LE
COUR
- son Lycde, examinant, sous le rapport des convenances religieuses, le sujet de La Henriade, établit que la cour de Rome n’a rien de commun avec la religion catholique. Ici nous envisagerons le mot cour dans son acception la plus générale , c’est-à-dire comme la réunion des grands qui entourent le prince, C’est dans ce sens que La Fontaine à dit :
Selon que vous serez puissant ou misérable , u Les jugements de cour vous reudront blanc ou noir,
La cour était sous l’ancien régime et est encore dans certains États de l’Europe le centre de la politesse d’une nation. Montesquieu a dit quelque part : « Je hais Versailles, parce que tout le monde y est petit. » Qu’eût-il dit de ce qui après 1830 avait succédé à Versailles? Dans l'aucienne cour de France, noble création de François 1°" et de Louis XIV, la politesse subsistait par l'égalité à laquelle l'extrême grandeur d’un seul réduisait tous ceux qui l'environnaient. Le goût dans la vieille cour était raffiné par un usage continuel des superfluités de la fortune; et, «mme a dit Saint-Évremond, «la cour est un extrait de tout le royaume; tout ce qu'il y à de plus fin et de pluspur S'y rencontre. » Cette sorte de délicatesse, noble ct gracieuse, du vieux Versailles, de Saint-Germain, de Marly, se répandait sur d’autres objets, beaucoup plus importants; elle avait passé dans le langage, dans les jugements , dans les oplnions, dans les manières, dans le ton, dans les ouvrages d'esprit : dans la galanterie, dans les mœurs même. 11 ny avait point d’endroit où la délicatesse dans les procédés fût mieux connue, plus rigoureusement observée par les honnêtes gens, et plus recherchée par les courtisans. Depuis la Révolution il n’y a plus guère de cour possible. En vain l'Empire et la Restauration voulurent reconstituer une cour : sous les broderies des maréchaux, sous les rubans des émigrés, on pouvait retrouver des courlisans sans doute; mais non des hommes de cour. Et puis les nécessités de la politique amenaient à la cour des hommes et des femmes peu faits pour Forner. Louis-Philippe alla plus loin : il ouvrit les salons de la royauté à la cohue bourgeoise ; mais il n'avait pas assurément la prétention de constituer une cour. Après 1818 quelques marquis démocrates imaginèrent de se faire une petite cour aux frais de l'État ; puis le retour de l'Empireramena les titres de la cour, sans nous en rendre les magnificences et le bon ton.
Montesquieu a défini l'air de cour l'échange de sa grandeur naturelle contre une grandeur empruntée : cet air selon lui est le vernis séduisant sous lequel se dérobent souvent l’ambition des hommes oisifs, la bassesse des hommes orgueilleux , le désir de s’enrichir sans travail, Paversion pour la vérité, la flatterie, la trahison, la perfdie, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l'espoir qu'on fonde sur ses faiblesses, en un mot
la malhonnèêteté avec tout son cortége, sous les dehors de -
honnêteté la plus vraie. Le mensonge et la flatterie règnent presque sans partage à la cour, et sans l'appui de ces deux vices un honnête homme peut à peine s’y soutenir, « Les cours seraient désertes, et les rois presque seuls, si l’on était guéri de la vanité et de l'intérêt, » dit La Bruyère. « C’est à la cour que les passions s'excitent et conspirent contre l'innocence, » dit Fléchier. « La fourberie passe pour vertu à la cour, » ajoute Arnauld. Racine dit aussi :
Mais, hélas ! à la cour Combien tout ce qu’on dit est loin de ce qu’on pense ! Que la bouche et le cœur sont peu d'intelligence !
11 y a bien de la différence entre un Æomme de cour et un komme de la cour. Un homme de cour, n’en déplaise à Beaumarchais, est un homme que sa naissance et d’hono-
rables emplois attachent à la résidence du souverain , et qui è d'ailleurs les manières de La cour. Un homme de la cour désigne un homme d’un rang peu élevé que certaines fonc-
tions appellent à la cour. Par un de ces caprices aux= quels toutes les langues sont sujettes, si Aomme de cour peut être äinsi quelquefois une qualification honorable, femme de cour ne peut se prendre qu’en mauvaise part. « Une femme de cour, dit le P. Bouhours, est d'ordinaire une femme d'intrigues, » mais une femme de la cour est une femme que sa naissance ou ses emplois fixent naturellement et honorablement à la cour.
Cour exprime les assiduités respectueuses que l’on rend à un roi, à un grand, à une femme. Ce ministre avait grosse cour à son lever. Les officiers d'armée vont faire leur cour à leur général. « Quand dans un royaume il y a plus d’avantage à Jaire La cour qu’à faire son devoir, tout est perdu, » dit Montesquieu. Faire la cour se prend aussi en mauvaise part pour exprimer des assiduités intéressées rendues à une riche veuve dont on veut épouser la dot; à une vieille opulente dont on veut exploiter les tendres faiblesses ou capter la succession. Savoir la cour est une expression souvent employée dans les bons auteurs du siècle de Louis XIV. « Le reproche en un sens le plus honorable que l’on puisse faire à un homme, dit La Bruyère, c’est de lui dire qu’il ne sait pas la cour ; il n’y a sorte de vertus qu’on ne rassemble en lui par ce seul mot. Un homme qui sait La cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable : il dissimule les mauvais offices , sourit à ses ennemis , contraint son humeur, déguise ses passions, domine son cœur, parle et agit contre ses sentiments. » On dit dans le style familier, pour exprimer qu’un homme a de belles manières : &7 sent son homme de cour. :
Dire d’un courtisan sous la Régence que c'était un hommede la vieille cour, c'était faire de lui un éloge presque aussi beau que si l’on avait dit un Lomme de la vieille roche. On disait, on imprimait autrefvis : Z/ a écrit en cour, il est bien en cour, pour il a écrit à la cour, il est bien à la cour. On disaitautrefois un évêque de cour pour désigner un prélat suivant /a cour, ne résidant point dans son diocèse, et briguant la faveur. Bossuet n’est peut-être pas à l'abri du reproche d'avoir été un évéque de cour. Massillon, lorsqu'il sacra le cardinal Dubois, agit assurément en évéque de cour. Amis de cour indique des amis sur qui on ne peut guère compter, de ces amis qui vous déchirent en votre absence, et font leur cour à vos dépens.
Allons , ferme! poussez ! mes Dons amis de cour,
s’écrie le Misanthrope de Molière en sa vertueuse indignation. Malheureusement, dans les carrières les moins élevées on trouve aussi de bons amis de cour.
Pestle de cour exprime ces courtisans sans importance, dont l’unique affaire est de desservir les autres par des rapports malveillants, des médisances et des calomnies. Balzac a employé l'expression de renards de cour, pour caractériser de fins courtisans. Mouche de cour, espion courtisan, qui rend compte au maître de ce qui se passe. On appelle cau bénite de cour les vaines promesses, les caresses frompeuses et les compliments tels qu’en font les gens de cour.
La cour était autrefois un objet d’admiration et d'envie pour la ville et pour la province. La province surtout était l'endroit d'où la cour, centre unique de toutes les passions les plus fines, les plus déliées et les plus dangereuses, paraissait , comme dans son point de vue, un lieu admirable : « A mesure qu’on s'en approche, ses agrémeuts diminuent comme ceux d’une perspective que l'on voit de trop près. » On s’accoutumne difficilement à une vie qui se passe dans une antichambre, dans des cours et sur un escalier. C’est ce qui à fait dire au comte Gabriel Oxenstiern, dans ses Pensées : « La vie de la cour ressemble à celle que l'on mène aux galères, où les forçats qui voguent mal sont battus, et
| ceux qui travaillent bien ont du biscuit et de l’ean pour ré-
compense. il n’y a point de profession dont l'extérieur soit plus riant, mais il n’en est point qui {raîne à sa suite plus d’amertume et de chagrin. Un gentil-homme est maître chez lui; à la cour il est esclave... » Voici quelques vers cités par ce courtisan philosophe, sur la vie de cour :
Servir le souverain et se donner un maitre, Dépendre absolument des volontés d’autrui, Deweurer en des lieux où l’on ne voudrait être, Pour ut peu de plaisir souffrir beaucoup d’ennti, Ne témoigner jamais ce qu'ea son cœur ou pense, Suivre les favoris sans pourtant les aimer, S'appauvrir en effet, s'enrichir d'espérance, Louer tout ce qu’on voit, mais ne rien estimer, Entretenir un grand d'un discours qui le flatte, Rire de voir un chien caresser une chatte, Mauger toujours fort tard, changer la nuit en jour, Être toujours debout et jamais à son aise,
Fait voir en'abrégé comme on vit à la cour,
Mais quel poëte a mieux défini la cour que La Fontaine ?
Je définis la cour un pays où les gens, ;
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
Sont ce qu'il plaît au prince, ou, s'ils ne peuvent l’être, Tâchent au moins de le paraitre,
Peuple caméléon, peuple singe du maître ;
Où dirait qu'un esprit anime mille corps :
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.
On a souvent comparé la cour à une mer orageuse et fer- {ile en naufrages. A cette occasion un trait nous revient en mémoire : Louis XIV disait à un seigneur de sa cour, en Jui montrant les nouveaux bâtiments de Versailles : « Vous souvient-il qu'il y avait là un moulin? — Oui, sire : le moulin n'y est plus, mais le vent y est encore. »
Malgré toutes ces sentences si justes portées contre la cour, ceux qui n’y sont pas admis la désirent, ceux qui l'ont quittée la regrettent. « La cour ne rend pas content, a dit un anteur, elle empêche qu’on ne le soit ailleurs. » El Saint-Évremond ajoute : « Je ne suis point dupe de ces Aypocriles de la cour, qui prêchent les autressur la retraite. » Les poëtes donnent aux dieux une cour. Les dévots appellentle Paradis la cour céleste. On connait l’expression si souvent employée de courtiser les Muses. On dit encore courliser les dames, jeunes ou vieilles, c’est-à-dire leur faire une cour sans estime, seulement pour en tirer plaisir ou profit, On courtise un vieillard pour être mis dans son {estament, Ce verbe ne s’employait jadis que dans le style fainilier ; c'est Saint-Réal qui s’en est servi le premier avec grâce dans un de ses discours sur l’histoire romaine : « Marius commença, dit-il, à courtiser le peuple, et à déclamer contre le luxe et l’orgueil insupportable des sénateurs. » Voiture l’a employé dans ces vers d’une tournure assez noble :
Les Achilles et les Thésées
La-bus, sous leurs tristes lauriers, Ne sont ni plus grands ni plus fiers, Ni leurs ombres plus courtisees.
Nos livres saints et les livres chinois pourraient nous fournir encore d’amples documents sur l’histoire des cours, depuis ce successeur de Fo-hi qui gouverna comme la Providence, el qui par conséquent dut avoir wne cour bien sage, jusqu'à David, et surtout Salomon, à qui les partisans de la galanterie ne reprocheront pas d’avoir voulu ne cour sans femmes. Avec les historiens et les écrivains grecs, on pourrait introduire le lecteur dans Les cours si antiques de ce bon roi Phéron, de ce bon roi Candaule, de cette terrible ct voluptueuse Sémiramis, dont Hérodote et Ctésias nous racon- {ent tant de merveilleuses et naïves histoires. Et la cour de Périciès ( car ce républicain en avait une) ne fut-elle pas cent fois plus brillante que celle des tyrans Pisistrate d'Athènes et Denys de Syracuse? Avec Tacite, Suétone, Pétrone , l'Histoire Auguste, nous avons pénétré dans les plus
COUR
infämes réduits de a cour de Néron, de Tibère, d'Héliogabale. Le type du courtisan en Grèce et à Rome, c’est le
parasite, le comes. Témoin les amis d'Alexandre à la table
de Clitus, les comiles d'Octave, les convives et les pour-
voyeurs de Néron : Othon, Sénécion, ete. Plus polis, nous
disons les amis du prince. Les épistolographes etles hagio-
graphes du moyen âge nous ont-ils laissé ignorer La cour des
Théodoric, des Genséric, des Altila, des Alboin? Quant à
la vieille cour d'Écosse, ou plutôt aux vieilles cours d'É-
cosse ( car chaque clan en avait une }, Walter Scott, l'Hé-
rodote de notre âge, les a exhumées toutes. En France,
grâce à la servilité de nos historiens, tout dans nos an-
niles, même depuis Childéric, l'amant adultère de Basine, se
passe à La cour. Grâce à Eginhard , nous connaissons même
dani ses détails les plus attachants /a cour de Charlemagne. : Sous la deuxième race, et même sous une partie dela troisième, /a cour de nos rois fut nomade. Delàces cours plé: nières, vastes réunions où, à des intervalles irréguliers, le
monarque, entouré des grands et de ses serviteurs , étalait
tout le fiste du trône. C’étaient des chasses, des frairies, des
cour loisés à n’en plus finir. Rien n’égalait alors le luxe et la
galanterie des cours de Toulouse, de Provence, et même de
Foix. On y faisait l'amour, on y cultivait les lettres : cowr
ne va point sans poëtes parasites et sans femmes, Mais la
véritable co de France, celle qui devint en Europe une
puissance, inlépendante des hontes et des revers de la po-
litique royale, c’est la cour telle que Françoïs J°° eommença
de la faire au Louvre. 11 dit un jour : Une cour sans femmes
esl un printemps sans fleurs ; et comme un roi n’a qu’à
dire, il eut dés femmes en foule. Alors, si la cour devint
nécessairement pour les dames un centre de corruption, elle
forma aussi cette brillante noblesse qui sous les petits-fils
du père des lettres se disputa la France, son culte et sa
couronne, Notez bien que les mignons de Henri III étaient
um autre race de courlisans, race de nains à côté des
Guises, des Montmorency, des Brissac, des Condé.
Mais le véritable roi de cour, c’est Louis XIV : grâce à son! géie pour l'étiquette, à ses habitudes de grandeur, à sa hatteur espagnole, puisée dans le sang d'Anne d’Autriche, La tour de Saint-Germain , de Versailles, de Marly, devint Pétablissement le plus admirable dans l'intérêt du trône. Noui avons pudeur de citer la cour du régent : lui-même appdlait ses courtisans des r oués. C'était se peindre avant l'hisloire. Mais l'institution de Louis XIV était telle qu'après le règne énervé de Louis XV, qui dans la fange du vice conserva jusqu’à la fin l'extérieur magnifique d’un roi, la cour de France était encore quelque chose, même sous Louis XVI.
Oublierons-nous que l'exemple de Louis XIV, le plus grand des rois selon La cour, avait fait surgir autour de lui les cours, un peu collet monté, mais savantes et polies, du grand Con dé et de la duchesse du Maine? Sous Louis XV
Chaque prince conserva sa cour, à laquelle le caractère | personnel du maître de la maison donnait un caractère particulier, L'Europe voulut imiter Louis XIV. La cour autrichienne, sans cesser d’être moins grave, apprit à sacrifier quelquefois aux Grâces. Pierre le Grand aurait voulu avoir. uné cour à la française. 1 n'eut que quelques courtisans français, qui se montrèrent dignes d’être les amis d'un grand homme. La cour de Frédéric-Guillaume, père du grand Frédéric, était toute militaire : c'était une vraie caserne, où les coups de canne avaient cours comme les bons mots à Versailles. La cour de son successeur fut moins grande que sa politique, Cette cour d’un roi poëte, philosophe, n’avait rien qui rappelât les paisibles réunions que présidaient les Aurèle ou les Antonin. C'était un mélange du corps de garde et de l’Académie : on y était, avec et corume le maitre, pédantesque et tracassier, C'était d’ailleurs une cour sans femmes, car le philosophe Frédéric courtisait à la Socrate ces tambours. Sous Catherine IT la cour de