COUR D'AMOUR — COUR DES POISONS
taine , qui vivait en 1070, et après lui plusieurs autres de ces pottes, ont fait souvent allusion à ces cours , qui pour Ja plupart se composaient d’un grand nombre de dames, comme le prouvent deux arrêts de la comtesse de Champagne, dont l'un est de 1174. I! est de même certain que ces tribunaux se conformaient en général dans leurs décisions aux règles du code d'amour, rapporté en entier par André le
chapelain, en 31 articles ; il nous suffira d’en traduire quel-
ques-uns : « Art. 1°". Le mariage n’est pas uné excuse légitime d'amour, — 2. Qui n’est pas discret ne peut aimer. — 4, L'amour va toujours en augmentant ou en diminuant. — 5, Point de saveur à ce qu'un amant prend à l’autre sans son consentement, — 7. La viduité biennale est prescrite à l'amant qui survit à l’autre. — 10. L'amour a coufume de ne pas loger dans le domicile de l’avarice. — 14. La facilité de la jouissance en diminue le prix, la difficulté l’augmente, — 19. Si l'amour s’affaiblit, il meurt bientôt; rarement il se ranime. — 31. Rien ne défend qu’une femme soit aimée de deux hommes, ni qu’un homme soit aimé de deux femmes. »
Parmi les jugements rapportés dans le manuscrit de l'Art dAimer et de La réprobation de l'amour, on en trouve plusieurs dans lesquels il est fait application de divers articles du code amoureux. Nous nous bornons à celui- ci
. de la comtesse de Champagne, qui, ayant à prononcer sur cette question : « Le véritable amour peut-il exister entre personnes mariées ? » décide la négative, en conformité de l'art. 1° : « En effet, dit-elle, les amants s'accordent tout,
mutuellement et gratuitement, sans être contraints par aucun
motif de nécessité, tandis que les époux sont tenus par devoir de subir réciproquement leurs volontés et de ne se rien refuser les uns aux autres. » Elle ajoute : « Que ce jugement, que nous avons rendu avec une extrême prudence, et d’après l'avis d’un grand nombre de dames, soit pour vous d’une vérité constatée, Ainsi jugé l'an 1174, le troisième jour des kalendes de mai, indiction vri°, »
Quant aux formes observées devant ces tribunaux, il parait que parfois les parties comparaissaient et plaidaient leur cause, ou qu’elles la faisaient plaider, et que souvent
aussi les cours d’amour prononçaient sur les questions exposées dans des suppliques ou débattues dans des tenso ns. Ces espèces de luttes poétiques étaient souvent soumises au jugement des cours d'amour. « S'ils ne se pouvoyent accorder, dit Nostradamus, ils les envoyoyent, pour en avoir la difinition, aux dames illustres présidentes, qui tenoyent cour d'amour ouverte et pléniere à Signes et à Pierrefeu, ou.à Romanin, ou à autres, et là-dessus en faisoyent arrêts. » On trouve en effet dans les poésies des troubadours plusieurs tensons à la fin desquels les interlocuteurs choisissent les cours qui doivent décider la question qui les divise.
Ces tribunaux n'étaient pas toujours exclusivement composés de dames; des chevaliers y siégeaient parfois. « Dans la cour d'Avignon, dit Nostradamus, se trouvoyent tous les poëtes, gentils-hommes et gentils-femmes du pays. » La cour qui adopta et promulgua le code amoureux était composée, au rapport d'André le chapelain, de dames et de chevaliers. Dans les provinces du nord de la France, les cours de Lille et de Tournai , au quatorzième siècle, avaient Tune et l'autre leur prince d'amour, charge annuelle, qui, s’il faut en croire Moréri, au mot froubadour, avait été alternativement remplie par le roi Richard Cœur de Lion, le roi Alfonse d’Aragon, le dauphin d'Auvergne, le comte de Provence, etc.
Quelques jugements des cours d'amour paraissent avoir été convertis en règlements généraux. C’est ainsi que la cour de-Gascogne, dans un arrêt rapporté par André le chapelaïn , ordonna qu’il serait observé comme constitution perpétuelle. I paraît également que des arrêts déjà pro-
noncés sur certaines questions faisaient jurisprudence, ct ‘
que les autres cours s’y conformaient lorsque les mêmes questions se présentaient de nouveau, La reine Eléonore motive un de ses jugements en ces termes : « Nous n'osons contredire l'arrêt de la comtesse de Champagne, qui par un jugement solennel (celui que je viens de rapporter) & prononcé que le véritable amour ne peut exister entre époux ; nous approuvons, etc. » Les parties appelaient quelquefois des jugements d’une cour à une autre, lorsqu'elles étaient l’une et l'autre mécontentes de l'arrêt qui avait été rendu. C’est ainsi que les troubadours Perceval Doria et Lanfranc Cigala eurent recours à la cour des dames de Romanin contre un jugement de la cour de Signes et Pierrefeu. L'auteur des Arcs triomphaux d'Aix rapporte également qu’on appelait des jugements de Signes à la cour souveraine qui se tenait à Romanin,
Tels sont les principaux faits qui se rattachent à l’existence et à l'organisation des cours d'amour, qui, selon Martial d'Auvergne, cessèrent avec la fameuse reine Jeanne de Naples et de Sicile, comtesse de Provence, morte en 1383. Quelque défiance que doivent inspirer les assertions de cetauteur, ilest certain qu'après le quatorzièmesiècleon ne retrouve plus aucune trace de ces tribunaux. A la vérité, le marquis de Paulmy, dans ses Mélanges tirés d’une grande bibliothèque, parle d’une cour amoureuse tenue, sous le règne de Charles VI, par la belle-sœur de ce roi, grand’raère de Louis XII; mais d’autres femmes n’y siégeaient pas, et cette société, formée pour le plaisir, avait en outre pour principal objet de tourner en ridicule tout ce qu’il y a de plus grave et deplus sérieux. Le roï René chercha également à rappeler les usages et les traditions des cours d’amour, en créant, comme dans le nord de la France, pour assister à la fameuse procession de la Fête-Dieu d’Aix, la charge de prince d'amour, qui avait entre autres prérogatives le droit d'imposer une amende, nommée pelote, à tous ceux, qui se mariaient avec des personnes. étrangères au pays ou qui convolaient en secondes noces. Cette charge n’aété supprimée que par un édit du 28 juin 1668. Enfin, on peut regarder comme une dernière imitation des cours d'amour l'assemblée tenue à Ruel par le cardinal de Richelieu, pour examiner une question de galanterie soulevée à l'hôtel de Rambouillet. Cette assemblée, selon les mémoires de la princesse palatine, qui en faisait partie, ainsi que plusieurs dames de première qualité, fut présidée par sa sœur Marie, depuis femme de Sigismond IV ,roi de Pologne. Mile de Scudéry y remplit les fonctions d'avocat général, etsur ses conclusions il fut décidé « qu’un véritable amant doit être plus occupé de son amour que des sentiments qu’il inspire ». PELLISSIER.
COUR D’APPEL, Voyez ApreL (Cour d’),
COUR D’ASSISES. Voyez Assises (Cour d’).
COUR DE CASSATION. Voyez Cassarion (Courde).
COUR DES AIDES. Voyez Aes (Cour des).
COUR DES COMPTES. Voyez Comptes ( Cour des).
COUR DES MIRACLES. Voyez MinacLes (Cour des).
COUR DES MONNAIES. Voyez MoNNaIss.
COUR DES PAIRS. Voyez Pains.
COUR DES POISONS. On appelait ainsi la chambre royale établie à l’Arsenal par lettres-patentes du 7 avril 1679, et contre-signées Colbert, « pour connaître et juger les accusés prévenus de poisons, maléfices, impiétés, sacriléges, protanations, et fausse monnaie, circonstances et dépendances, tant dans la ville de Paris qu’en divers autres lieux du royaume. » Cette commission extraordinaire se composait de huit conseillers d'État, six maîtres desrequêtes. La Reynie, lieutenant général de police, et de Bezons, conseiller d’État, furent nommés rapporteurs.
La mort tout à fait imprévue de Mmc Henriette avait effrayé la cour sans l’éclairer sur les funestes conséquences de l'impunité d’un si grand crime; la fille de Charles [°° était morte empoisonnée ; aucune poursuite judiciaire ne fut ordonnée pour connaître et punir les coupables. Depuis 1676.
les crimes d’empoisonnement s'étaient multipliés avec une effrayante intensité, malgré l’inflexible sévérité des arrêts du parlement. La marquise de Brinvilliérs, quoique protégée par une partie du haut clergé et de la magistrature même, avait été condamnée à la peine capitale, et ava#k subi son arrêt. Hamelin, dil La Chaussée, ancien valet de chambre du chevalier de Sainte-Croix, passé au service de M. d’Aubray, frère de Mme de Brinvilliers et empoisonné par elle, avait péri sur l’échafaud ; ses deux autres complices, l’Italien Exili et le chevalier de Sainte-Croix, auraientsans doute expié leurs crimes sur l’échafaud ; maislepremier était mort en prison, l’autre avait péri en manipulant un poison très-sublil. Deux autres individus impliqués dans la même accusation, Bastard et Le Maître, étaient détenus, Jun à la Conciergerie, l’autre à la Bastille, et le parlement instruisait leur procès, quand l’ordonnance royale créa la chambre des poisons.
Les révélations de plusieurs empoisonneurs condamnés avaient signalé comme complices de leurs crimes des seigneurs et des grandes dames de la cour ; le maréchal duc de Luxembourg, les deux nièces de Mazarin, Olympe et Marie-Anne Mancini, duchesse de Bouillon et comtesse de Soissons, étaient gravement compromis. L'abbé Le Sage, condamné et exécuté depuis comme empoisonneur, avait déclaré que Pas, marquis de Feuquières, colonel d'un régiment d'infanterie , lui avait offert 2,000 livres de rentes s’il parvenait à le défaire du proche parent d’une demoiselle qu’il voulait épouser, et qui seul s’opposait à ce mariage ; que la veuve du président Le Féron, mort empoisonné, avait, de la part de Mme de Dreux, sollicité la V oisin de la défaire de deux magistrats, dont l’un, conseiller à la cour des monnaies, avait sauvé la vie à la Voisin, qui n’en fournit pas moins le poison demandé par Mme de Dreux, et reçut pour prix de ce double empoisonnement un collier de diamants évalué à cinq cents écus. Le Sage avait ajouté que la duchesse de Vivonne l’avait consulté sur le moyen de retirer des mains &e la Fillastre, autre empoisonneuse, un billet signé d’elle, duchesse de Vivonne, et des duchesses d'Angoulême , de Vitry et de la princesse de Tingry. C'e billet regardait le roi, et contenait des choses épouvantubles. Mme de Vivonne l'avait supplié plusieurs fois, et les larmes aux yeux, de tout tenter pour faire revenir ledil papier; enfin, il l'avait déterminée à écrire sur un bulletin ce qu’elle demandait; en sa présence il brüla, ou plutôt feignit de brûler ce bulletin, mais il en substitua un autre, et en lisant le dernier billet écrit par Mme de Vivonne il avait appris le secret de cette dame. Cet escamotage du billet brûlé était le moyen qu’employaient ordinairement les fabricateurs ou distributeurs de poison, pour s'assurer la protection de leurs nobles complices. L'abbé Le Sage avait ainsi surpris la confiance du maréchal de Luxembourg et de la duchesse de Bouillon ; et sur ce point ses révélations sont parfaitement d’accord avec les interrogatoires du maréchal et de Mme de Bouillon.
La Voisin était la grande entremelteuse dans ces criminelles négociations, C'était presque toujours à elle que s’adressaient les grandes dames et les seigneurs qui voulaient se défaire de quelqu'un. Ce fut encore la Voisin qui introduisit la duchesse de Bouillon et le maréchal de Luxembourg chez Le Sage. Un billet écrit par l'un et l’autre fut remis à cet abbé, ficelé et cacheté, puis jeté dans un fourneau et brûlé . ce billet, suivant la promesse du savant physicien, devait se retrouver dans une porcelaine chez Mme de Bouillon. 1] ne s’y trouva pas, mais quelques jours après Le Sage l’apporta lui-même; il était tel que Mme de Bouillon et le maréchal l'avaient vu jeter dans le fourneau et brûler, Le Sage l’avait lu ; il ne contenait rien de mystérieux ; la duchesse y demandait des nouvelles de son époux absent, et le maréchal, si le duc de Beaufort était mort, Ce billet avait bien tardé à reveair, mais la crédulité des deux no-