Habent sua fata libelli! Ces mèmes articles auxquels personne n’avait pris garde dans Lu Nouvelle Minerve, une fois qu'ils eurent été réunis et publiés en volumes, eurent le sort de tout ce qu’écrivait alors le publiciste qui dans ses Lettres sur La liste civile avait porté de si rudes, de si irréparables coups à l'établissement de Juillet. Chaque année, pour ainsi dire, vit paraître une édition nouvelle des Études sur les Orateurs parlementaires et du Livre des Orateurs ( 14° édition, 1847);etil en futainsi jusqu’en 1848. En dépit de l’incontestable succès de ces deux ouvrages, qui resteront dans notre littérature politique, la critique n’a pas laissé que d'y signaler de nombreux défauts. On a reproché par exemple à l’auteur, et non sans raison, de beaucoup trop souvent traiter la langue et la grammaire avec le laisseraller et la familiarité d’un grand seigneur. Il affecte aussi trop visiblement d'imiter la manière de Brantôme et de Montaigne, sans s’apercevoir qu’il ne réussit de la sorte qu’à faire un pastiche, où ne se trouvent pas toujours les qualités qu’on exige d’une œuvre de ce genre bâtard. Trop souvent aussi il lui arrive de confondre la langue du règne de Louis XIIT avec celle du seizième siècle; anachronismes de style qui choquent d’autant plus, que linstant d’après on le voit revenir, quelquefois sans transition aucune, à la phrase brillante et nombreuse des rhéteurs de l’époque impériale.
Depuis douze ans M. de Cormenin, s’il était toujours en butte aux attaques et aux insultes les plus provoquantes de la part de la presse ministérielle, jouissait en revanche d’une immense popularité dans le parti républicain, quoi qu’en pussent dire ou penser certains meneurs impatients de toute espèce de supériorité et surtout de celle du talent, lorsqu'il lui arriva de blesser de la manière la plus grave les préjugés politiques de la grande majorité de ses amis et adinirateurs, à propos de la nature des rapports qui doivent exister entre l'État et le clergé. Les idées qu’il essaya, dès 1840, de faire prévaloir sur cette question, au lieu d’être comprises comme l'application logique du principe de liberté, exciterent contre lui les plus injurieux soupçons parmi le plus grand nombre de ceux qui, la veille encore, exaltaient son patriotismeimmaculé et le tenaient pour l'une des gloires de la democratie francaise! Il était alors ( probablement son opinion a changé depuis!) de ceux qui pensent qu’en recevant de l'Etat un salaire, le clergé n'a pas pour cela abdiqué toute indépendance, et que, sous prétexte de faire la guerre à l’ultramontanisme, il ne faut pas transformer le gallicanisme en une manière d’anglicanisme qui fasse du représentant du pouvoir temporel en France, quel qu’il soit, le chef véritable et jusqu’à un certain point infaillible de l'Église catholique. Cette opinion lui fit prendre la défense de l’évêque de Clermont
contre les prétentions gallicanes du gouvernement, de même !
que contre les clameurs du parti libéral demanzant à grands cris que l’enseignement des séminaires fût soumis à la surveillance de l’Université, comme celui de tous les autres établissements d'instruction publique. La querelle allant toujours s'envenimant davantage, M. de Cormenin, conséquent avec lui-même, fut encore amené à prendre la défense des jésuites, dont l'intolérance de l'esprit philosophique réclamait l'expulsion du territoire français. Les brochures qu’il publia l’une après l’autre sur ces irritantes questions : Oui el non! au sujet des ultramontainset des gallicans, et Feu! Feu! (1845), le firent hautement accuser de trahison et d’apostasie dans un parti où la haine du christianisme et du prêtre s'allie toujours instinctivement à la haine de toute espèce d'ordre social régulier. Sentant sa popularité lui échapper décidément, l’auteur demanda à la philanthropie des compensations pour la perte irréparable de cette vaine fumée. Ses Dialogues de Maître Pierre et ses Entretiens de Village (8° édition, 1847) le posèrent en homme préoccupé maintenant avant tout du soin d’éclairer et de moraliser les classes inférieures; mais qui ne sait que jamais aucune de ces publications-là ne va à son adresse, et que, si excellentes, si pratiques que puissent être les idées qu’on y expose, elles n’amendent rien, ne corrigent pas un ivrogne, pas un paresseux, et ne font pas fermer un seul cabaret!
Nous sommes arrivés au moment où devait s’accomplir enfin l’éclipse totale de la radieuse auréole qui pendant longtemps avait entouré ce nom si cher à la démagogie.
Aux élections générales de 1846, M. de Cormenin ne trouva pas un seul collége électoral qui se chargeât de renvoyer l'ami des jésuites au Palais-Bourbon. Afin d'y rentrer, il lui fallut attendre la révolution de Février et les élections pour la Constituante. Lesuffrageuniverselle vengea, il est vrai, des dédains des électeurs censitaires; son nom sortit de l’urne dans quatre endroits à la fois, à Paris, à Marseille, à Auxerre et à Laval, et l’assemblée lui fit même la politesse de l’élire pour l’un de ses vice-présidents. Vains et stériles honneurs! L’audacieux jacobin se vit bientôt dépassé de cent piques par les nouvelles idoles de la foule, par les orateurs et les docteurs du socialisme, du communisme, etc., dont les principes et les actes finirent par leffrayer lui-même et par lui faire faire les plus sérieuses réflexions. En temps de révolution, on ne possède pas longtemps impunément , en terres et en forêts au soleil, trente bonnes mille livres de rente ; et avec cela on arrive bien vite à être un aristo ni plus ni moins que les exploiteurs du pauvre peuple, les privilégiés, les monopoleurs, les capiltulistes, etc. M. de Cormenin se rangea donc à ce moment , et avec autant de résolution que de sincérité de conviction , parmi les conservateurs... de la propriété. Certes ce ne sera pas nous qui l’en blâmerons ; maïs à ce moment aussi, par un juste retour des choses d’ici-bas, Popinion publique se mit à lui demander un compte sévère de son passé d’homme d'opposition. C’est qu’on sesentait involontairement ému de pitié en présence de la ruine si complète de cette famille d'Orléans, que pendant dix-huit années il avait poursuivie de ses insultants sarcasmes ; c’est qu’on regrettait maintenant, à l’égal d’une mauvaise action, les éclats de gaieté ou les sourires de satisfaction auxquels on s’était laissé aller en les écoutant. Comme il était certainement l’un de ceux qui avaient le plus contribué à ce grand naufrage, on se prit à examiner si tous les moyens qu'il avait employés pour en arriver à ses fins étaient bien de ceux que peuvent avouer et permettre la conscience et la probité. Or, quand la lumière se fut faite sur la véritable situation de cette Liste civile que M. de Cormenin avait incessamment dénoncée à la nation comme entassant dans ses coffres le plus clair du produit des sueurs des malheureux prolétaires, on reconnut que, dans l’emportement de sahaïne, il avait été bien au delà dela vérité, et qu'il ne s’était pas fait faute de calomnier un prince, réduit, pour pouvoir aller demander un asile à Angleterre,
à emprunter douxe cents misérables francs, et ne les trousant même pas sans difficulté. Louis-Philippe plaçait si peu Les économies de sa liste civile dans les banques étrangères, comme tant de gens durent longtemps le croire sur la foi des pamphlets de M. de Cormenin, que l'assemblée nationale elle-même fut obligée de lui voter, à titre de secours provisoire , une somme à prélever sur le produit de ses biens personnds frappés de séquestre, mais dont elle n’eut jamais l'idée de le dépouiller, alors pourtant que telle eût été la conséquence logique à tirer de tout ce que Timon avait écrit sous l'égide d’une constitution qui proclamaïit la liberté presque absolue de la presse.
Désigné pour faire partie du comité chargé de rédiger la famense constitution de 1848, M. de Cormenin fut, à bien dire, avec M. Armand Marrast, le véritable père de cette œuvre difforme. Pendant longtemps on le vit si fier de sa part de paternité dans le pacte social qui devait imposer pour toujours la forme républicaine au gouvernement de notre pays, que pour sa satisfaction personnelle et aussi pour en faire hommage à quelques amis, il en fit tirer un certain nombre d'exemplaires où se trouvent imprimés en rouge, à la manière des missels'et des antiphonaires, toutes les phrases, tous les mots, et jusqu'aux points, aux virgules, qu'il pouvait revendiquer comme lui appartenant en propre dans l’œuvre commune. Cette édition de la constitution de 1548 est aujourd’hui du nombre de ces curiosités bibliographiques dont bien peu d'amateurs peuvent se passer la fantaisie; et on raconte que pour se la procurer je ne sais plus quel lord a dû mettre jusqu’à 120 livres sterling. M. de Cormenin à cette époque faisait remarquer, avec un orgueil bien excusable chez un auteur, que les idées les plus avancées de cette constitution provenaient de son crû. Il avait même fallu, dit-on, que ses collègues modérassent souvent l’ardeur de son zèle démocratique ; et c’est à ces petites collisions d’amours propres et de prétentions qu’on attribua dans le temps le parti qu’il prit de donner avec éclat sa démission de membre du comité de constitution, quelques ‘ours seulement avant que celui-ci eût terminé son laborieux enfantement.
Cette constitution de 1848 ayant réorganisé le conseil d'État, dont les fonctions éfaient déclarées incompatibles avec celles de législateur, M. de Cormenin dut s’y laisser dépurter à titre de spécialité incontestée, quelque envie qu’il eût d’ailleurs de rester à l'assemblée. Désigné par le sort, quelques mois après, pour faire partie du roulement annuel par suite duquel le personnel de ce corps devait successivement se remouveler et se retremper par l'élection, il se pré- .senta fort inutilement dans diverses localités aux électeurs du suffrage universel, à l’époque des élections générales pour la législative. Sa candidature fut repoussée partout avec perte; et il se vit dès lors condamné à rester simple spectateur des événements pendant les trois années 1849, 1850 et 1851; sa résignation fut d’ailleurs moins méritoire qu’on ne pense, car, comme tant d’autres, il comptait bien prendre une éclatante revanche en 1852. La Journée du 2 Décembre 1851 fut donc impuissante à détruire les convictions républicaines de M. de Cormenin ; et longtemps encore il protesta avec indignation contre le coup d’État qui avait mis à néant sa chère constitution. Comme tant d’autres aussi, il ne doutait pas aïors que la France entière allait se lever pour la défendre. Mais si le gouvernement royal s'était écroulé par suite de la profonde déconsidération où il était tombé dans l'opinion, on peut dire qu’à son tour la république périt sous le poids du mépris mélé de dégoût qu'inspiraient au pays les actes, les doctrines et jusqu’à la personne même des individus qui dans un moment de surprise avaient réussi à s'emparer du pouvoir suprême en 1848.
On comprend quel découragement M. de Cormenin dut éprouver le 20 décembre, quand, au lieu de la formidable usurrection sur laquelle il comptait, il lui fut démontré,
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à n’en plus douter, que l& France battait des mains à la chute de la constitution de 1848, et, cédant à un entrainement bien moins irréfléchi qu’on ne pense, s’estimait heureuse d’être enfin débarrassée, n'importe à quel prix, des hommes qui lui avaient fait ce beau présent, Ce qu’on a plus de peine à comprendre , force nous est d’en convenir, c’est la brusque et complète révolution qui s’opéra alors dans toutes les idées du père de cette même constitution.
Lors de la réorganisation du conseil d'État (janvier 1852), M. de Cormenin fut appelé à en faire partie, et il rentra dans cette assemblée, où il eut pour collègues non-seulement quelques uns de ses amis poliliques, mais jusqu'à un ancien ministre de Louis-Philippe, avec le titre de simple conseiller, lui qui l'avait présidé sous le gouvernement provisoire, et qui, de 1849 à 1851, avait dirigé les travaux de la section du contentieux. Du reste les affinités de M. de Cormenin avec le bonapartisme étaient anciennes: il avait servi le premier empire, et après l’échauffourée de Strasbourgilavait pris fait el cause pour le prince Louis. L'opinion publique ne traita pas moins avec sévérité cette conversion inattendue. Depuis cette époque il prit du reste à tâche de se faire oublier. Fervent catholique et d’une bienfaisance inépuissble, il consacra toute l’activité de ses dernières années à créer desœuvres philanthropiques, telles que grandes bibliothèques populaires, des asiles-ouvroirs dans les campagnes, des salles de bains pour les enfants. Une de ses grandes préoccupations était aussi de corriger. ses écrits et d’en enlever surtout l'empreinte républicaine ; c’est ainsi que la dernière édition du Livre des orateurs n’est qu’un pâle reflet de la première. En 1855, un décret impérial le fit entrer à l’Institut (Académie des sciences morales et politiques).
M. de Cormenin est mort le 6 mai 1868, à Paris. Après un long silence il avait publié, en 1860, une brochure sur le Droit de tonnage en Algérie.
CORMENIN (Lous, baron de), fils du précédent, né à Paris, en 1826, débuta dans le journalisme, en 1850, comme collaborateur de La Presse, où il tint l'intérim du feuilleton pendant une absence de M. Théophile Gautier. A quelque temps de là, le baron Louis de Cormenin s’enrôla dans la petite pléiade qui rédigeait L’Événement, pâle satellite de la feuille de M. Émile Girardin, mais, en revanche, journal officiel de M. Victor Hugo, l’instrument à l’aide duquel cet ancien pair de France de Louis- Philippe, converti désormais à la république, comptait se faire élire Président en 1852. Ceci revient à dire que Z/£vénement était l'un des adversaires les plus violents, les plus provoquants, les plus personnels de Louis-Napoléon. La part active que M. Louis de Cormenin prit à la rédaction de ce journal du soir le fit ranger dès lors parmi les jeunes publicistes qui avaient le plus d'avenir ; et jusqu’au dernier moment, d’ailleurs , il demeura fidèle à ses premières convictions politiques. On en retrouverait au besoin l'écho, affaibli sans doute, mais facilement perceptible encore, dans les articles purement littéraires ou philosophiques qu'il fournit à la Revue de Paris, recueil dont il est lun des propriétaires fondateurs , et qui nous a tout l’air, dans ses allures, de faire assez peu de cas des encouragements du ministère d'État. Aussi la jeune démocratie ne laisse-t-elle pas que de savoir gré à M. Louis de Cormenin de la contrainte qu’il a dû se faire quand il lui a fallu céder aux obsessions du pouvoir actuel en quête de plumes capables et exercées, et accepter les fonctions de rédacteur en chef du Moniteur, journal officiel de l'Empire Français. Aussi bien, ces importantes fonctions , M. Louis de Cormenin les partage avec un autre rédacteur de L'Evénement, M. Turgau l'aéronaute, II ne garda pas longtemps la rédaction du Moniteur, se retira dans la vie privée el envoya de temps à autre quelques articles au Journal du Loiret, Il est mort le 21 novembre 1866, à Joigny. On a réuni et publié