CORNE D'ABONDANCE — CORNEILLE
CORNE D’ABONDANCE (Conchyliologie), nom vulgaire de l'huitre plissée et de quelques grandes espèces detritons.
CORNE D’AMMON, CORNE DE BÉLIER, noms vulgaires des ammonites.
En anatomie, on nomme cornes d'Ammon des éminences situées dans les ventricules du cerveau.
CORNE DE CERF. Voyez Cerr, t. v, p. 41.
En botanique, c’est le nom vulgaire de plusieurs espèces de clavaires et du p/antago coronopus (voyez PLANTAIN ).
CORNE DORÉE. C’est le nom particulier que les Turcs donnent au port de Constantinople.
CORNÉE. Beaucoup d'auteurs ont donné ce nom à toute l'enveloppe extérieure du globe de l’œil, à cette membrane épaisse et consistante qui, maintenant en rapport convenable les parties intérieures de cet organe, en détermine et en conserve la forme irrégulièrement globulaire. Aussi distinguent-ils la cornée opaque ( celle qui, blanche et nullement translucide, forme les parties latérales et postérieures d’un globe oculaire) et la cornée transparente (celle qui, encore épaisse et solide, mais parfaitement transparente, forme la partie antérieurede l’«il). Le nom de sclérotique est donné maintenant à la cornée opaque, et celui de cornée est réservé à la partie antérieure transparente. Cette distinction est fondée sur ce que ces deux membranes sont nonseulement très-différentes par leurs propriétés et par leurs usages, mais qu’encore on parvient, par la macération, à les séparer l’une de l’autre, et à montrer ainsi qu’elles ne font pas corps ensemble.
Considérant le globe oculaire comme un instrument d'optique, dont les différentes parties ont leur raison physique, on classe la cornée parmi les parties destinées à la réfraction des rayons lumineux. Sa forme est celle d’un segment d’une sphère plus petite que celle à laquelle appartiendrait la selérotique, dans une ouverture circulaire de laquelle elle est enchâssée à peu près comme un verre de montre dans son cadre. Si la conjonctive oculaire ne la recouvrait (selon la plupart des anatomistes), elle formerait là partie la plus avancée du globe de l’œil. Son épaisseur est un peu plus grande et son tissu un peu plus serré au centre qu’à sa circonférence. Ce tissu, comparé à de la corne, se compose de lames superposées et unies par un tissu cellulaire très-dense, à
Par sa face postérieure concave, la cornée forme la paroi antérieure de la cavité oculaire nommée chambre antérieure. On n’est point parvenu à démontrer la présence de nerfs ni de vaisseaux dans l'épaisseur de ses lames; l’analogie ne permet pas néanmoins d’en nier absolument la présence, ne serait-ce que pour l’entretien de l’organisation ; du reste, la sensibilité de fa cornée est presque nulle dans l’état sain, ainsi que le démontrent les opérations chirurgicales, telles que celle de l’ablation de la cataracte, dans lesquelles on incise largement cette membrane sans que le patient en éprouve de douleur.
Les usages optiques de la cornée sont, vu sa densité et sa convexité, de réfracter les rayons lumineux en les rapprochant du centre du faisceau : elle augnente donc l’intensité de la lumière ; de plus, comme sa surface est très-polie, elle réfléchit une petite partie de ces rayons, et, faisant ainsi l'office d’un miroir, elle permet à l'observateur de voir les objets peints sur l'œil. On sent que la puissance de réfringence de la cornée étant proportionnée à la saillie de sa convexité, celle-ci influe puissamment sur les anomalies que lon nommemyopieet pres bytie.Ona calculé que la cornée forme un seginent d’une sphère qui aurait {7 millimètres de diamètre, et que la cordede ce segment est environ d’un peu plus de onze millimètres. Chez les myopes, sa convexité est plus saillante ; au contraire, chez les presbytes, la cornée est plus aplatie. Des différences remarquables dans la convexité plus où moins grande de la cornée s’observent aux diffé-
rents âges de l’homme : ainsi, chez l’enfant nouveau-né et chez le vieillard la cornée est assez plate, il y a presbytie; au contraire, dans la jeunesse, la cornée est généralement plus saillante : c’est l’âge de la myopie. C’est pourquoi il se rencontre beaucoup de personnes qui, ayant été myopes dans leur jeunesse, ont joui dans l’âge adulte d’une vue ordinaire qui leur a permis de se passer de lunettes, et qui, devenues vieilles, sont presbytes et sont obligées de se servir de verres d’une structure diamétralement opposée à ceux dont elles s'étaient servies autrefois. Pour remédier à la myopie, elles portaient des verres concaves, et maintenant elles ont besoin de verres convexes (voyez LUNETTES).
Chez les animaux, la convexité plus ou moins grande de la cornée est en rapport avec la puissance réfringente plus ou moins grande des autres parties de l'œil, et surtout avec le milieu qu’ils habitent. La différence de saillie de la cornée sur la sclérotique n'existe, selon G. Cuvier, ni dans le porc-épic, ni dans le sarigue. Chez les poissons, et chez les cétacés aquatiques, l’aplatissement de la partie antérieure de l'œil est beaucoup plus considérable, au point que dans beaucoup de poissons l'œil représente une demi-sphère dont la partie plane est en avant. Quelques poissons, entre autres la lotte, ont au contraire la cornée très-convexe ; chez les oiseaux, et notamment chez les chouettes et chez les vautours, la saillie de la cornée est très-considérabl£; la cornée n’est pas toujours parfaitement circulaire chez l'homme et chez les mammifères, elle est un peu plus étendue horizontalement que verticalement, et plus étroite du côté du nez. Enfin, il paraît, toujours selon Cuvier, que chez les seiches la cornée manque complétement, et que chez ces animaux le cristallin vient s'appliquer au pourtour de l’ouverture de la sclérotique. BAuPRY DE Bazzac.
CORNE FETIDE (Bois de). Voy. Bois DE CORNE FÉTIDE.
CORNEILLE (en latin cornicula, diminutif de cornix, dérivé du grec xopwvn), race d’oiseaux du sous-genre corbeau, de la famille des corvidés, qui renferme plusieurs espèces, dont la plupart sont exotiques. Celles d'Europe: sont la corneille vulgaire (corvus corone) et la corneille mantelée ( corvus cornix ).
La corneille vulgaire ou noire, qu’on nomme aussi corbeaw et corbine, a un plumage d’un noir lustré, irisé en violet, la queue faiblement arrondie, le bec et les pieds noirs, l'iris brun. Les corbines se réunissent fréquemment aux corneilles mantelées et aux freux (autre espèce de corbeaux). Leurs troupes volent et cohabitent ensemble pendant Phiver. Mais au printemps elles se séparent, et les couples fidèles se forment. Les corbines placent leur nid sur l'arbre le plus élevé, et le construisent avec des branches épineuses entrelacées et mastiquées avec de la terre, et le garnissent à l’intérieur de menues racines et d'herbes molles. La ponte est de cinq à six œufs blanchâtres, marqués de taches obscures. Le mäle et la femelle couvent chacun alternativement pendant vingt heures. Les corbines résistent avec courage aux oiseaux de proie, qui sont très-friands de leurs petits, et parviennent quelquefois à tuer leur ennemi : ces oiseaux omnivoresattaquent le petit gibier, et se nourrissent aussi de charognes. Leur chair, dure, noire et fétide, ne sert d’aliment au pauvre que dans les cas d’extrème nécessité.
Les corneilles mantelées, dont le plumage est gris cendré au dos, au ventre et aux scapulaires, et parfois entièrement bronzé, se nourrissent de graines, de limaces , de vers , de fruits, de crabes et de petits poissons, et ne mangent de charognes que par nécessité.
On dit proverbialement d’un auteur qui n’a fait un ouvrage qu'avec des morceaux puisés dans les livres, qu'il est la corneille d’Ésope, la corneille de la fable, ou un geai paré des plumes du paon. Aller de cul et de tête, comme une corneille qui abat des noix, est une locution triviale et populaire. L. LAURENT.
Le chant de la corneille, ainsi que celui du corbeau,
était chez les Romains, comme ila été longtemps parmi nous, d’un mauvais présage à celui qui commençait une entreprise. Cette opinion, toutefois, n’était pas absolue, et l’on a vu des anciens tirer, au contraire, un bon présage de la rencontre d’une corneille : |
Tarpeio quondam quæ sedit culmine cornix, Est bene, non potuit dicere, dixit, erit.
La corneïlle était sous la protection de la déesse Concorde, comme le dit Élien. Cet auteur rapporte que les anciens avaient coutume d’invoquer cet oïseau lorsqu'ils pensaient à se marier. Politien confirme ce fait, et assure qu'il avait vu une médaille d’or de la jeune Faustine, fille de Marc-Aurèle et femme de L. Verus, sur le revers de laquelle était représentée une corneille, symbole de la concorde. E. HÉREAU.
CORNEILLE ou CORNELIUS, pape qui a été canonisé, était né à Rome, et fut élu évêque de sa ville natale en 251, après une vacance du saint-siége qui avait duré six mois, par suite de la persécution de l’Église chrétienne sous l’empereur Decius. Corneille se prononça avec force contre Novatienet ses adhérents; mais il ne lui fut pas donné de jouir longtemps du triomphe qu’il avait remporté sur lui, attendu que dès l’année 252 il était arrêté par ordre de l’empereur Gallus; et il est probable qu'il subit alors le martyre. Sa fête se célèbre le 16 septembre.
CORNEILLE,. Nom illustre dans nos fastes littéraires, et qui fut celui du véritable créateur duthéâtre français. D’autres membres de cette famille cultivèrent la poésie.
CORNEILLE (PiERRE), naquit à Rouen, le 6 juin 1606. Son père, nommé Pierre comme lui, était maître des eaux et forêts en la vicomté de Rouen, et Marthe Lepesant, sa mère , était fille d’un maître des comptes. Élevé chez les jésuites, il leur conserva toute sa vie un grand attachement, et s’occupa trop peu des affaires politiques de son temps pour rechercher s'ils en étaient dignes. Destiné d’abord au barreau, il en fut dégoûté par le peu de succès qu’il y obtint, et l'amour lui révéla sa vocation pour le théâtre. Fontenelle raconte qu’un jeune homme de Rouen, l'ayant conduit chez une demoiselle dont il était amoureux, fut supplanté par Corneille, qui se rendit plus agréable que son introducteur. Cette aventure lui parut comique, et lui inspira la comédie de Mélite, qui fut représentée en 1620. L'auteur avoue qu’il ignorait alors s’il y avait des règles au théâtre. Malgré ses défauts et ses invraisemblances, cette pièce obtint un grand succès, fit connaître Corneille à la cour, fit pressentir une révolution dans l’art dramatique, et donna lieu à l'établissement d’une nouvelle troupe de comédiens à Paris, Un seul théâtre y existait alors ; il était établi à l’hôtel deBourgogne, avec privilége depuis 1518, et la direction en était conliée au sieur de Bellerose. Là régnaient en maîtres de la scène les Du Ryer, les Jodelle, les Scudér y, et surtout le poete Hard y, qui s’était engagé à four-
nir six tragédies par an aux comédiens, Ces auteurs, qui
forment le troisième âge de l’art dramatique en France, avaient tiré la tragédie des rues et des tréteaux, mais aucune de leurs compositions n’était comparable même à Mélite, quoiqu'il fût encore impossible de deviner la haute destinée de son auteur,
Les reproches que valut à Corneille le peu d’action qu'on voit dans cette comédie le jetèrent dans le défaut contraire. Il mit tant d'événements dans Clitandre, jouée en 1630, que cette pièce en parut d’abord inintelligible; mais il la renferma dans l’espace d’un jour, et donna ainsi le premier exemple de cette unité de temps qu'il avait négligée dans son début. Il ne suivit pourtant pas cette règle dans La Veuve, représentée en 1634 ; mais l'intrigue fut plus raisonnable, le style plus dégagé des pointes, des comparaisons, des allégories, que le poete Hardy avait mises à la mode, II parut vouloir seulement limiter dans sa précipitation, car il fit Jouer la même année La Galerie du l'ulais et La Suivante,
CORNEILLE
que suivirent, en 1636, Za Place Royale et Médée. Cette tragédie fut son coup d'essai dans ce genre : il n’était pas heureux. Corneille n’y avait pas même rencontré le style tragique, et les lecteurs de notre temps y trouvent plus à rire que dans ses comédies. Toutes ces pièces le distinguaient ce pendant de ses devanciers, qu’il avait la bonté d'appeler ses modèles. Ses plans étaient plus réguliers, son dialogue plus naturel, sa versification plus pure. Mais il parut rétrograder dans L’Illusion comique, représentée l’année suivante, en confondant le tragique, le comique , souvent même le burlesque, à la manière des auteurs qui l’avaient précédé et de ceux qui deux siècles plus tard devaient le suivre sur notre scène. Tout cela n’était pas encore du Corneille.
Le hasard lui fit abandonner cette fausse route et chercher d’autres guides que ceux qui l'avaient égaré. Une anecdote racontée par le père Tournemine opéra ce changement de direction dans ses idées : Un vieux courtisan, secrétaire de la reine Marie de Médicis, venait de se retirer à Rouen pour y finir ses jours , à l’époque où notre poëte, également dégoûté de la cour, retournait dans sa ville natale pour chercher d’autres inspirations, loin du tumulte de la capitale, des mauvais exemples des auteurs , qui lui disputaient la faveur publique , et pour échapper surtout au tyrannique patronage du cardinal de Richelieu. On sait. que l'honneur de gouverner l’État et l'ambition de dominer l'Europe ne suffisaient point à cette Éminence; qu’elle aspirait encore à régner sur le Parnasse, Ce grand ministre avait la manie de composer des canevas de comédie, et les faisait remplir par un comité d'auteurs : c'étaient L'Étoile, fils de l’auteur des Mémoires; Bois-Robert, Colletet et Rotrou, qui n’était pas encore l’auteur de Venceslas. Corneille avait été admis dans cette coterie de poètes officiels, et reçut comme eux la pension dont le cardinal payait leur servile complaisance. Mais les défauts qu'il remarquait dans les plans du cardinal rebutaient son imagination poétique, et il se permettait, contre l'usage de ses confrères , des changements qui étaient loin de satisfaire la vanité du mattre. Richelieu s'offensa de cette audace ; Corneille se piqua de cet entêtement à ne pas vouloir de conseils dans un genre de travail qu’il connaissait mieux que le ministre, et il rompit avec ce despote. M. de Chälon le reçut chez lui, le félicita de ses premiers succès ; maïs il lui déclara en même temps que s’il persistait dans la route qu’il s'était ouverte, il n’acquerrait jamais qu’une gloire passagère, « Apprenez l'espagnol, ajoutat-il : cette langue est facile, et je vous aïderai., Vous trouverez dans les auteurs de ce pays des sujels qui, traités par un génie comme le vôtre, produiront les plus grands effets. »
Corneille suivit ce conseil, étudia particulièrement Guilhen de Castro, et puisa le sujet du Cid dans les ouvrages de ce poête. Ce n’était point la première pièce que nos écrivains eussent empruntée à l'Espagne. La littérature castillane était en vogue à Paris depuis que les Espagnols s'étaient tant mèlés de nos affaires; mais le mauvais goût des imitateurs ajoutait encore aux vices des originaux, et Corneille n'avait garde de suivre cetexemple, Castro avait tiré cesujet intéressant d’une foule de romances qui célébraïent les exploits et les amours du Roland espagnol ; maïs les défauts en surpassaient les beautés, et Corneille eut un grand travail à faire pour approprier cette tragédie à la scène qu’elle devait regenérer, Il fut vivement saisi par celte admirable situation d’une maîtresse qui, pour venger la mort de son pere, poursuit la mort de l'amant qu'elle adore et qu’elle tremble en même temps de perdre par l'effet de ses pour. suites. Ce sujet remplissait les deux premières conditions qu'Aristote avait imposées à la tragédie. C'était la seule pièce qui après le Pastor fido eût tait couler des larmes sur les théâtres de l’Europe. Il y avait là de grandes passions à développer, des situations qui allaient à l'âme, des éléments d’un grand succès , et Corneille se trouva à la hauteur d'un pareil sujet. La réussite n'en fut point douteuse,
CORNEILLE
Les spectateurs furent transportés, et la renommée de Corneille brilla d’un éclat incomparable,
L'envie la lui fit chèrement payer; le cardinal de Richelieu ne fut dans cette occasion qu'un petit poète, plein de petites passions et de mesquines jalousies. Remarquons auparavant , de peur de l'oublier, que Le Cid fut joué la même année que L’Illusion comique , et que l’anecdote du père Tournemine doit appartenir à un temps plus reculé, car il eût été impossible que dans le faible intervalle qui sépare les deux pièces Corneille se fût mis en état de comprendre Guilhen de Castro et de produire un aussi bel ouvrage. Le déchatnement des haines rivales fut aussi étonnant que le succès. Un auteur appelé Claveret publia contre Le Cid les injures les plus grossières ; Mairet s’exprima avec une amertume indigne de l’auteur de Sophonisbe. Le cardinal, fondateur de l’Académie Française, ordonna à cette compagnie de faire un examen sévère du premier chef-d'œuvre du théâtre français, mais avec le dessein d’en rabaisser le mérite et d'en humilier l’auteur. L'Académie s’occupa de ce travail pendant cinq mois; mais sa critique, rédigée par Chapelain avec beaucoup de goût et de modération, ne satisfit point la jalouse colère du dominateur de la France, Elle n’était point en harmonie avec les cent brochures où les insultes les plus dégoûtantes se joignaient à la plus honteuse ignorance des lois du goût et de la raison. L'Académie avait cependant exagéré les défauts de cette pièce. La plupart de ces prétendus défauts étaient des beautés du premier ordre. Mais Paris et les provinces vengeaient Corneille de ce débordement d’infamies, qui n’ont fait tort qu'à leurs auteurs. Il passa en proverbe de dire : Cela est beau comme Le Cid. L'Europe admira comme la France, et Corneille montrait avec orgueil cette pièce traduite dans toutes les langues vivantes.
La révolution du théâtre ne fut pas cependant accomplie. Les rapsodies qui régnaient sur la scène avant Ze Cid furent suivies de beaucoup d’autres dans le même goût. Le même publie qui se passionnait pour ce chef-d'œuvre applaudissait également le Méléagre de Benserade, la Didon de Boisrobert , le Bélisaire de Rotrou, l’Arminius de Scudéry, et les conceptions bizarres des Rayssiguier, des Marcassus, des Bridard, des Frenicle et autres poëtes ensevelis dans les recueils de l’abbé Goujet et des frères Parfait. Longtemps même après Corneille, ces générations de barbäres se succédèrent pour lutter contre son goût et son exemple. Mais une autre ligne de grands génies suivit la route que l’auteur du Cid avait ouverte, forma le goût de la nation, tira notre langue de la barbarie, et nous donna cette littérature modèle qui fait encore l’admiration de l’Europe. L'Académie avait eu cependant raison dans la plupart de ses critiques. L'action du Cid est embarrassée, ralentie par des scènes inutiles, des personnages parasites, qu’on supprime maintenant à la représentation. Cette tragédie se ressentait de son origine; mais rien n'était plus absurde de la part de certains critiques que de reporter à Guilken de Castro tout l’honneur de cette création. Ce reproche piqua Corneille; il voulut ne rien devoir qu’à lui-même, ne s’en fier qu'à son génie, et choisit un peuple dont la gloire répondit à la hauteur de ses pensées, à la majesté de son style. Il s’attacha dès lors aux Romains, et, mesurant les hommes de cette nation à la grandeur de ses destinées , il les fit encore plus grands que ne les avait faits l'histoire.
Les Horaces, joués en 1639, révélèrent toutes les ressources de son génie. Les annales de Rome ne lui fournissaient qu’un combat ; il devina les passions que ce combat avait dû mettre en jeu, et les développa, surtout dans les premiers actes, avec un art inconnu jusqu’à lui. Les deux derniers présentent deux actions nouvelles, et pèchent contre la plus fmpérieuse des trois unités, Mais ce défaut est racheté par de si beaux vers, par des plaidoyers d’une si mâle éloquence, qu’ils ont trouvé grâce devant la postérité. Tout
est création dans cette pièce, Tite-Live ne lui a prêté que le récit du combat et quelques traits du dernier discours du vieil Horace. Les autres parties de ce sublime caractère, les personnages de Camille et de Sabine, les rôles du jeune Horace et de Curiace, ne doivent rien à Tite-Live. Tout appartient à Corneille, qui se montre supérieur à lui-même. Il avait le sentiment de cette supériorité quand il répondit à ceux qui le menaçaient d’une seconde critique officielle, qu'Horace, condamné par les duumvirs, avait été absous par le peuple. L’envie parut reculer devant le nouveau chef-d'œuvre. Elle n’avait plus à alléguer le défaut d’invention; elle ne pouvait attribuer à un original étranger les beautés des Horaces : Corneille s'était mis à l'abri de ce reproche. Le succès en fut d’autant plus étonnant que, suivant la remarque de La Harpe, le sujet était bien moins heureux que Le Cid, et bien plus difficile à manier. Mais nous ne pouvons partager le sentiment de Voltaire, qui était allé plus loin que son disciple, en prononçant que le sujet des Horaces n’était pas fait pour le théâtre. Toutefois, on est désolé de voir un auteur qui s'était élevé si haut se rapetisser tout à coup dans sa dédicace. 11 n’y a point de dignité dans le choix du patron qu’il donne à cette tragédie. Le cardinal de Richelieu s'était avili aux yeux de la postérité en persécutant l’auteur du Cid par des moyens indignes de lui, L’auteur des Horaces ne devait point s’humilier en le flattant. Un Romain des premiers temps ne l’eût point fait. C’élait imiter les flatteurs d’Octave. Mais Corneille était pauvre; il était obligé de vivre à Rouen et ne pouvait venir à Paris que pour faire représenter ses ouvrages. Il en recueillait moins de profit que de gloire. Il recevait 500 écus de pension du cardinal. Cette éminence était toute-puissante; elle avait altéré la joie des premiers succès de Corneille, et le poëte sentit la nécessité de faire taire les ressentiments du ministre. N'importe, cela fait mal.
Cinna suivit de près Les Horaces, et fut joué la même année. Corneille avait pris goût aux Romains; il s’était identifié avec eux. Il y avait une sorte de sympathie entre leur gloire et son génie. Mais il est étonnant qu'il ait choisi une époque où les Romains n’avaient plus de grandeur personnelle, où les habitudes de la servilité avaient dégradé leurs sentiments primitifs ; qu’il ait franchi, sans être inspiré, ces époques intermédiaires où le patriotisme et la vertu se signalaïent par {ant d’héroïsme. Un trait de clémence raconté par Sénèque le philosophe frappa son imagination. C'était le seul épisode du règne d’Auguste qui imprimât un caractère de grandeur personnelle à ce charlatan couronné; et Corneille ne trouvait dans l'histoire aucune figure vraiment héroïque qu’il pût grouper autour de son premier personnage. Cinna, d’après Sénèque, n’était qu’un étourdi, s{olidi ingenii vir ; mais il était de la race de Pompée, et Corneille le revêt de tous les sentiments d’un Brutus, animé par deux grandes passions, l’amour et la liberté. Il lui donne pour maitresse et pour complice la fille d’une victime des triumvirs. Il réunit ainsi contre Auguste toutes les libertés de la vieille Rome qu'il avait opprimées, tous les ressentiments qu’Octave avait soulevés par ses proscriptions ; et par cette conception admirable il s'élève à l’apogée de son talent et de sa gloire. Voltaire a signalé des défauts dans cette pièce, et Corneille lui-même ne s’épargne point dans l'examen qu’il en fait. Mais la simplicité de l’action, l'intérêt qu'elle inspire, la vigueur du style, la majesté des détails, l’énergie des caractères, la conduite de la fable, la beauté du dénouement, la sublimité des pensées, tout en fait le chef-d'œuvre de Corneille et peut-être de l’art dramatique. « Ce. ne sont point, dit Voltaire, des actes ajoutés à des actes, des intérêts indépendants les uns des autres. C’est toujours la même intrigue, et les trois unités y sont aussi parfaitement observées qu’elles puissent l'être. » Cinna fut en effet la première pièce de notre théâtre qui présenta cette régularité, et sous ce rapport aucune autre ne l’a surpassée. Elle acheva cette révo-
ution dramatique que son auteur avait commencée, et ne lui attira que des éloges. « Votre Cinna, lui écrivait Balzac, guérit les malades. Il fait que les paralytiques battent des mains. Vous nous montrez la Rome de Tite-Live aussi pompeuse qu’elle était au temps des Césars ; etce que vous prêtez à l’histoire est toujours meilleur que ce que vous empruntez d'elle, » Deux siècles entiers ont confirmé le jugement des contemporains, et les absurdes dédains de la génération actuelle n’influeront pas sur le jugement des siècles à venir. Nous ne remarquerons pas que Cinna fut la tragédie de prédilection de Napoléon : l’admirateur outré d’Ossian doit être suspect en matière de goût; mais nous tenons d’un familier de sa cour une réponse qui prouve le cas que ce grand homme faisait de Corneille. Le courtisan, surpris qu’une pension de 6,000 fr. eût été allouée à deux tragiques de l’empire, lui demanda ce qu’il eût donné à Corneille. « Vingt millions, » répondit l’empereur ; mais Corneille n’était point à pour les recevoir.
Il suivit encore les Romains dans Polyeucte; mais il ne les montra que dans cet état de dégradation où les avait fait descendre la tyrannie, et leur opposa l’énergie des premiers chrétiens. Si l’on me répond par le beau caractère de Sévère, je répliquerai que ce personnage n'’agit point comme Romain, mais seulement comme un honnête homme de tous les pays. On sait que l’hôtel Rambouillet, tribunal suprême des beaux esprits de ce temps, condamna Polyeucte, à la lecture qu’en fit Corneille dans cette réunion célèbre; et que Voiture lui fut député pour le supplier de ne pas risquer sa gloire dans la représentation de cet ouvrage. Le poëte fut ébranlé : un mauvais comédien le rassura contre l’arrêt des beaux esprits , et le public jugea comme le comédien. On a remarqué avec plus de justesse que c'était une chose hardie de mettre le christianisme en scène. Il n’y avait pas cinquante ans que les sujets sacrés avaient été abandonnés par nos auteurs dramatiques au profit de l’histoire grecque et romaine. Six ans même avant Polyeucte un certain Nicolas de Grouchy avait donné dix poëmes dramatiques en cinq actes sous le titre de Za Béatitude, ou les inimitables amours du Fils de Dieu et de La grâce; Jean Puget de La Serre avait fait représenter Le Martyre de sainte Catherine; et Du Ryer donnait presqu’en même temps ses tragédies de Saül et d’Esther. Le public était donc habitué à ces sortes de sujets; et Corneille, en y ajoutant l’ascendant de son génie et de ses succès, ne devait pas craindre de le rebuter. Le grand tragique ne cite point ces exemples dans son examen : il faisait sans doute trop peu de cas de ces barbares ; il se borne à parler de Grotius et de Buchanan, qui ne pouvaient faire autorité pour un public français. Quoi qu'il en soit, Polyeucte eut un grand succès, bien que le style n’en pût être partout comparé à celui des deux chefs-d’œuvre qui l'avaient précédé. Maïs les quatre beaux caractères que développe cette tragédie, la régularité du plan, lintérêt du sujet, en assurèrent la réussite. Voltaire prétend qu'il fallait ennoblir le caractère de Félix par l’opiniätreté d’un fanatisme religieux : il a raison; mais il reste assez de beautés dans cette tragédie pour qu’elle soit inscrite au rang des plus belles.
On sent pourtant que Corneille décline, et cette décadence se manifeste par des faiblesses de style, qui se montrèrent en plus grand nombre dans La Mort de Pompée, jouée en 1641. Des personnages vils ne sauraient inspirer de nobles pensées; et dans cet entourage, César lui-même perd de son énergie et de son importance. Un héros de cette taille qui vient déclarer à Cléopâtre qu'il n’est allé vaincre à Pharsale que pour elle est moins digne de Corneille que de Cyrano de Bergerac. Mais César est partout ailleurs ce qu'il doit être, et le personnage de la veuve de Pompée est une des plus belles créations de ce grand poële. Celle tragédie n'est cenendant pas comparable à Polyeucte, à plus forte
CORNEILLE
raison à Cinna ; et celte décadence si rapide a d'autant plus lieu de nous étonner dans un génie de trente-six ans, qu’il avait rassemblé toutes ses forces pour se maintenir à la hauteur de son chef-d'œuvre. C’est lui qui nous apprend dans la dédicace du Menteur qu'il avait fait Pompée pour satisfaire ceux qui ne trouvaient pas les vers de Polyeucte aussi beaux'que ceux de Cinna, et pour leur montrer qu’il en saurait bien retrouvrer la pompe quand le sujet le comporterait. Sa volonté fut évidemment trahie par son génie, ou, pour mieux dire, par le choix du sujet, quoiqu'il nous laisse croire qu’il aurait fait ce choix à dessein, pour faire, dit-il, un essai de ce que pouvaient la majesté du raisonnement et la force des vers dénués de l'agrément du sujet.
Il voulut tenter en même temps , ajoute-t-il, ce que pouvait cet agrément sans la force des vers; et il donna la même année sa comédie du Menteur, pour contenter ceux qui, après tant de poëmes graves, dont selon lui nos meilleures plumes avaient enrichi la scène, lui demandaient quelque chose d’enjoué pour les divertir. Nous avons cherché quelles étaient ces bonnes plumes dont voulait parler Corneille, nous avons trouvé des Gombaud, des Scudéry et autres, dont les tragédies ne supportent pas la lecture, Nous voyons bien aussi des Mairet et des Rotrou , mais la Sophonisbe du premier ne méritait pas cet honneur, et le Venceslas du second n’avait point encore vu le jour ; et nous ne pouvons attribuer ce léger trait de flatterie envers ses rivaux qu’à une extrême complaisance, ou à une extrême malice. En revenant à son premier genre , Corneille n’osa point voler de ses propres ailes. Il avoue qu’il n'eut point la témérité de se passer d’un guide qui l’empêchät de s’égarer ; et c’est aux Espagnols Lopezde VégaetAlarcon qu'ils’adressa. C’est à lui qu’il emprunta le sujet du Menteur ; et ses premières comédies ne l'avaient pas plus fait espérer que sa Médée n'avait fait deviner Le Cid. 3] eut ainsi, comme Voltaire le remarque, la gloire d’avoir créé notre scène comique avec autant de bonheur qu'il avait créé l’autré, puisque le théâtre n'avait retenti auparavant que des gravelures de Hardy ou des farces de Jodelle, et que Molière n’y parut que vingt ans après. Le succès du Menteur, que la postérité a confirmé, suggéra à Corneille la malheureuse idée de lui donner une suite. Elle eut le sort de toutes les suites de ce genre, quoiqu’elle fût traitée par la même main.
Passons légèrement sur la tragédie de Théodore, vierge et martyre. C’est une étrange erreur que saint Augustin lui fit commettre; mais Voltaire, dans son indignation, n’en a pas moins calomnié le style; et ce n’est pas, quoi qu'il en dise, le plus inepte des versificateurs qui a écrit cette pièce. Corneille avait besoin toutefois de se relever. Rodogune vint au secours de sa gloire. Il en puisa le sujet dans Appien d'Alexandrie; mais ce qu’il y ajouta et les beautés qu’il en fit jaillir attestent toutes les ressources de son génie. Celte peinture des plus violentes passions du cœur humain était une nouveauté pour lui : il porta, dans le cinquième acte surtout, le pathétique et la terreur jusqu’au plus haut degré du sublime. Le public retrouva son Corneille ; et si, comme l'observe La Harpe, les quatre premiers actes avaient été dignes du dernier, l’auteur aurait eu plus de raison d'hésiter entre Rodogune et Cinna. Il avait, comme dans Théodore , une haine de femme à développer. Mais quelle distance de Marcelle à Cléopâtre! On est étonné que ces deux rôles soient presque en même temps sortis de lamème plume. Cette tragédie avait été devancée de quelques mois sur la
. scène par une autre du même nom, et Fontenelle prétend
que l'indiscrétion d'un ami avait révélé le secret de cette composition à un sieur Gabriel Gilbert, résident de la reine Christine. On retrouve en effet dans Gilbert quelques-unes des situations créées par Corneille ; mais, comme il ne s’en plaint en aucune manière dans les préfaces et les examens où il a l'habitude de ne cacher aucun des incidents relatifs à sen ouvrage, on est fondé à douter d'un larcin qui, au
CORNEILLE
reste, malgré la protection du due d'Orléans, licutenant général du royaume, ne porta point bonheur à ce concurrent de notre premier tragique.
La manière de Corneille était cependant changée. Il commençait à multiplier les incidents, pour suppléer peut-être par de nouveaux moyens à la pompeuse énergie du style ou à la grandeur des sujets, qui avaient soutenu la simplicité de ses premiers plans. Il suivit, il outra même cette uanière dans Héraclius, qui parut une année après, en 1647 ; et, comme dans Rodogune, cette complication d'intrigues y produisit des invraisemblances choquantes. On a dit, et l’on répète de nos jours, qu’il emprunta cette pièce à La Comédie fameuse de Calderon : c’est une erreur, que le père Tournemine et le confesseur de la reine d’Espagne ont victorieusement réfutée , en prouvant Pantériorité de la pièce de Corneille et la présence du poëte espagnol à Paris pendant qu’elle y était représentée. On a blâmé avec juste raison l'égalité d’intérèt qui s'attache aux deux princes, en ce qu’elle produit une parfaite indifférence dans l’âme du spectateur, le sacrifice du fils de Léontine par la mère, contre toutes les lois de la nature, et le peu de part que prend à l’action ce personnage annoncé d’abord comme le principal ressort de l'intrigue. Il n’y a en effet qu'un intérêt de curiosité dans cet ouvrage. Mais, comme dit La Harpe, l'amitié des deux princes, leur générosité réciproque et la situation de Phocas entre deux héros dont aucun ne veut être son fils, et entre .esquels il est embarrassé de choisir son successeur et sa victime, impriment aux deux derniers actes un intérêt plus réel et plus puissant. £
Corneille chercha encore de nouveaux moyens de retenir la faveur publique en présentant une pièce à machines dans Andromède, et une comédie héroïque dans Don Sanche d'Aragon. Aucun de ces genres n’était nouveau. Déjà plusieurs auteurs avaient eu recours au machiniste et aux musiciens pour suppléer aux faibles ressources de leur esprit : Le Mariage d'Orphée et d'Eurydice avait été joué avec cet appareil en 1640; Mairet avait mêlé des chœurs à sa Si/vanire; Jean Desmarets avait fait descendre une déesse du ciel dans sa comédie allégorique de l’Europe; les tragicomédies de Hardy et de ses émules avaient également présenté le mélange de noms illustres et d'aventures comiques. L'Espagne avait surtout inventé et adopté cette espèce de drame, Mais Corneille pouvait seul lui donner des lettres de naturalisation sur notre scène ; il avait seul alors le privilége de créer, même en imitant ; et, malgré la médiocrité de ces deux pièces, elles sont tellement supérieures à tout ce qui les avait précédées que l'opéra et la comédie héroïque doivent remonter à ce grand poëte pour fixer la date de leur origine. Leur fortune fut toutefois différente : Andromède, jouée au théâtre du Petit-Bourbon, avec les décorations et les machines du signor Torrelli, eut plus de succés qu’elle n’en méritait, tandis que Don Sanche n’obtint pas celui dont il était moins indigne. Le beau caractère du principal personnage devait soutenir l’ouvrage; mais Corneille avait rendu ie public difficile : il ne pouvait s’en prendre qu’à lui-mème , et c’est à tort qu'il rejette la chute de cette pièce sur le grand Condé, dont l’illustre suffrage lui manqua. Un aussi grand poëte pouvait désormais se passer du patronage des rois et des princes; c’est lui qui se manqua à lui-même. Cependant, grâce à d’heureuses coupures, Don Sanche, réduit à trois actes, a reparu avec succès dans ces derniers temps au Théâtre-Français, et est sorti de l'oubii auquel Voltaire l'avait condamné.
Nicomède lui succèda en 1652, et ce fut encore une variété dans les compositions de ce génie extraordinaire. Ce . m'est point, à proprement parler, une tragédie, car il n'y à ni terreur, ni pitié, ni grandes el fortes passions. Ce n'est pourtant pas une comédie, car il y à une grandeur {ragique dans le personnage de Nicomède et dans les incidents qui forment le nœud de cette pièce. C’est la noble mnystilica- L DICT. DE LA CONVERS, — T. VI,
tion d'un tmnbassadeur romain, à une époque où les agents de la république se p'açaient au-dessus des rois. Corneille puisa son sujet dans Justin, mais il en supprima la catastrophe sanglante qui termine ce dernier épisode de la vie de Prusias, Cette suppression est étonnante de la part d’un auteur tragique. Il n'osa point risquer sans doute un parricide sur la scène ; et d’un fils barbare il fit un héros politique, dont l’ironie mordante s'attache à flétrir les Romains dans la personne de leur envoyé. C’était une sorte de démenti que Corneille se donnait à lui-même en rabaissant un peuple qu'il s'était plu à faire si grand dans ses chefsd'œuvre. Le succès fut aussi brillant qu’il méritait de l’être. Mais le grand poëte avait évidemment baissé. Son style reprenait ces locutions vicieuses, ces vieilles tournures qu'il en avait lui-même bannies; et cependant il avait à peine quarante-six ans. Pertharite, qui éprouva l’année suivante une chute complète, révéla plus fortement encore cette décadence de son génie. Ce n’est pas, toutefois, comme il le dit lui-même, que le public ne pût supporter la résolution d’un mari qui cède son royaume pour racheter sa femme : cette détermination n’éclate qu’à la dernière scène, et le public avait eu à dévorer jusque là des invraisemblances fatigantes, des caractères vils, des amours sans intérêt et des vers souvent inintelligibles. Pertharite n’avait plus d’ailleurs de royaume à donner; il en était dépossédé, il était captif, et aux yeux d’un conquérant barbare le sacrifice ne valait pas le prix qu’il y mettait. Cette chute découragea Corneille. Il résolut de renoncer au théâtre, et s’appliqua le Solve senescentem d'Horace. Il se console en songeant, dit-il, qu’il va laisser la scène française en meilleur état qu’il ne l'avait trouvée, et prédit à la France linimitable Racine, en prévoyant qu’il viendra de plus heureux poëtes pour perfectionner un théâtre qu’il a retiré de la barbarie.
1l est fâcheux pour lui qu’il n’aït pas persisté dans sa résolution. Après avoir occupé l’activité de son esprit à traduire en vers français l’{mitation de Jésus-Christ, à l'instigation des jésuites, dont le crédit donna quelque vogue à ce faible et inutile ouvrage, il revint pour son malheur à ses premières inclinations. Le surintendant Fouquet ne cessait de l’y engager par ses conseils. Il lui fit accepter le sujet d'Œdipe, et ne lui donna que deux mois pour le mettre en œuvre. Monseigneur commandait une tragédie comme il eût commandé à un commis un état de finances. La précipitation porta malheur à Corneille; il n’eut pas le temps d'approfondir un sujet aussi terrible, qui fit, soixante ans plus tard, la fortune du jeune Voltaire; il en noya les incidents tragiques dans un fatras de conversations oiseuses, dans les insipides développements d’un amour ridicule; et son plus grand tort fut de ne pas vaincre Sophocle en l’imitant. Mais Voltaire a eu tort à son tour de se moquer de l’amour de Thésée pour Dircé; car celui de Philoctète pour Jocaste est plus ridicule encore. Le succès d'Œdipe attira cependant sur Corneille les libéralités de Louis XIV; et la crainte d’être ingrat le rengagea pour jamais au théâtre. Mais il n’y présenta plus que des sujets mal choisis, des plans mal combinés, des conceptions fausses, une versification en général lâche et diffuse, où l'impropriété des termes, la trivialité de l'expression, le disputaient trop souvent à la bizarrerie des pensées. Aïnsi, de 1661 à 1874, La Toison d'or, Sertorius, Sonhonisbe, Othon, Agésilas, Attila, Tite et Bérénice, Pulchérie, Suréna, ne formèrent plus qu'une nomenclature qui dépare les œuvres de ce grand poëête. Fontenelle a beau s’extasier sur le mérite de quelques-uns de ces ouvrages ; Corneille lui-même s’aveugle en vain sur leur peu de valeur : ils sont indignes de lui,'et en examinant de bien près les causes de leur faiblesse, on ne peut l’attribuer qu’à sa manie de mettre de l'amour partout. 11 ne semble plus composer une tragédie que pour développer cette passion; il prend plaisir à la multiplier, à là {orturer parune complication d'incidents sans intérêt, à en
dénaturer l'expression par des pensées alambiquées et des vers où le mot propre ne se rencontre presque jamais. C’est du Marivaux tragique.
Cependant, du sein de ces obscurités jaillissent par intervalles des éclairs de génie qui rappellent le grand Corneille. 11 n’est pas une de ces pièces où ne setrouvent des vers, des tirades, des scènes, des actes même, qui révèlent son génie. Dans Sertorius, c’est la scène de Pompée avec ce chef des rebelles, scène admirable et digne de l’auteur de Cinna. Dans Sophonisbe, c’est l'attachement de cette reine pour Carthage et son aversion pour Rome, qui lui inspire souvent de trèsbeaux vers, le noble caractère d’Éryxe, la réponse de Sophonisbe à Massinisse quand il veut l’entrainer aux pieds de Scipion. O£hon nous offre l’une des plus belles expositions qui soient au théâtre, et où se trouvent les quatre vers sublimes sur les favoris de Galba, que tout le monde sait par cœur. C’est encore du Corneille que les vers du second acte, où Paffranchi Martian s’enorgueillit de ce titre, la noble ironie de la réponse de Plautine, et la hauteur des dédains qu’elle manifeste pour lui, quand on vient lui annoncer que le vieux Galba lui accorde la main d’Othon. Nous rencontrons même dans Agésilas une longue scène entre Lysander et le roi de Sparte, où la critique ne peut se prendre qu’à la coupe des vers, si l’on veut à toute force considérer cet ouvrage comme une tragédie. Mais ce n’est et ne peut être qu’une comédie héroïque ; et tout en approuvant le fameux hélas ! dont Boileau l’a frappée, en condamnant le sujet, le plan et la conduite de cette pièce, il est impossible de ne pas remarquer la rapidité du dialogue, la facilité du style et la clarté de l'expression. C’est un essai de comédie à rimes croisées, en vers irréguliers, dont l'intrigue est sans doute difficile à comprendre, mais dont chaque phrase est fort intelligible et fort habilement cadencée. A/tila nous offre encore de ces beautés de détail qui n’appartiennent qu'à Corneille. Mais la seule idée de faire soupirer Le fléau de Dieu devait porter malheur à son génie, et l’on ne peut vraiment citer que dix à douze vers isolés, qui forment un étonnant contraste avec leur ridicule entourage.
Il fit encore pis dans Tile et Bérénice. On sait que c’est un mauvais tour que lui joua, par l’éntremise de Dangeau, cette Henriette d'Angleterre qui avait su vaincre sa passion pour Louis XIV, son beau-frère. Elle voulait voir développer sur la scène les sentiments qu’elle avait eu à combattre, etelle en chargea simultanément les deux plus grands poëtes de lépoque. Le vieux Corneille fut vaincu par le jeune Racine, qui ne se doutait pas de cette concurrence; mais celui-ci ne triompha point de l’auteur d’'Andromaque. Cette défaite ne découragea point le vieillard, il retrouva quelque vigueur dans le premier acte de Pulchérie. La première scène en est surtout imposante et poétique; le caractère d’Aspar s’y développe d’une manière admirable; et au milieu de ce conflit d’'amours ridicules, qui font une fatigue de la lecture de cette pièce, on s’arrête avec plaisir sur la scène du troisième acte où Pulchérie explique à Justine ses sentiments pour Léon. Suréna nous présente des fragments du premier ordre. Le caractère du héros, ses réponses à Pacoras, à Orode, la plupart de ses scènes avec Eurydice, le rôle presque entier de cette princesse, et la presque totalité du einquième acte, renferment des vers admirables et de sublimes pensées. On peut citer enfin la délicieuse scène de l'Amour et de Psyché, dans la tragi-comédie qu'il fit en commun avec Molière pour les fêtes de Versailles.
Nous ajouterons peu de chose à sa gloire en parlant d’une foule de poésies, d’épttres, de sonnets, adressés au roi, aux grands seigneurs, aux hommes célèbres de son temps. Ce n’est point là que brille son génie. 11 avait besoin d’être animé par de grandes passions ou de grands caractères, Ces flatteries, ces remerctments, ces éloges, n'allaient ni à la tournure de son esprit, ni à la simplicité de sa nature, qui le fit qualifier de bonhomme par le courtisan Dangeau. 11
CORNEILLE
avait de la bonhomie sans doute, mais ce n’était point celle dont entendait parler ce vieux pilier de cour, qui n’y voyait qu’un vieux bourgeoïs vêtu d’un habit râpé. Cette bonhomie éclate dans toutes les dissertations où il énumère avec tant de franchise et d’impartialité les défauts et les beautés de ses ouvrages. J1 a bien quelquefois pour eux une complaisance de père, mais on n’y trouve jamais cette intrépidité d’amour-propre ou cette naïveté orgueilleuse dont ses disciples et ses successeurs nous ont donné et nous donnent tous les jours de si fatigants exemples. Ces dissertations, imprimées sous les titres de préface, d'examen, d’épitre dédicatoire, ne sauraient être négligées par les hommes qui s’occupent de l’art dramatique; elles renferment des enseignements utiles, qu’on ne peut trop consulter; et Corneille, toujours passionné pour un art qu’il avait régénéré, ne s’est pas borné à ces leçons. Ses discours sur la poésie dramatique, sur la tragédie, sur les trois unités, attestent la pureté de son goût, la solidité de sonjugement, la connaissance profonde d’un art qu’il avait élevé si haut, et que d'imhéciles critiques l’accusaient cependant de ne pas connaître. Ce ne fut point seulement la représentation du Cid qui lui valut des injures; l'abbé d’Aubignac ne cessa de le poursuivre de ses grossières diatribes, pour se venger de ce que Corneille ne l'avait jamais cité dans ses dissertations. L'auteur de la Pratique du Théâtre était blessé de cet oubli; il se déshonora par sa vengeance. Corneille ne fut pas en reste de grossièretés, et ses épigrammes sont heureusement perdues. Les plus illustres de ses contemporains le consolèrent de ces inconvénients du métier par leur amitié ou leur admiration. Le chancelier Seguier avait pour lui une affection toute particulière, ainsi que les beaux esprits de l’h6tel de Rambouillet. Richelieu fut révolté lui-même des platitudes que l’envie inspirait aux Mairet et aux Scudéry; il leur fit commander de se taire. Balzac et Saint-Évremond lui témoignaient de l'attachement et du respect. Le dernier nous apprend l’état que faisaient les étrangers de notre grand tragique. Les Anglais donnaient à leur Ben- Johnson le nom du Corneille de l'Angleterre. Waller attendait ses tragédies avec une grande impatience, et se faisait un honneur et un plaisir d’en traduire les meilleurs passages. Vossius proclamait hautement qu'il le préférait à Sophocle et à Euripide.
Il est étonnant que Fontenelle ne parle point, dans la vie de son oncle, de son entrée à l’Académie Française; il est moins étonnant que les fondateurs de cette compagnie ne l’aient pas admis dans son sein dès l’origine. Il s’y présenta même deux fois avant d'y être nommé, malgré la res présentation et sans doute à cause du succès de tous ses chefs-d'œuvre. C’est en 1647 qu'il vint enfin y prendre la place de Maynard, dont il ne dit pas un mot dans son remerciment. Ce discours de réception est sans contredit ce qu’il a écrit de plus médiocre. L'Académie n’était pas faite pour l’inspirer; il se rappelait les amertumes dont elle l'avait abreuvé, et il était le seul qui fût alors digne d’en être. J1 la loua cependant du mieux qu’il put, la traita d’illustre, et parla des maîtres dela scène comme s’il en existait d’autres que lui. Corneille s'était essayé aussi en vers latins, qui furent recueillis en 1738, par l’abbé Granet, avec ses autres œuvres fugitives. Ils n’ajoutent pas plus à sa gloire que sa traduction de quelques psaumes et son Zmitation de Jésus-Christ. On prétend qu'il avait une place marquée an théâtre, et que le public se levait à son arrivée. Voltaire en doute, et il en donne pour preuve que les comédiens relusèrent de jouer ses dernières pièces. Les deux fais peuvent être également vrais; on pouvait vénérer l’auteur de Cinna et craindre d'étudier Agésilas et Pulchérie. Fontenelle nous a tracé de son oncle le portrait suivant : « Il était assez grand et assez plein, l'air fort simple et fort commun, toujours négligé et peu curieux de son extérieur. Al avait le visage assez agréable, un grand nez, la bouche belle,
Tr - CS
° CORNEILLE
les yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués. Sa prononciation n’était pas fort nette. Il lisait ses vers avec force, mais sans grâce. 11 parlait peu, même sur la matière qu’il entendait si parfaitement ; il n’ornait pas ce qu’il disait, et pour trouver le grand Corneille il fallait le lire. Il était mélancolique, avait l'humeur brusque et quelquefois rude en apparence. Au fond, il était fort aisé à vivre, bon mari, bon parent, tendre et plein d'amitié; son tempérament le portait à l'amour, jamais au liberlinage, rarement aux grands attachements ; il avait l'âme fière, indépendante, nulle souplesse, nul manége; il n’aimait point la cour, il y apportait un visage presque inconnu et un mérite qui n'était pas de ce pays-là. Rien n'était égal à son incapacité pour les affaires que son aversion. Quoique son talent lui eût beaucoup rapporté, il n’en était guère plus riche; il était sensible à la gloire, mais fort éloigné de la vanité, car il croyait trop facilement qu’il püt avoir des rivaux. A beaucoup de probité naturelle il a joint, dans tous les temps de sa vie, beaucoup de religion, et plus de piété gr n’en permet ordinairement le commerce du monde. »
Corneille avait épousé sous le règne de Louis XIII une fille du lieutenant général des Andelys. Il en eut trois fils, dont aucun n’hérila de son génie. L’aîné, capitaine de cavalerie et gentil-homme ordinaire du roi, fut père de Pierre- Alexis, marié à Nevers, en 1717, et dont le fils, C/aude- Étienne, donna le jour à Jeanne-Marie CorNeilce et à Pierre-Alexts, qui a laissé cinq enfants, Pierre-Alexis était encore réduit en 1817 à demander au ministre des finances une petite place, « au nom du grand Corneille, dont il était, écrivait-il, le vrai sang en ligne directe ». Il fut plus tard nommé professeur au collége de Rouen. Un de ses frères avait sous la Restauration une petite boutique de libraire près de la place des Victoires. Une de ses sœurs essaya vainement, à la même époque, de débuter au Théâtre-Français dans la tragédie. Voltaire n'avait connu qu’une petite nièce de Corneille, ef ce fut pour lui constituer une dot qu'il publia, en 1764, ses Commentaires. Sous Louis XVI, Malesherbes connut dans Jeanne-Marie Corneille une descendante directe du grand homme; il en fit sa pupille, et lui obtint une pension sur la Comédie-Française. Elle avait sous la Restauration, un bureau de tabac rue Montmartre, et élevait cinq enfants de son frère. Le second fils de l’auteur du Cid, officier de cavalerie comme son frère ainé, fut tué à la fleur de l’âge; le troisième, entré dans les ordres, obtint en 1680 le bénéfice d’Aigue-Vive, dans la Touraine.
Corneille mourut à soixante-dix-buit ans, le 1°" octobre 1684. Louis XIV lui envoya un secours pendant sa dernière maladie; mais ce grand poëte n’appartient pas à ce règne, comme on est convenu de le dire. Il avait donné tous ses chefs-d'œuvre à l’avénement de ce prince; et les rois, quelque grands qu'ils soient, n’ont pas le pouvoir de créer des génies ; c’est assez qu'ils ne les persécutent pas. A Corneille plus qu’à Louis XIV appartient en effet l’honneur d’avoir donné Molière et Racine à la France. Ce grand monarque est assez riche de sa propre gloire, et son siècle est assez beau pour n’avoir pas besoin d'emprunter un éclat qui lui est étranger. On voitencore à Rouen, rue de la Pie, l'humble maison où naquit le grand tragique. Le 6 juin 1834 cette ville inaugura dans ses murs la statue de son illustre compatriote.
CORNEXLLE (Tuomas), frère du précédent, plus jeune que lui de vingt années, naquit à Rouen, le 20 août 1625. Élevé au collége des jésuites de cette ville, il ne s’y fit distinguer que par une pièce en vers latins, que son maitre de rhétorique fit représenter à la distribution des prix à la place de celle qu’il avait composée lui-même pour cette solennité. Attiré à Paris par le grand Corneille, qui avait déjà donné ses trois chefs-d’œuvre , il se fit poëte par imitation, et crut trouver dans le théâtre espagnol la gloire que l’auteur du Cid y avait puisée. Il fondit , en 1651, dans
Les Engagements du Hasard deux pièces de Calderon, et ne produisit qu’un avorton qu’il n’osa pas avouer, Le même auteur lui fournit la même année son Feint Astrologue, et don Francisco de Roxas son Bertrand de Cigaral, Deux ans après, il prit dans Antonio de Solis sa comédie de L'Amour à la Mode, et, désespérant sans doute de retrouver chez nos voisins ce que son frère y avait découvert, il exploita dans Le Berger extravagant l'ingénieuse satire de Sorel contre la manie des pastorales, Son peu de succès le ramena vers les Espagnols. Augustin Moreto lui suggéra son Charme de la Voix, et il s’en prit à l’original de la nouvelle chute qu'il éprouva. Moins malheureux dans Le Geôlier de soi-même, puisé aux même sources, il essuya un nouvel échec dans une dernière imitation sous le titre des Iltustres Ennemis, et parut enfin se dégoûter entièrement de ses premiers guides. Il osa s’abandonner à lui-même, et produisit sa tragédie de Timocrate, qui eut un succès si prodigieux que Louis XIV quitta Versailles pour venir la voir, et qu'après quatre-vingts représentations, les comédiens, lassés de la jouer, vinrent demander grâce au public, qui ne cessait d’y courir. Cette vogue extraordinaire est d'autant plus inconcevable qu’il nous serait aujourd’hui impossible de voir jouer cette pièce, et qu’il y a même du courage à la lire jusqu’au bout. Le même enthousiasme accueillit ses tragédies de Darius, de Stilicon, de Camma, de Laodice et d’Annibal, et le même public qui se pâmait à la représenfation de ces médiocrités applaudissait à peine le Britannicus de Racine. A ces prétendus chefs-d’œuvre Thomas Corneille entremêla ses tragédies de Bérénice, de Commode, de Maximien, de Pyrrhus, de Perséeet Démétrius, d'Antiochus, de Théodat, de La Mort d'Achille, et ses comédies du Galant doublé, du Baron d’Albikrac, de La Comtesse d’Orgueil, de Don César d’Avalos, compositions malheureuses, qui avaient cependant autant de droit que les premières à l'engouement du parterre.
Ce fut enfin en 1672, à l’âge de quarante-sept ans, que Thomas Corneille produisit un ouvrage digne de parvenir jusqu’à nous : Ariane lui valut un succès qui s’est soutenu, grâce encore à ce rôle unique, qui tente assez souvent les débutantes. Ce succès balança celui de Bajazet, que Racine feisait représenter en même temps; et six ans après Le Comte d’Essex vint ajouter à la réputation de Thomas Corneille. Ce ne sont pas deux chefs-d’œuvre, mais l'intérêt qui règne dans ces deux pièces, la régularité de leur marche, la pureté du dialogue, en font goûter encore la représentation. Ne disons pas toutefois, comme Voltaire, que Thomas écrivait avec plus de pureté que son frère. Remarquons seulement que la réputation de l’auteur d'Ariane l'importunait moins que la gloire de l’auteur de Cinna. La comédie du Festin de pierre est aussi restée au théâtre, et y est plus souvent jouée que les deux tragédies. On sait que cette pièce, empruntée à l’espagnol Tirso de Molina, avait été donnée en prose par Molière en 1665. Ce fut la veuve de notre grand comique qui, après la mort de son mari, pria Thomas Corneille de la mettre en vers; et cette traduction versiliée est restée seule en possession de la scène française, jusqu’à ces dernièrs temps, où l’on a vu reparaitre, sans grand succès, la pièce en prose de Molière au Théâtre-Français. Ce Convié de pierre, comme l’appelait plus justement l'auteur espagnol, était au reste l'objet d’une telle vogne en France que tous les théâtres de la capitale en avaient un ou deux à représenter. Dorimond, Rosimond , Pierre de Villiers, avaient produit le leur en même temps que Molière ; mais celui de Thomas Corneille a survécu à tous les autres ; et cette version prouve une grande facilité de versification dans ce poête, qui s’estreignit à respecter les pensées de son original. Cette facilité, qui était en effet prodigieuse, a donné lieu sans doute à cette anecdote qui depuis Voisenon traine dans toutes les biographies, sur les appels faits par Pierre Corneille à son frère, que, dans son embarras,
531 CORNEILLE
il prenalt fréquemment pour un dictionnaire de rimes.
Thomas s’exerça aussi dans la poésie lyrique pour complaire à Boileau et à Racine, qui, sans le lui dire, voulaient opposer un rival à Quinault. Racine aurait mieux fait de s’en charger : ses chœurs d’£sther et d’Athalie lui en donnaïent le droit, et il aurait mieax réussi que Thomas Corneille. Son opéra de Circé eut cependant quarante-deux représentations en 1675, et fut repris en 1701 avec un prologue et des intermèdes composés par Dancourt. Le succès de L’Inconnu fut plus étonnant. Joué la même année, il fut repris en 1724 aux Tuileries, avec un nouveau ballet, dans lequel figurèrent Louis XV et ses jeunes courtisans. Le Triomphe des Dames fut moins heureux, en 1676 : on n’y vit qu’un programme fort ennuyeux et une versification fort médiocre , que la musique ne révssit point à faire passer. Bradamante et Les Dames vengées, contre-partie de la satire de Boileau , furent accueillies avec la même froideur. Ce fut à la même époque que Thomas Corneille donna, croyonsnous, le premier exemple de ces associations d'auteurs dont on a tant abusé depuis. Il publia, de compagnie avec Visé, dont il était le collaborateur au Mercure galant, la comédie de La Devineresse, jouée en 1679 ; avec Montfleury, Le Comédien poëte, en 1673; avec Hauteroche, Le Deuil, en 1682, et L'Esprit follet, nouvelle imitation de Calderon, en 1684. Il ne restreignit point à ce genre d’ouvrages son bagage littéraire, et quarante pièces de théâtre ne suffirent point à l’activité de son esprit. Il traduisit les Épitres héroiques et les Métamorphoses d’Ovide, avec des commentaires.
Thomas Corneille était encore un grammairien distingué. Il le prouva dans les notes qu’il joignit aux Remarques de Vaugelas, dans l'édition qu’il en donna en 1687. 11 composa un dictionnaire particulier des termes des arts et des sciences, utile supplément du Dictionnaire de l’Académie, qui en avait exclu ces termes. Il était alors et depuis quelque temps au nombre des quarante : il avait longtemps sollicité cethonneur. Le grand électeur Chapelain l’en avait repoussé, en prétendant qu’à force de vouloir surpasser son aîné, il était tombé fort au-dessous de lui. C'était rejeter le tort de la nature sur une vanité que Thomas Corneille n'avait jamais connue, puisqu'il se plaisait lui-même à donner le titre de Grand à son frère. C’est à la mort de Pierre, en 1685, que PAcadémie élut Thomas à l'unanimité, croyant ne pouvoir mieux réparer la perte irréparable qu’elle avait faite, S'il faut en croire Bayle, les courtisans voulaient y faire entrer le jeune duc du Maine; mais le roi son père eut assez de sagesse pour s’y opposer et pour laisser aux quarante la liberté de leurs suffrages. Le hasard fit que Racine se trouva, corame directeur, chargé de recevoir le nouvel élu. C'était une épreuve difficile pour le rival du grand Corneille; mais il pouvait être juste sans crainte : il le fut, et ne fit suspecter sa sincérité que dans le passage où il félicitait l’auteur d’4riane de rendre à l’Académie avec le nom de Corneille l’esprit, l'enthousiasme, la modestie et les vertus de l’auteur de Cinna. Passe pour les vertus, mais la modestie était fort contestable : la vanité en effet poussa Thomas Cornéille à prendre le titre d’écuyer, et de sieur de l'Isle, dont il pouvait fort bien se passer. Il était directeur lui-même quand Fontenelle, son neveu, vint à son tour, en 1691, occuper le fauteuil de Villayer et de Servien , et il le loua avec une réserve et une délicatesse qui furent applaudies par son auditoire, et que n’imita point Lamothe-Houdard quand , succédant à Thomas Corneille , il l’appela le rival de son frère. C'était toutefois un homme d’un profond savoir en Uttérature et d’une infatigable activité, qui ne se démentit pas même lersqu'une cécité incurable vint attrister sa vieillesse, F1 n’en termina pas moins un dictionnaire géographique, auquel il {ravaillait depuis quinze ans : ce fu sa dernière publication.
Accablé d'infirmités , il se relira aux Andelys, où il possédait quelque bien, et y mourut, le 9 décembre 1709, à
— CORNÉLIE
l’âge de quatre-vingt-quatre ans. La vie paisible convenait seule à la simplicité de ses goûts. Il fuyait les grands et la cour, et n’aimait à vivre qu’au sein de l'étude et dans le commerce des Muses. Il eût pourtant brillé dans le beau monde par l’aisance de sa conversation, par la vivacité de ses reparties, et par les prodigieuses ressources d'une mémoire où tous ses ouvrages avaient trouvé place, au point de les réciter sans le secours du manuscrit. Sa politesse était exquise, même dans son extrême vieillesse, quand ses douleurs physiques auraient dû aigrir son caractère. On vante encore son empressement à reconnaître, à louer le mérite des autres, ainsi que sa générosité, sa libéralité, sa bienfaisance , que n’arrêtait point la modicité de sa fortune. VIENNET, de l’Académie Francaise,
CORNEILLE (Dom AnrToine), frère obscur des deux célèbres poëtes, Pierre et Thomas Corneille, cultiva comme eux la poésie, et cependant il a passé presque inaperçu. Chanoine du prieuré du Mont-aux-Malades-lès-Rouen, ancienne léproserie fameuse au moyen âge; condamné à l'humilité par état, sa réputation n’a pas dépassé l’enceinte du monastère ou les portes de la basilique théâtre de ses succès ; aussi n’a-t-on que des détails peu précis pour sa biographie. Sa naissance doit être placée entre 1606 et 1625, c’est-à-dire entre celle de Pierre et de Thomas. En 1636 , l’année même où le père de la tragédie donnait au public son premier chef-d'œuvre, Le Cid, Antoine Corneille était couronné à l’Académie du Puy-Sainte-Cécile ou le Puy-des-Palinods, société littéraire, qui appelait chaque année dans la métropole de la Normandie les chanteurs et les instrumentistes de tous les pays. Le but unique de cette académie et son invariable programme était de chanter dans l’église de Saint-Jean sur Renelle, et plus tard dans l’église des Carmes, la conception immaculée de Marie. Dans sa première ode, qui fut récompensée d’un anneau d’or, il décrit le naufrage d’un vaisseau dont tout l’équipage périt, à l’exception d’une jeune fille que le solitaire Martinien recueillit sur son roc escarpé. Cette légende deséglises d'Orient était ingénieusement choisie pour figurer la Vierge, seule préservée de la chute originelle. En 1638 dom Antoine présenta aux juges du Palinod un chant royal sur saint Augustin, patron de son ordreet vainqueur de l’hérésie. En voici le début :
Père du jonr! retire ton flambeau,
Je ne suis plus ta clarté coustumière ;
Uo nouvel astre, et plus digne et plus beau,
Offre à mes yeux sa divine lumière,
Pour me guider au delà du tombeau, En 1639 il fut de nouveau couronné toujours pour le même thème, l’histoire de saint Martinien; ses succès appelèrent sur lui l'attention de son évêque, et il fut nommé en 1642 curé de Fréville. Sa poésie, comme celle du P. Le Moine, de Chapelain, de Scudéry, et en général toute celle de l’époque, est souvent entachée de mauvais goût; mais il rachète ordinairement ce défaut par la chaleur du style et la hardiesse des images.
Les œuvres littéraires de dom Antoine Corneille se trouvent
dans l'Histoire du Prieuré du Mont-aux-Malades-lès- Rouen, par l'abbé Langlois, et plus complètes dans Ballin, Recueil des Palinods. A. FEILLET.
CORNÉLIE, fille du grand Scipion, et mère des Gracques ; toute l’histoire de cette femme célèbre est renfermée dans ce peu de mots; car qui se souvient, à moins d’avoir relu d’hier lès sources historiques, que son mari Tiberius Sempronius Gracchus, qui avait été censeur, deux fois consul et honoré du triomphe, la laissa veuve avec douze enfants, puis que le roi d'Égypte Ptolémée-Physcon , dans un voyage qu'il fit à Rome, la demanda en mariage et fut refusé par elle?
Dans son veuvage, elle perdit neuf de ses enfants; il ne lui en resta que trois : Sempr'onia, laide, érudite et acariâtre, qu'elle maria à Scïpion Émilien, puis Tiberius et Caius
Se ee OS
CORNELIE —
Graceuus, dont la destinée fut si courte, si agitée et si brillante. Elle-mêmne présida à leur éducation ; on sait tout le succès qui couronna ses soins. Entourée de ses fils, elle put dire à une dame qui faisait gloire devant elle de la frivole recherche de sa toilette : « Voilà ma parure et mes atours, »
On a accusé Cornélie d'avoir, par un vain motif de gloire, poussé l'aîné de ses fils, Tiberius, à proposer les réformes qui marquèrent son tribunat et causèrent sa mort. Elle reprochait, dit-on, chaque jour à ses deux fils « que les Ro- Mains n6 l’appelaient que la belle-mère de Scipion, et qu'ils ne l'appelaient pas encore la mère des Gracques ». On à de plus accusé cette Romaine d’avoir, ainsi que sa fille Sempronia, trempé dans l'assassinat de son gendre Scipion, qui avait approuvé l'assassinat de Tiberius; mais cette accusation, à peu près prouvée pour Sempronia , jalouse jusqu’à la fureur d'un mari qui la négligeait, paraît calomnieuse à égard de Cornélie.
Le peuple, bientôt revenu des défiances exagérées qu'on Jui avait inspirées contre les Gracques, leur éleva des statues et des autels ; mais ces éclatants hommages ne rendirent pas ses fils à leur malheureuse mère. Eïle supporta, dit Plutarque , son malheur avec beaucoup de constance et de magnanimité. En parlant des édifices sacrés qui avaient été construits sur les lieux où ses enfants avaient été tués, elle dit seulement : « Ils ont eu les tombeaux qu'ils méritaient, »
Elle passa le reste de ses jours dans une maison de campague près du mont de Misène, sans rien changer à sa manière de vivre. Comme elle avait beaucoup d’amis, et qu’elle aimait à recevoir les étrangers, elle avait une bonne table; sa maison était pleine de Grecs et de gens de lettres ; les rois mêmes se faisaient un honneur de recevoir ses présents et de lui en envoyer. Tous ceux qui étaient admis chez elle
. prenaient un singulier plaisir à lui entendre raconter les particularités de la vie de son père Scipion lAfricain et sa manière de vivre. Mais on l’admirait surtout quand, sans donner aucune marque de douleur et sans verser une seule larme, elle faisait l’histoire de tout ce que ses enfants avaient fait et souffert, comme si elle eût parlé de quelques anciens personnages qui lui auraient été entièrement étrangers. Cela paraissait si extraordinaire que la plupart croyaient que la vieillesse lui avait affaibli l'esprit, ou que la grandeur de ses maux lui en avait Ôté le sentiment; mais c’est que, fière d’avoir mis au jour de tels fils, ce noble orgueil absorbait en elle tout autre sentiment, et semblait m’avoir pas laissé de place au regret.
Cornélie a été l'héroïne d’une tragédie de M"° Barbier, faite en société avec l’abbé Pellegrin , représentée le 5 janvier 1703, sous le titre de Cornélie, mère des Gracques.
L'histoire nous a conservé encore le souvenir de plusieurs dames romaines du nom de Cornélie ; citons entre autres:
Cornélie, femme de Livius et mère du tribun Livius Drusus. Sa destinée eut quelque rapport avec celle de ka mère des Gracques. Elle eut aussi la douleur de voir périr sous ses yeux son fils à la fleur de l’âge. Elle était si près de lui lorsqu'on le tua, que le sang lui rejaillit au visage.
Cornélie, fille de Cinna et femme de César, qui eut d’elle Julie, mariée à Pompée.
Cornélie , fille de Metellus Scipion, destinée à voir ses deux époux périr de mort violente. Le jeune Crassus, le premier, fut tué dans la guerre contre les Parthes; Pompée fut le second, et les regrets que Cornélie donna à sa mort funeste l'ont immortalisée, et ont fourni à Corneille les traits les plus pathétiques de sa tragédie intitulée : La Mort de Pompée. Charles Du Rozoir.
CORNELIS (Corneuius), dit Cornelius de Harlem, né à Harlem, en 1562, fut de son temps l’un des plus remarquables peintres des Pays-Bas. Élève de Peter Acrtsens le jeune et de Franz Parbus, il se distingua bientôt, en opposition au style maniéré alors à la mode, par la correction
CORNELIUS 533 de son dessin et par un beau coloris, encore bien qu'il ne soit pas possible de dire de ses ouvrages qu'ils brillent par beaucoup d'originalité. Ses portraits des présidents de la Société de l’Arquebuse de Harlem, sont les toiles qui lui ont fait le plus d’honneur, Il mourut en 1638.
CORNELIUS, nom d’une famille romaine qui sedivisait en un grand nombre de branches. Celles qui appartenaient à l’ordre des patriciens furent surtout célèbres, et se distinguaient entre elles par les surnoms de Cinna, Cethegus, Dolabella, Lentulus, Scipion, Sylla, elc. Parmi celles de l’ordre des plébéiens, l’une n’avait point de surnom ; l’autre portait celui de Balbus. Tacite, l'historien , était issu d'une famille plébéienne de la race des Cornelius.
CORNELIUS (Pierre, baron DE), peintre d'histoire, chef d’une école de peinture en Allemagne, le fils d’un peintre, est né à Dusseldorf, en 1783, Il étudia de fort bonne heure la peinture , et fort jeune encore il fit concevoir des espérances qu’il a depuis pleinement justifiées. En 1810 il attira sur lui l'attention, en publiant des dessins faits sur des sujets tirés du Faust de Gœthe. Il y révéla de l’origina lité et un sentiment poétique peu ordinaire. Vers la même année, il se rendit à Rome, et, encouragé par le succès de ses premières compositions, il i{lustra le poëme des Niebelungen. Mais des études plus graves et plus sérieuses l’absorbèrent bientôt complétement. A Rome, il se lia d'étroite amitié avec Overbeck, Veitel et Schadow. Ces quatre amis, remplis d’admiration pour la peinture monumentale de l'Italie, alors complétement négligée, résolurent de la faire revivre dans des œuvres étudiées et exécutées selon l'esprit des grands maîtres. Le consul de Prusse à Rome, Bartholdy, donna aux quatre jeunes artistes une salle de son palais de la Trinita-de-Monti à décorer. Ils y peignirent l’histoire de Joseph, et ils prouvèrent qu’en étudiant les procédés matériels de la fresque ils avaient étudié et compris le stylepropre à la grande peinture. Bientôt après, Cornelius et ses amis furent chargés de décorer la villa Massini, à Rome. Le prince Massini leur donna pour sujets les trois grands poëmes italiens du Dante, de lArioste et du Tasse. La Divine Comédie échut à Cornelius ; il en fit les dessins ; mais avant qu’il eût commencé à les exécuter le prince royal de Bavière, qui l’avait connu à Rome, l’appela à Munich. Les compositions de la Divine Comédie ont été gravées et publiées en 1831.
Cornelius alla s’établir, en 1820, à Munich. Là le prince lui confia la décoration de la Glyptothèque, musée où il avait réuni tousles chefs-d’œuvre qu’il possédait dela statuaire antique. Cornelius mit dix ans à peindre deux grandes salles. Dans la première salle, il représenta, par des faits tirés de la. mythologie, et par de poétiques allégories, les rapports des dieux et des hommes ; dans la seconde, il peignit les principaux épisodes de la guerre de Troie. A peine eut-il achevé cette œuvre toute païenne d’esprit et d’expression , que le prince royal, devenu roi, le chargea de la décoration de l’église Saint-Louis à Munich. Cornelius partagea sa composition en quatre parties, d’après les espaces qu’il avait à couvrir. Dans la voûte, il peignit Dieu le Père; dans les trois absides du chœur et de la croix, la Naissance du Christ, le Crucifiement et le Jugement dernier. Ce dernier morceau est le plus important et le plus remarquable de toute l'œuvre. 1] a vingt et un mètres d’élévation. C’était une entreprise hardie de peindre le Jugement dernier après Michel-Ange. Cornelius a réussi sous un certain point, mais en négligeant la forme au profit de l’idée, qui, dans son ouvrage, est grande, énergique, saisissante, à un degré éminent. La décoration de l’église Saint-Louis fut achevée en 1840, en même temps que la décoration des loges de la Pinacothèque de Munich, dont il avait fait les dessins, et que ses élèves exécutèrent. Dans ces nouvelles compositions, destinées à illustrer les peintres italiens et allemands à l'exclusion des. peintres français, Cornelius a su donner de nouvelles preuves
de la richesse de ses idées. En 1839, il était venu à Päris, où il avait été reçu par les artistes français avec tous les égards dus à son mérite éminent. Le roi Louis-Philippe l'avait décoré alors de la croix de la Légion d'Honneur. L'ordre du Mérite de Bavière lui avait été donné depuis longtemps par le roi de Bavière, qui l'avait anobli et nommé directeur de l’Académie de Munich.
Après avoir achevé la peinture de son Jugement dernier, Cornelius se brouilla avec le roi Louis, qui blessa sa juste fierté d'artiste. Il accepta en conséquence la place de directeur de l’Académie de Berlin, que Frédéric-Guillaume lui offrit aussitôt ; et il alla alors fixer sa résidence à Berlin. Une œuvre capitale à laquelle il travailla longtemps, est la décoration du Campo-Santo de cette ville. En 1853, le roi le chargea d’une importante mission artistique à Rome ; il était de retour en 1859 à Berlin, et c’est là qu'il mourut, le 6 mars 1867. Les cartons qu’ilavait envoyés à l’exposition universelle de 1855 lui avaient valu une grande médaille d'honneur.
Cornelius est l’artiste qui a fait en peinture les œuvres les plus importantes de notre siècle. Sa fécondité était inépuisable. Si chez lui l’étude de la forme, la couleur et l'exécution pratique sont restées insuffisantes, la richesse d'imagination, ou plutôt la puissance créatrice dans l'idée. qu’il possédait à un degré des plus remarquables, en a fait
-un homme illustre. S’il n’est pas un grand peintre dans l'acception rigoureuse du mot, c’est un poète de la famille de Gœthe, universel comme lui de conception, et véritablement original. Cornelius a eu pour élèves célèbres Kaulbach , Hess, Schwanthaler. Sébaslien ALBIN.
CORNELIUS NEPOS. Voyez NEpos.
CORNELIUS SEVERUS, poëte latin, appartient à cette école contemporaine d’Ovide qui, dès le siècle d’Auguste, rivalisait à Rome de bel esprit et de fécondité avec les poëtes alexandrins, ses modèles. Alors les Grecs (Græculi) bornaïent l'ambition de leur génie à amuser les loisirs de quelques nobles patriciens. La contagion gagna Rome, et il est triste de penser que du vivant de Virgile, et en comparant aux Géo’ giques les autres poëmes didactiques du temps, par exemple l’As{ronomicon de Manilius , les Theriaca d’Æmilius Macer, le Cynegelicon de Gratius Faliseus, etc., Horace put apercevoir des traces certaines de la corruption du goûtet de l’affaiblissement de la langue. On peut en dire autant du poëme intitulé l’£fna, qui contient en 640 vers hexamètres la description du volcan de ce nom et l'explication des causes de ses éruptions. Au sortir de la barbarie du moyen âge, cette amplification n’en fut pas moins attribuée à Virgile, et imprimée parmi ses Calalecta. Depuis Scaliger on la publiait sous le nom de Cornélius Severus. Enfin, Wernsdorff a cru restituer l’Etna à son véritable auteur, Lucile (Lucilius junior ), épicurien, et ami de Sénèque. Né dans une humble fortune, ce Lucile s'était élevé par son mérite personnel, et fut, sous Néron, gouverneur en Sicile. C’est à lui que Sénèque adressa sesrecherches sur la physique. Dans l’hypothèse de Wernsdorff, il ne resterait plus de Cornelius Severus qu’un fragment de son grand ouvrage sur la Mort de Cicéron. Quel que soit l’auteur de l’£tna, il faut convenir que ce poëme, qui pourrait bien être du moyen âge, est plus précieux pour la science que pour l'imagination et le goût. Il existe une traduction française de Cornelius Severus et de Publius Syrus réunis, par Accarias de Sérion (Paris, 1736). J. AlCARD:
CORNEMUSE, instrument à vent et à anches, en usage surtout dans les campagnes, notamment au nord de la Grande-Bretagne, 11 se compose d'une peau de mouton qu’on enfle comme un ballon à l’aide du porte-vent, et de trois chalumeaux, dont l’un porte le nom de grand bourdon, l’autre celui de petit bourdon, et le troisième est plus 1pédalement appelé chalumeau. Le porte-vent a une sou- Page au dedans de la peau, qui permet au vent d'entrer,