‹ Dictoinnaire del converstaion et de la lecture. Seconde Edition. v6Chapitre 517 sur 607 · CR | CRE · texte numérisé non relu

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reste, leur degré réel de parenté. Si deux personnes se trou-

vent être cousins à des degrés différents, le plus rapproché de la souche est vis-à-vis de l’autre son oncle ou sa tante à la mode de Bretagne.

Cousin, cousine se dit encore pour exprimer de pures relations de familiarité ; deux personnes qui sont mal ensemble ne sont pas cousines. Les rois se traitent entre eux de cousins. Ce ne fut que sous François I°* (environ l'an 1540) qu’ils commencèrent à faire des cousins de la plupart des grands constitués en dignité. Henri IL est le premier de nos rois qui ait décoré les maréchaux et les ducs et pairs de ce titre d'honneur.

Cousiner, c'est l’action du parasite qui considère les étrangers comme des parents, comme des cousins, des personnes, enfin, avec lesquelles on peut agir sans se gêner et demander à diner sans plus de façons.

COUSIN (Entomologie), en latin culex. Les cousins forment un genre très-intéressant, que les entomologistes placent parmi les diptères, dans une petite famille appelée des culicides ; ils ont le corps et les pieds fort allongés et velus, les antennes très-garnies de poils, et qui forment un panache dans les mâles ; les yeux sont grands, très-rapprochés , et les palpes avancés, filiformes et velus, de la longueur de la trompe, laquelle est composée d’un tube membraneux, cylindrique, et d’un suçoir de cinq filets écailleux , produisant l'effet d’un aiguillon ; leurs ailes sont au nombre de deux, et couchées horizontalement l’une sur l’autre au-dessus du corps. On sait combien ces insectes sont importuns, combien leur piqûre est douloureuse, et leur opiniâtreté à nous poursuivre insupportable. Comme ils sont très-communs, il a été facile de les étudier, et on connaît aujourd’hui presque toutes les particularités de leurs pyte.

es cousins sont des insectes à métamorphoses, dont les larves vivent dans l’eau, et qui pour cette raison sont plus abondants dans les lieux aquatiques , et surtoutles marais, que partout ailleurs. Dans les premiers temps de leur vie, ce sont de petits êtres assez semblables aux têtards, et que Von trouve en grande abondance dans les moindres flaques pendant cet état, qui est l’état de larve, ils sont privés de pattes; leur tête est grosse et séparée, par un petit étranglement en forme de cou, d'avec le corps, qui est allongé. Ils sont alors d’une vivacité singulière, nagent dans le liquide en s’agitant brusquement, et. viennent le plus souvent à la surface pour respirer, ce qu’ils font au moyen d’un petit tuyau évasé en entonnoir à son extrémité, et qui se trouve à l’extrémité postérieure de leur abdomen. Dès que l’on remue l’eau où même qu’on s’en approche, on voit toutes ces petites larves se précipiter au fond avec la plus grande promptitude ; maïs elles sont bientôt obligées de venir respirer, et si l'on reste quelques instants sans bouger, on ne tarde pas à les voir reparaître. Toutes ont autour de la bouche plusieurs barbillons garnis de poils ; elles les font jouer continuellement avec beaucoup de vitesse, de manière à imprimer au liquide de petits courants qui portent vers leur houche les aliments dont elles doivent se nourrir. Ces larves, de même que celles des autres insectes, changent plusieurs fois de peau; elles en prennent au moins trois dans l’espace d’une quinzaine de jours; après ce temps elles revêtent la forme de nymphes, qu’elles ne gardent que huit ou dix jours au plus, et ensuite elles arrivent à l’état parfait.

Elles quittent alors les eaux, et prennent l'air pour habitation, Cett#lernière métamorphose se fait très-promptement, et s’accompagne de circonstances vraiment curieuses, La nymphe, placée à la surface de l’eau, sort du liquide une partie de son corps, et fait crever son enveloppe. La tête du cousin apparaît d’abord , puis ensuite son thorax , son abdomen, et en dernier lieu ses pattes; c’est alorsun moment des plus périlleux : il n’a enve-

loppe de nymphe, légère embarcation, que le moindre zéphir, le moindre souffle, peut faire chavirer. L'animal est la voile et le mât de ce petit navire; il s'élève peu à peu au-dessus, prenant sur lui son point d'appui, et aussi sur le liquide, qui offre à ses pattes assez de résistance pour lui permettre de les y appuyer; après qu’il s’est contracté à plusieurs reprises, et qu’il est parvenu à sortir toutes ses parties les unes après les autres, il doit chercher à s'envoler le plus tôt possible. Une vie nouvelle commence alors pour lui : il va chercher une nourriture d’un nouveau genre , et s'occuper de perpétuer son espèce. La manière dont se fait l'accouple ment est encore peu connue ; on sait seulement que cet acte dure peu de temps , et que les mâles se tiennent par troupes nombreuses élevées dans les airs; quelques femelles s’approchent de ces troupes, s’y mélent, et ont bientôt chors: un compagnon : elles s'unissent à lui, volent quelques instants ensemble loin de la troupe, et bientôt après s’en séparent. Lorsqu’elles ont été fécondées, elles se préparent à pondre leurs œufs, et vont les déposer à la surface de l’eau. Les œufs doivent être à proximité du liquide, muis ils ne doivent point être submergés; autrement, ils ne pourraient éclore et se pourriraient bientôt : les femelles les disposent en forme de pelits bateaux, qu’elles déposent à la surface, où ils restent quelque temps. Ces œufs sont d’abord blancs, mais ils deviennent bientôt gris, et ensuite d’un brun verdâtre; les larves en sortent au bout de deux ou trois jours ; elles les percent par leur extrémité inférieure, et se trouvent en les quittant dans l’élément qui doit les nourrir, Chaque femelle pond environ trois cents œufs, et les petits qui en sortent ont subi toutes leurs métamorphoses dans l’espace de trois ou quatre semaines : aussi ces insectes produisent-ils plusieurs générations dans la même année; ils sont d’ailleurs assez vivaces, et peuvent supporter les plus grands froids.

Les cousins sont très-avides de notre sang; ils nous pour. suivent avec une opiniâtreté singulière, et s’introduisent jusque dans nos demeures; leur aiguillon est l'instrument avec lequel ils nous tourmentent ; ils le font sortir de la trompe qui lui sert d’étui, et l'enfoncent de plus en plus dans nos chars, en même temps qu'ils distillent dans la plaie une liqueur vénéneuse, qui est la cause de lirritation et de l’enflure qui s’ensuivent. On a observé que les fe melles sont les seules qui nous inquiètent.

Quand on a été piqué par un de ces insectes, on ne doi pas se gratter, ce qui ne ferait qu'’augmenter l'irritation. {1 faut se contenter de mouiller la petite plaie avec un peu d’extrait de saturne ou de vinaigre, ou même d’eau salée; souvent la salive suffit : l'ammoniaque liquide étendue dans deux 'ou {rois parties d’eau agit encore d’une manière plus rapide ; la douleur se dissipe alors promptement.

Les cousins sont connus en Amérique sous le nom de maringouins et de moustiques : on est obligé, dans certaines contrées , si l’on veut se préserver de leurs atteintes, de s’envelopper ou d’envelopper sa couche d’une gaze appeiée moustiquaire. Les Lapons les éloignent avec le feu et en se frottant les parties nues du corps avec de la graisse, Ces insectes se montrent surtout en plus grande quantité le soir et pendant les belles nuits de l'été; ils poursuivent les animaux pour se nourrir de leur sang, et recherchent aussi le suc des fleurs.

Le genre culex a été établi par Linné : il renferme un nombre immense d'espèces répandues sur tous les points de la terre; les auteurs le subdivisent généralement en troissousgenres, qui sont les suivants : 1° cousins proprement dits, 2° anophèles, 3° ædès. Le cousin commun (culex pipiens, Linné) est l'espèce la plus répandue chez nous; il appartient au groupe des cousins proprement dits.

Les étymologistes font venir le mot cousin (insecte) du latin culex, dont on a fait, par des altérations successives, culcinus, coucin et enfin cousin. P. GERvais,

COUSIN (Jzan), qui vivait dans le seizième siècle , est re premier de notre école qui se soit fait une réputation comme peintre d'histoire. C’est à Soucy, près de Sens, qu'il reçut le jour : la date de sa naissance est inconnue, ainsi

que l’époque de sa mort; on sait seulement qu'il a vu les”

règnes de Henri II, François I, Charles IX et Henri HI.

Jean Cousin doit principalement la popularité de son nom dans les arts aux traités qu'il a publiés sur les sciences accessoires du dessin, dont ilavait fait une étude spéciale; ses leçons de géumétrie, de perspective, et son petit livre des proportions du corps humain, ont été longtemps le guide classique des élèves dans la peiuture et la sculpture, qu’il cultiva lui-même avec un égal succès. Lorsque Jean Cousin parut, la peinture sur verre était en grande faveur pour la décoration des églises , et le clergé d’alors était presque le seul corps, vu ses immenses richesses, en état d'exploiter utilement et convenablement le génie d’un homme de mérite. C’est surtout à ce genre de travail que Cousin eut l’occasion d'occuper son savant pinceau. Plusieurs chapelles de Sens et des environs de cette ville épiscopale s’enrichirent ainsi de compositions remarquables par l’éclat des couleurs autant que par des contours, ayant quelque chose des écoles florentine et romaine, quoique empreintes parfois du caractère modifié de certaines œuvres gothiques; c’est un mélange dont on-peut se faire une idée en se rappelant que n’étant pas allé visiter l'Italie, Cousin a eu cependant sous les yeux les tableaux que François 1°° avait déjà fait venir de cette mère patrie des beaux-arts. Lés vitraux du chœur de Saint-Gervais à Paris, représentant Le Martyre de saint Laurent, La Samarilaine et Le Paralytique, offrent ce goût complexe dans les belles parties que l'on y rencontre. Un portrait en pied de François 1°’, deux sujets tirés de l’Apocalypse, les grisailles provenant du château d’Anet, que Henri I] fit bâtir pour la célèbre Diane de Poitiers, sont tracés d’une main hardie et habile : ces productions sur verre ont attiré l'attention des connaisseurs alors qu’elles ornaïent ce riche musée , dispersé maintenant, où les siècles écoulés de l’ère française se résumaient dans les monuments authentiques qui s’y trouvaient réunis : le modelé de ces peintures expressives est le résultat de hachures largement disposées , ainsi que dans les cartons dessinés par les grands maitres de l'école italienne, pour servir à la confection de leurs fresques.

Quelques historiographes ont cru devoir conserver à Jean Cousin le surnom de Michel-Ange français, qu'il reçut de son vivant. Si l’on veut exprimer par cette qualification la supériorité que notre peintre eut sur ses rivaux contemporains , la postérité ne peut que ratifier ce titre brillant ; mais si la comparaison repose uniquement sur l'appréciation respective des conceptions des deux artistes, il faut avouer que l’Italien est supérieur à celui qui lui fut opposé. Que l’on mette seulement en parallèle cette scène étonnante par la srodigieuse fécondité des épisodes, cette gigantesque et sublime représentation du dernier jour de l'humanité tout entière, de ce jugement universel, où Michel-Ange épouvante et glace d’effroi le chrétien coupable, avec le même sujet à Y'huile, où, dans un espace resserré, Cousin a tenté de retracer aussi ce moment terrible de la justice divine envers les nations ressuscitées, on ne pourra plus constater d’autre analogie que des rapports de parité relative dans une carrière semblable.

Comme Michel-Ange, Cousin a été bon architecte, et son mausolée de l'amiral Chabot atteste qu'en qualité de sculpteur il peut tenir une place honorable auprès de Jean Goujon, son émule et son ami. La figure de l'amiral, armé de toutes pièces, est couchée; son attitude calme et majestueuse présente de la noblesse et ce recueillement propre à hviter l’âme du spectateur à reporter ses pensées au souvenir du héros qui n’est plus. Cette statue, l’une des plus estimées qui soient sorties d’un ciseau de notre pays, est d'un style sévère, d'un dessin correct et d’une exécution ferme et

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grande. Deux figures du même maître et de proportion demf nature, que l’on a pu voir également au Musée des Monuments Français, sont naïvement posées, et, sans accuser autant de correction que la précédente, montrent un faire élégant et gracieux , malgré le jeu trop maniéré des draperies, ajustées dans le goût de celles de Germain Pilon.

- Cousin a produit peu de tableaux à l'huile : on cite parmi ses portraits celui de sa fille Marie et celui du chanoine Jean Bouvier. On retrouve aisément dans les œuvres de Cousin l’ubservation des sciences dont il a donné les préceptes : son coloris est éclatant, mais médiocre; dans les vitraux de sa main , et qui se sont conservés jusqu’à nous, c’est un coloriage éblouissant par la vigueur et la netteté des tons, que rehausse encore le jeu de la lumière qui les traverse. Son dessin participe souvent de celui de l’école de Michel-Ange ; mais il a cette sécheresse que nécessite le genre auquel il s’est plus particulièrement livré : ses compositions à l'huile ont plus d'harmonie, et nous devons dire à cette occasion que c’est Cousin qui avant tout autre en France s’est servi de ce procédé. Des expressions animées, des pensées hautes, de la facilité, de la fermeté , distinguent le talent de cet artiste, qui n’a point fait d'élève.

Pierre de Jode a gravé de même grandeur (1,46 sur 1,42) Le Jugement dernier de Jean Cousin, que possède actuellement la galerie du Louvre. J.-B. DELESTRE.

COUSIN ({ Vicror }, membre de l’Académie Française et de l'Académie des Sciences morales et politiques, commandeur de la Légion d'Honneur, ancien pair de France et ancien ministre de l'instruction publique sous Louis- Philippe, né à Paris le 28 novembre 1799, fit ses études au lycée Charlemagne, remporta en 1810 le prix d'honneur au concours général, et entra quelque temps après à l’'École Normale. Ses succès dans cet établissement furent tels qu’en 1812 il y fut nommé répétiteur pour la littérature grecque, l’année d’après maître de conférences, et en 1814 chargé du cours de philosophie comme professeur. Il était naturel que l'éclat inaccoutumé de son enseignement appelât sur lui l'attention des hommes placés à la tête de l’université. On lui confia donc, en outre, une chaire de troisième au collége Henri IV (lycée Napoléon) et à quelque temps de là il était appelé à suppléer à la Faculté des Lettres, dans sa chaire de l’histoire de la philosophie, M. Royer-Collard, ce correspondant secret de Louis XVIII pendant toute la durée du régime impérial, que la Restauration venait d'appeler à une haute position politique. M. Cousin avait alors à peine vingt-trois ans; on voit que le pouvoir n'avait marchandé à son précoce talent ni les encouragements ni les récompenses.

En homme habile, M. Cousin comprit à ce moment que le vent n’était plus aux idées philosophiques du dix-huitième siècle ; que le nouveau gouvernement devait se donner pour mission expresse de les poursuivre partout ouvertement, dans les œuvres comme dans les institutions qui les reflètent ; et que par conséquent la carrière des emplois et des honneurs universitaires ne pouvait plus s'ouvrir désormais que pour ceux qui aideraient au triomphe de la réaction déjà commencée depuis une quinzaine d’années contre le sensualisme par les Châteaubriand, les Bonald, etc. En conséquence, le suppléant de M. Royer-Collard, désertant bruyamrnent l’école de Locke et de Condillac, dont jusque alors, sous l'influence de Laromiguière, son premier maître, il avait tenu haut et ferme le drapeau, entreprit de vulgariser chez nous li déalisme, quelque peu vague et confus, de la philosophieécossaise, de se faire en quelque sorte le continuateur de Maine de Biran, et de populariser dans nos écoles les noms, encore peu connus de Thomas Reid et de Dugald Stewart,

L'épisode des cent-jours n'interrompit que pendant quelques semaines l'apostolat philosophique de M. Cousin, qui à ce moment, pour repousser l'invasion lentée à main armée par l'usurpateur, s'enrôla résolûment parmi les vo-

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lontaires royaux. On sait que la géatreuse jeunesse dont se composait ce corps d'élite avait juré de se faire tuer sur les marches du trône légitime, plutôt que de souffrir que Buonaparte vint se réinstaller aux Tuileries, mais qu’il ne lui fut pas donné de trouver l’occasion de tenir ses promesses. Quoi qu’il en soit, le dévouement dont M. Cousin avait fait preuve dans cette circonstance critique fut apprécié par le gouvernement de la Restauration, qui, Louis X VIII une fois rentré à Paris, se garda bien de le comprendre dans le système d'épuration générale que son premier soin fut d'appliquer avec la dernière rigueur à loutes les parties de l'administration.

Maintenu dans ses diverses fonctions, M. Cousin entreprit en 1817 un voyage scientifique en Allemagne, à l'effet de s’y familiariser avec la langue, la littérature et surtout avec les penseurs de ce pays. Il y étudia d’abord les œuvres du philosophe de Kœnigsberg, pour lequel il s’éprit d’une vive admiration. Hegel, Jacobi, Fichte et Schelling devinrent ensuite successivement l’objet de ses travaux ; et bientôt il s'efforça de s’assimiler celles de leurs idées qu’il jugeait compatibles avec les principes qu’il avait puisés dans l’étude réfléchie de Descartes, empruntant à leurs divers systèmes ce qu’ils pouvaient avoir de bon et de pratique, et faisant de son mieux pour les combiner avec les principes de la philosophie écossaise, afin d’en constituer, sous le nom d’éclectisme, un système nouveau, que nous n'avons pas à apprécier dans cette notice, purement biographique, l'un de nos collaborateurs, autrement compétent que nous en pareilles matières, s'étant réservé ce soin dans l’article que le lecteur trouvera immédiatement à la suite du nôtre.

La lutte n’avait pas tardé à s'engager entre l’opinion publique et les tendances rétrogrades du pouvoir, et de jour en jour elle prenait un caractère plus nettement prononcé. L'esprit de résistance gagnait insensiblement tous les rangs de la société , et faisait des recrues jusque parmi les hommes qui naguère avaient accueilli la Restauration avec le plus d'enthousiasme. Le gouvernement royal avait promis de s’appuyer sur des institutions libres, et tous ses actes tendaient évidemment à revenir sur ceque ses séides appelaient les i7nprudentes concessions de 1814. La charte octroyée par ordonnance, disaient-ils, pouvait être mise à uéanten vertu du même droit et par la même voie. Or beaucoup l’avaient prise au sérieux, surtout parmi la génération nouvelle, à qui elle avait fait espérer pour la France les bienfaits du régime constitutionnel ; et leurs regrets étaient amers en s’apercevant qu’on les avait trompés. Les classes bourgeoïses en étaient à redouter plus que jamais le retour de la domination exclusive du clergé et de la noblesse, avec tous les abus de l’ancien régime, incessamment défendus, vantés, par une presse sans pudeur. Les partisans de l’absolutisme criaient d’ailleurs bien haut qu’il n’y avait de bonheur et de tranquillité à espérer pour le pays qu’à la condition de rendre au clergé le monopole de l'instruction publique, comme avant 1789. L'université, création essentiellement révolutionnaire puisqu'elle était l’œuvre de Napoléon, était vivement menacée, et ses fonctionnaires se voyaient chaque jour dénoncés par de dévots énergumènes comme pervertissant l'esprit de la jeunesse. L'École Normale, cette pépinière où devait se recruter le corps enseignant, était signalée surtout comme un foyer de pestilence et de contagion morales.

En ce qui est des accusations dont cette institution était l'objet, ce qu’il y a de vrai, c’est que la liberté de penser, cette base première de toutes les libertés politiques, y était hautement défendue par les différents collègues de M. Cousin, combattant un peu dans ces circonstances pro aris et focis. Or un pareil enseignement allait trop à l'encontre des idées que les hummes de la contre-révolution voulaient faire prévaloir, pour être longtemps toléré.

M. Cousin avait encore pour tribunes sa chaire de la Faculté des Lettres, le Journal des Savants et les Archives

Philosophiques. Mais bientôt aussi son enseignement à la Sorbonne parut au pouvoir offrir des dangers. La jeunesse des Écoles de Droit et de Médecine montrait, à ce qu'il paraît, trop d'empressement à suivre les leçons de léloquent pro fesseur, qui savait donner un charme tout particulier à l'ex position des questions de métaphysique les plus ardues, et qui, en présence des envahissements de l’obscurantisme et de l’absolutisme, n'hésitait pas à revendiquer le libre exercice des droits imprescriptibles de la conscience, et à proclamer la liberté de l’homme Le plus précieux des dons que lui ait faits son Créateur. En 1820 le cours de M, Cousid fut indéfiniment suspendu. Ce coup d’État au petit pied ne fut que le prélude d'une mesure autrement vigoureuse. Une ordonnance royale, rendue sans que le conseil royal d'instruction publique eût été appelé à donner son avis, prononça, le 6 septembre 1822, la fermeture de l'École Normale. |

Cette époque est incontestablement la plus brillante de la vie de M. Cousin, celle dans laquelle il a le mieux mérité la grande et juste considération qui s'attache à son nom comme intrépiue pionnier de l'intelligence et du progrès. C'est alors en effet qu’il entreprit la publication des œuvres de Proclus, une édition complète des œuvres de Descartes et sa belle traduction de Platon. Ces grands travaux ne l’empéchèrent point d'accepter le soin de présider concurremment à l'éducation de l’un des fils du maréchal Lannes; et en 1824 il alla voyager en Allemagne avec son élève pour compléter l’instruction de ce jeune homme.

Là aussi le pouvoir avait à soutenir une lutte des plus vives contre l’opinion publique. C’est au nom de la liberté qu’en 1813 les différents gouvernements allemands avaient appelé leurs sujets à prendre les armes pour en finir avec l'intolérable despotisme exercé par Napoléon sur l’Europe. Mais après la victoire les peuples, au lieu des institutions libres qu'on leur avait si solennellement promises, avaient vu rétablir toutes les entraves au progrès, toutes les vieilleries que le grand mouvement émancipateur de 1789 avait eu mis-. sion de détruire en Europe. Une compression de fer étouffait dans ce pays toute réclamation légale; dès lors les sociétés secrètes, cette honte et cette lèpre de la civilisation moderne, avaient beau jeu pour s’y développer à l’aise, en promettant à leurs affiliés et à leurs dupes la fin des souffrances communes à la suite de l'explosion prochaine et infaillible des colères et des vengeances provoquées et amassées dans les populations par le manque de foi et l'ingratitude des princes.

Or, M. Cousin fut alors dénoncé à la police de la saintealliance, représentée par la commission d'enquête siégeant à Mayence, comme faisant de la propagande révolutionnaire de l’autre côté du Rhin et comme notoirement chargé par le fameux comité directeur de mettre les ventes de carbonari français et italiens en communauté de conspiration permanente avec les sociétés secrètes d'Allemagne. Arrêté à Dresde à la demande du gouvernement prussien, il fut transféré à Berlin et incarcéré sous prévention de menées démagogiques. Sa détention ne dura pas moins de six mois, malgré le bon vouloir dont M. de Damas, alors ministre des affaires étrangères, fit preuve pour y mettre un terme. Les inquisiteurs de la sainte-alliance, après avoir soumis leur prisonnier à de nombreux interrogatoires, dans lesquels, tout en repoussant les accusations dont il était l’objet, M. Cousin se montra constamment le confesseur intrépide de la liberté, lui firent, de guerre lasse, remettre des passe-ports avec lesquels il put. enfin rentrer en France, où il fut considéré dès lors par l’opinion libérale comme l’un de ses plus glorieux martyrs.

La chute de M. de Villèle et l'inauguration d’une ère nouvelle en politique par Martignac rendirent M. Cousin à sa chaire; et jamais son auditoire ne fut plus nombreux. Dans l’ardeur empressée de la foule à se porter aux

| leçons du professeur de l’histoire de la philosophie, de.

même qu'aux cours d'histoire générale et de littérature française de M.M. Guizot et Villemain, leçons où, contre l'intention des maîtres, sans aucun doute, chaque pensée, chaque mot, étaient saisis comme autant d’allusions politiques, il y avait un salutaire avertissement de plus pour le gouvernement de la Restauration. Il ne fut pas compris. La révolution de Juillet porta aux affaires la plupart des hommes en qui depuis quinze ans le parti de la liberté et du progrès s'était habitué à voir ses chefs naturels; mais pour leur faire perdre leur popularité quelques mois d’exercice du pouvoir devaient suffire. Tous, ou à peu près, quand il leur fallut quitter le domaine des théories et des ‘abstractions, et entrer enfin dans celui des faits et de la réalité, n’eurent garde de tenir les téméraires engagements qu’ils avaient pris dans les rangs de l'opposition. On n’était point encore assez habitué en France au jeu naturel des partis dans un gouvernement constitutionnel , pour qu’à la vue de si brusques changements de front on ne criât pas bien vite à l’apostasie. Parmi les nouveaux gouvernants , il s’en rencontra beaucoup trop aussi qui donnèrent alors l'exemple du complet oubli des beaux principes d’abnégation et de désintéressement qu’ils préconisaient si fort la veille : rien de plus naturel par conséquent qu'ils héritassent des haines ardentes dont étaient naguère l’objet ceux qu’ils venaient deremplacer. La démission de M. Royer-Collard , qui refusa noblement son concours au gouvernement de Louis-Philippe, rendit M. Cousin titulaire de sa chaire à la Faculté des Lettres ; et à peu d'intervalle il fut en outre successivement nommé directeur de l'École Normale (due force avait été de rétablir dès 1826, sous la dénomination d'École Préparatoire, mais qui reprit alors son ancien titre), conseiller d’État, membre du conseil royal d'instruction publique, membre de l'Académie Française et de l’Académie des Sciences morales et poli. tiques, sans compter les improductifs honneurs de la pairie ; si bien que, grâce à ce cumul essentiellement éclectique, l'ingénieux traducteur de Platon se trouva émarger bon an mal an de vingt-cinq à trente mille francs d’appointements. Certes, à ce prix un homme d’un tel mérite n’était pas trop . rémunéré par l'État; seulement, comme tant d’autres, son tort fut de croire de la meilleure foi du monde que parce que tardive justice lui avait enfin été rendue, chacun devait se tenir pour satisfait, et que la France n’avait plus rien à demander au plus excellent gouvernement qu’il y eût sous le soleil. Cet optimisme n’était pas assez désintéressé pour devenir contagieux.

M. Cousin était arrivé aux honneurs, mais il avait irré-

missiblement perdu son renom de grand citoyen; il tâcha de .

s’en consoler par l'influence personnelle qu’il lui fut donné d'exercer sur le corps enseignant pendant toute la durée du règne de Louis-Philippe. Comme M, Guizot, comme M. Villemain, il s'était d’ailleurs dispensé, tout aussitôt après la révolution de Juillet, de remplir désormais ses fonctions de professeur, laissant à un suppléant, moyennant partage des appointements, le soin de vanter aux apprentis bacheliers ès-lettres les charmes infinis de l’idéalisme et de léclectisme. Au pouvoir, comme hors du pouvoir, il y aurait eu, suivant nous, plus de véritable dignité de leur part à ne pas déserter ainsi, pour les grandes et les petites intrigues de la politique, une carrière où ils pouvaient encore être utiles. Demeurés, de la sorte, en contact immédiat avec la jeunesse, ils eussent triomphé de bien des accusations qui finirent par leur aliéner complétement les sympathies des générations nouvelles.

En 1831 M. Cousin se fit confier par le gouvernement une mission en Allemagne à l’effet d’aller y étudier les bases données à l'instruction élémentaire en Prusse; cinq ans après il fit encore en Hollande un autre voyage dans le même but, et toujours aux frais du budget. Il a publié le fruit de ses observations pendant ces deux tournées sous ces titres : De l'état de l'Instruclion publique dans quelques

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pays de l'Allemagne et particulièrementen Prusse (3° édi tion, Paris, 1840); et de l’Instruction publique en Hol. lande (Paris, 1837). En 1840 il fut appelé à faire partie , comme ministre de l'instruction publique, du cabinet constitué le 1** mars sous la présidence de M. Thiers; et dans ce poste éminent il ne fit ni plus ni moins que ceux qui l’avaient précédé ou qui lui ont succédé. 11 est convenu en effet depuis longtemps que tout ministre de l'instruction publique , par ses mesures judicieuses et par le bonheur de ses choix, contribue toujours singulièrement à l'amélioration de cette partie si essentielle des services publics. En portant ce lémoignage du passage de M. Cousin à la direction des af. faires , nous ne ferons donc que nous conformer à un usage contre lequel nous n’avons pas la moindre envie de protester .

Si M. Cousin a cru dès 1830 devoir renoncer à occuper sa chaire, en revanche ils’est toujours montré l’un des collaborateursles plusactifs du Journal des Savants, et, en dernier lieu de la Revue des Deux Mondes. Les divers articles qu’il leur a fournis ont été réimprimés sous le titre de Fragments Philosophiques. 1 s’est aussi occupé du soin de réunir en volumes les leçons qu'il avait faites à la Sorbonne; et elles ont été publiées sous les titres de : Cours de Philosophie professé à la Faculté des Lettres pendant l'année 1818 (Paris, 1836) et Cours de l'Histoire de la Philosophie moderne.

Après la révolution de 1848, il écrivit, à la demande de l'Académie des Sciences morales et politiques, deux petits traités destinés à combattre le socialisme et le communisme. L'un est intitulé Philosophie populaire et l’autre Justice et Charité. Les autres ouvrages de M. Cousin ont tous obtenu un succès assez éclatant pour qu'il nous soit permis d’avouer ici que ces deux dissertations n’ont guère fait de bruit, et il nous paraît douteux qu’elles aïent été pour quoi que ce soit dans la victoire remportée à cette époque et plus tard encore par les idées d'ordre, de famille et de propriété sur les désolantes-théories que les hommes de l’anarchie s’efforçaient de faire prévaloir. Dans la présente année 1853, M. Cousin a encore fait paraître une curieuse étude biographique sur cette belle madame de Longueville qui réussit à attacher à son char quelques-uns des meneurs de la Fronde. Dans ce travail remarquable à plus d’un titre on trouve réunies à un haut degré toutes les qualités qui distinguent Ja manière et le style de cet écrivain. On y admire surtout la souplesse extrême d’un talent assez vigoureux pour abandonner tout à coup les hauteurs de l’abstraction philosophique et sonder d’une main sûre, et comme habituée à semblable tâche, les replis les plus cachés du cœur d’une coquette. Plus d’un lecteur profane sourit d’ailleurs en voyant la complaisance au moins singulière avec laquellé le nouvel historien de la sœur du grand Condé décrit et analyse les charmes physiques de son héroïne, et serait presque tenté de demander au grave disciple de Platon où il a appris tout cela. Mentionnons enfin, pour ètre aussi complet que possible dans cette énumération des ouvrages dont on est redevable à M. Cousin, une toute récente dissertation sur la Nature du Vrai, du Bien et du Beau. Sous le régime impérial, M. Cousin semble avoir décidément renoncé à la politique. Les lettres ne peuvent qu'y gagner.

[ Quelle que soit l'importance personnelle de M. Cousin, elle est beaucoup moindre cependant que celle de ses doctrines philosophiques, sur lesquelles nous nous proposons de hasarder un jugement.

M. Cousin est tout entier dansle mot éclectisme moderne. Or, pour tout observateur impartial, qui saura saisir le point où est arrivée aujourd’hui la philosophie, et ce qu’elle était il y a un demi-siècle, il sera facile de se rendre compte de la venue de l'éclectisme, de son règne passager, de ses défauts et deses mérites.

Le premier qui fit de l’éclectisme sans qu’on le sût fut Napoléon. Celui dont l'épée faisait triompher en Europe les

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idées révolutionnaires fut le même qui rouvrit les églises et releva les autels dispersés. Le général de la république française, l’auteur de ce code immortel où fut consacré le premier des bienfaits de la Révolution, le principe de légalité, s’assit lui-même sur le trône le plus élevé des trônes de la terre, et s’entoura d’une aristocratie que pouvaient lui envier les plus anciennes monarchies. Cette aristocratie ellemême, par les éléments divers dont elle se composait, achevait le contraste et était un nouveau symbole d’éclectisme ; car on voyait des fils de pâtre confondus avec les rejetons les plus illustres de l'antique noblesse. Cette première tentative d’éclectisme échoua, et les partisans des idées anciennes , profitant de la fatigue de celui qui avait accompli en quelques années l’œuvre de plusieurs siècles, renversèrent ce premier édifice, mais sans pouvoir toucher aux fondements. La Restauration parut, et tel était alors le besoin d’éclectisme, que les anciennes idées , qui semblaient devoir triompher, appuyées qu’elles étaient de six cent mille baïonnettes et maîtresses du foyer de l'incendie révolutionnaire, se dissipèrent comme un petit nuage devant la charte de Saint-Ouen , où le droit divin donnait la main à la déclaration des droits de l’homme, véritable formule d’un éclectisme politique beaucoup plus clair, beaucoup plus avoué que celui de Napoléon. En effet, on peut dire que l’éclectisme, c’est la Restauration, moins ses ordonnances. Aussi ne vit-il jamais de plus beaux jours que pendant les premières années de cette période.

La philosophie de Condillac était encore dominante et xieillissait paisiblement sur un trône qu'aucune opposition sérieuse ne menaçait de renverser, Laromiguière avait bien essayé de rajeunir Condillac, en s’efforçant de retirer à la sensation ce qu'il semblait par trop impossible de lui accorder, l’activité humaine ; mais Laromiguière n'avait pas conclu, et d’ailleurs sa philosophie laissait une lacune un peu forte. Il n'avait oublié qu’une toute petite faculté, laraison. Le premier qui entra décidément dans-une voie nouve.le fut Royer-Collard, qui importa les doctrines de l’école écossaise. Mais, malgré les qualités éminentes de Royer- Collard , il ne possédait peut-être pas celles qui pouvaient en faire un chef d'école. 11 légua cette tâche à M. Cousin, son disciple, et nul assurément ne s’en montrait plus digne. Plein d’une véritable éloquence, parce qu’il était passionné pour les idées dont il voulait le triomphe, il joignait à cette

"chaleur d'âme une vive et profonde intelligence de ces idées, une rigueur de logique merveilleusement secondée par une érudition précoce, et, chose rare dans un métaphysicien, une imagination toute poétique, qui rendait plus saisissables les abstractions philosophiques, en leur prêtant la couleur, le mouvement et la vie, et savait y intéresser les plus froides intelligences. Aussi fut-il accueilli avec transport par un auditoire étonné et fier à la fois du talent qui se révélait dans le jeune professeur.

S’élançant dans la chaire que Royer-Collard laissait vacante, il acheva d’y développer les doctrines écossaises , sut les revêtir de la forme française, précise, méthodique et pleine de clarté. Mais bientôt il s’y trouva à l’étroit. C’est que l'école écossaise s’occupait à peu près exclusivement de ps ychologie, et qu’elle ne poursuivait l’analyse que d’un seul terme du problème philosophique par excellence, le rapport du fini à l'infini. Elle ne menait pas assez vite, ou, comme semble le penser M. Cousin , elle ne menait point du tout au second. Or il sentait bien qu’avant tout et au point où en était la philosophie en France, il avait à réhabiliter l’idée d'infini. Il abandonna donc l'Écosse pour l'Allemagne, déchiffra l’obscure terminologie de ses philosophes et se fit kantiste. 11 consacra l’année 1818 à sortir du moi et à s'élever aux idées de vrai, de bien et de beau absolu, qu’il montra placées hors de la sphère du moi, ou, comme on dit, du subjectif , et essaya de séparer nettement l’absolu du relatif, l'idéal du réel, l'éternel du passager. 11 alla même , entraîné

par son sujet, jusqu'à proclamer l'impersonnalité de la raison , comme si l’homme pouvait arriver à l'idée d’infini avec une faculté qui ne lui appartiendrait pas, comme si l'intelligence qui s'élève à cette idée n'était pas aussi celle qui atteint le monde du fini!

Tout cela ressemblait fort à une réaction contre le dixhuitième siècle ; et l’on vit en effet sortir Ce ce mouvement philosophique un mouvement analogue en religion , en politique, dans la littérature et dans les arts. Mais si M. Cousin était venu pour réhabiliter des idées oubliées et qu'il fallait nécessairement faire revivre, il n’était pas venu pour ressusciter exclusivement le passé, et lui sacrifier les conquêtes de la philosophie moderne. Donc, après s'être promené dans les régions de l'absolu, il revint sur la terre; il y trouva l’homme, et dans l’homme la liberté, son attribut essentiel et constitutif. S’inspirant des théories de Maine de Biran, dont il avait reçu les confidences, il vit dans le moi humain non plus un être sensitif, un ingénieux mécanisme, mais une force libre, distincte de toutes les autres forces de la nature, en ce qu’elle se possède, se gouverne elle-même. Néanmoins, cette théorie de la personnalité humaine entraîna son auteur dans une exagération manifeste, et qui fut depuis l'objet de critiques parfaitement fondées. Pénétré de cette vérité, que c’est la liberté qui constitue la personne, et que l'homme sans cet attribut ne serait pas une créature distincie des autres, il arriva à faire du #01 une volonté pure, lui retirant et la raison, qu'il déclara impersonnelle, et même la sensibilité, qu’il rapporta à la nature,

La tolérance politique et la tolérance religieuse commençaient à passer dans les mœurs. M. Cousin précha la tolérance philosophique : il avait compris son siècle. Malheureusement pour elle, la Restauration cessa bientôt de le comprendre. Se laissant aller à la mauvaise pente dans laquelle Pentraînaient les adorateurs du passé et des conseillers perfides, elle s’étonna quand M. Cousin, après avoir relevé les croyances fondamentales de l'esprit humain à Pégard de la Divinité, osa formuler des théories sur la liberté humaine, appliquer ces théories à la politique, et placer en face des devoirs les droits imprescriptibles de l'humanité. M. Cousin fut réduit au silence. Mais qu'importe? Si l'on pouvait étouffer la voix du professeur et l'enlever à son auditoire, on ne pouvait de même étouffer les vérités qu’il avait fait entendre et qui étaient désormais acquises pour ceux qui l'avaient compris. D’ailleurs, M. Cousin avait alors accompli son œuvre : l’éclectisme, en ce qu’il avait d’utile, avait été suffisamment mis en lumière, et ne pouvait que perdre à vouloir continuer son règne, à se poser en système définitif et à exagérer sa valeur et sa portée. Mais M. Cousin ne pouvait le supposer : il voulait, il croyait devoir marcher toujours ; et comme il ne pouvait avancer que dans la même voie, il fit encore de l’éclectisme, mais sous une forme nouvelle ; il fit de l’éclectisme avec l'histoire. C’est la pensée que M. Cousin développa lui-même quand, deux ans plus tard, il fut rendu à sa chaire. On s'attendait à un cours dogmatique où il vengerait sans doute les grands principes auxquels on venait Ge porter atteinte jusque dans la personne du professeur, puisqu'il avait été jeté en prison pendant un de ses voyages en Allemagne, comine suspect de menées démagogiques. M. Cousin débuta par une introduction à l’histoire de la philosophie. Quoique le: public fût trompé dans son attente, il ne put refuser son admiration au professeur, dont les idées avaient pu se modifier, maïs dont le talent et l’éloquence n'avaient pas changé.

Cependant, on attendait une conclusion, une conclusion pratique, et l'enthousiasme pour le professeur se refroïdit singulièrement quand on l’entendit proclamer celle-ci : que l'humanité est condamnée à passer £ontinuelleinent par une série périodique de quatre systèmes, dont chacun était faux en lui-même, le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme; qu'a certains intervalles l'éelec-

‘680 tisme viendrait en extraire tout ce qu’ils ont de vrai, mais que chaque époque pourtant devait les voir reparaître, parce que c'était la loi de l'esprit humain de tourner ainsi dans ce cercle fatal de luttes el d'erreurs jusqu’à la consommation des siècles. Quoi de plus propre à jeter dans les âmes le découragement et le désespoir?

Que dire maintenant de la prétention de faire un système de léclectisme historique? Cette prétention a été qualifiée en des termes trop vifs pour que nous puissions les reproduire ici; nous dirons seulement que les plus beaux esprits se sont quelquefois signalés par les plus inconcevables er-

reurs. M. Cousin, qui a toujours confondu la méthode avec -

le système, et qui avait ses raisons pour cela, ne se contentait nullement d’avoir remis au jour une méthode : il voulait l’élever à la dignité d’un système, et il se mit à dire un jour : « Ma route est historique, il est vrai, mais mon but est dogmatique ; je tends à une théorie, et cette théorie je la demande à l'histoire. » (Hist. de la Phil. du dix-huilième siècle, 12° leçon.) Comme pour lever au plus tôt toute espèce de doute à cet égard, M. Cousin se hâtait de dire dès la leçon suivante : « La philosophie n’est pas à chercher, «elle est faite: » On ne pouvait plus sy tromper. Il demeurait entendu que le grand œuvre de la philosophie était achevé, que toute recherche dogmatiqueétait interdite comme une absurde entreprise. L’éclectisme défendait de penser! Écoutez plutôt le disciple répétant la parole du maître : « Faire un système est aujourd’hui un travail d’enfant, que les philosophes devraient laisser aux femmes du monde qui ont du temps et de lesprit à perdre. » (Jouffroy). Certes on ne pouvait plus lestement enterrer la philosophie. Le bon sens public se récria; et comme on est prompt en France à brûler ce qu’on a adoré, M. Cousin fut mis au ban de l’opinion, surtout quand on le vit, un an plus tard, rejeter le manteau de la philosophie comme un vêtement incommode, pour s'élancer dans la carrière des honneurs et des dignités publiques.

Trois accusations principales ont été portées contre les idées de M. Cousin : tendance au panthéisme, tendance au scep- . ficisme, tendance à l’immobilité.

Tout est écueil pour l’esprit humain. À force de chercher l'absolu et de le rencontrer au fond de toute existence relative, on est bien tenté de le regarder comme la substance unique, et de ne voir dans toute réalité contingente qu’un développement nécessaire et phénoménal de la substance éternelle de l'infini. M. Cousin ne résista pas à la tentation; dès l’année 1818 il réduisait les catégories d’Aristote et de Kant à deux : la substance et la cause ; et il finit par les ramener à une seule, la substance, qu’il conçoit unique, infinie, absorbant en elle toute réalité : « Le Dieu de la conscience, dit-il dans la préface des Fragments, n’est pas un Dieu abstrait, un roi solitaire, relégué par delà la création sur le trône d’une éternité silenciense et d’une existence absolue, qui ressemble au néant même de l'existence, c’est un Dieu à la fois vrai et réel, à la fois substance et cause... Un et plusieurs, éternité et temps, espace et nombre, essence et vie, individualité et totalité, principe, fin et milieu, au sommet de lêtre et à son plus humble degré, infini et fini tout ensemble, triple enfin, c’est-à-dire à la fois Dieu, nature et humanité. En effet, si Dieu n’est pas tout, il n'est rien, etc. » Certes, on n'accusera pas M. Cousin de manquer de franchise et de voiler sa doctrine sous l'obscurité de la pensée ou l'ambiguïté des termes. Le panthéisme ne peut être plus clairement ni plus littéralement professé. Cependant M. Cousin s'est beaucoup récrié contre cette accusation de panthéisme. I à même éloquemment réfuté cette doctrine, notamment dans son article sur Xénophane. Mais il n'a jamais essaye de prouver que celte doctrine n’est point contenue dans la préface des Fragments Philosophiques ; il n’a jamais donné satistaction à l'égard du passage que nous venons de citer,

L'homune tourne perpétuellement dans le cercle de quatre

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systèmes : or, chacun de ces systèmes est À moilié vrai, à moitié faux, et erreur s’y trouve constamment mêlée à la vérité. Qui ne voit au premier abord que cette assertion est grosse de scepticisme! Quoi! vous déclarez que tout système est erroné, et vous ne voyez pas qu’en même temps vous condamnez l’homme à une perpétuelle erreur? que vous éteignez en lui l’ardeur qui l’animait à la recherche de la-vérité, puisqu’en fin de compte le faux viendra toujours obscurcir la pureté de sa lumière? Qu’on se fasse éclectique, direz-vous, qu’on aille glaner la vérité partout, et l’on épurera ses croyances. Mais chaque système aboutit à une unité, se résume par conséquent en une idée indivisible. Il se peut que dans une théorie fausse en elle-même on rencontre des tendances utiles, des aperçus vrais, sortes de digressions ou d’inconséquences, Ce n’est point là pourtant ce qui constitue le système et son idée fondamentale. Or, si cette idée fondamentale est fausse, si elle est fausse dans chaque système, que ferez-vous? Essayerez-vous de prendre une partie de chacune? Maïs vous ne le pouvez, car chacune est indivisihle. Ou bien les prendrez-vous toutes pour les coudre ensemble? Mais vous n’obtiendrez ainsi qu'un monstrueux assemblage, un amas de contradictions. Essayez donc de concilier Platon et Épicure, Reïd et Condillac; pour le sens le plus ordinaire, l’entreprise est ridicule. Votre œuvre, au lieu d’être une restauration de la philosophie, n'est-elle pas plutôt une œuvre de destruction? Car, après avoir ainsi tout détruit, qu’avez-vous bâti sur ces ruines? Rien, et le résultat le plus positif de vos travaux est la négation de tout système; or, qu'est-ce que la négation de tout système, sinon le scepticisme? D'ailleurs, c’est aux fruits que l'arbre se peut connaître, et ces fruits, que notre époque n’a pas manqué de recueillir, l'égoisme et l’indifférence, n’attestent-ils pas leur évidente et funeste origine?

Il suffirait d’envisager l’éclectisme dogmatique pour y constater cette tendance à enfermer la philosophie dans un cercle infranchissable et à s'opposer à tout progrès. Il est si vrai que l’éclectisme ne voit pas d’autre situation possible pour l’humanité et n’a point de pensée d'avenir, qu'il a

accepté la Restauration comme la réalisation de toutes ses

idées. C’est pour cela que la charte de Louis XVIII parut à M. Cousin l'idéal des constitutions humaines, el que toutes les espérances de l’avenir brillèrent à ses yeux dans le ministère Martignac. Le système du séal{u quo est la plus pure expression du rôle de l’éclectisme. Les choses resteront et doivent rester ce qu'elles sont, n’avancer ni d’un côté m d'un autre, offrir enfin l’image de la plus parfaite immobilité. Mais il doit exister un troisième parti, placé précisément au milieu des deux autres pour leur imposer l’inaction, ce sera le juste milieu. Quelles sont les idées, les théories propres à ce troisième parti? {l n’en a aucune. Il est, il doit être l’absence de tout système; son unique tâche est de maintenir les deux ennemis à distance, et il remplira exactement l’office d’un gendarme se plaçant entre des gens qui veulent se battre, et frappant tantôt celui-ci, tantôt celui-là, au premier mouvement que l’un ou l’autre veut tenter. Voilà l’éclectisme à l’œuvre, voilà l'application rigoureuse de ce système, qui consiste à n’en pas avoir, voilà les routes glorieuses qu’il ouvre à l’humanité , voilà les progrès qu'il lui assure!

Mais que va faire l'éclectisme de la philosophie, cet élément de civilisation, qu’il plaçait lui-même à la tête de tous les autres, cette redoutable puissance qui peut changer la face du monde, et dont le développement pourrait déranger quelque chose à la bienheureuse inaction où l'humanité se trouve enchainée? La philosophie n'existera plus, si ce n’est dans les livres ; et si l’on en parle encore, ce sera pour mémoire, Depuis que M. Cousin préside otliciellement aux destinées de la philosophie en France, je demanderai ce qu'elle est devenue. Je demanderai a l'éclectisme ce qu'il en a fait, et par quelles œuvres elle a dans cette école

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