CRÉBILLON
tenne que cela devienne une histoire. Les hommes triombhent si vite, et les femmes se rendent si tôt, que toutes les idées reçues jusque alors sur la galanterie française et sur le roman français en sont étrangement dérangées. Qui aurait dit que nous viendrions des romans de la Table- Ronde, ou seulement des romans de La Calprenède ou de Mte Scudéri, à ces conversations en robe de chambre de taffetas, de ces passions éternelles à ces amusements d’un jour?
Si je vous arrête sur ces obscénités rendues plus obscènes par la gaze qui les couvre, c’est pour m’indigner avec vous de ce vice à froid et sans excuse qui fut un instant la joie et le délassement du dix-huitième siècle; c’est pour m’indigner avec vous contre ces femmes sans passion et sans amour, qui ont gàté même le vice; c’est pour marquer d’un fer chaud ces élégants marquis, vieillards de dix-huit ans, aussi inhabiles à porter le nom de leurs pères qu’à se montrer leurs rivaux en gloire et en amour; c’est pour vous faire remarquer quelle distance il y a, pour le bonheur des empires, entre une femme et une autre femme, entre M'° de La Vallièreou Mme de Montespan et la jolie prostituée qui amusait les dernières années du roi Louis XV. Pourtant, il y a peu de différence au premier abord : c’est un amant royal et une maîtresse royale; mais quelle différence, grand Dieu! Le premier aimait avec passion des femmes dignes de lui, et il rencontre Racine pour célébrer ses amours ; le second aime avec vice et sans décence une femme vicieuse et sans cœur, et tout à coup voilà une littérature corrompue, énervée ; voilà de la très-petite prose et de très-pelits vers voilà d’infâmes livres vendus sous le manteau; voilà les livres du marquis de Sade pour les grandes dames, et les romans de Crébillon fils pour les jeunes mariées ; livres obscènes également, qui surgissent subitement au milieu de la nation française, comme un commentaire nécessaire aux amours de son roi,
Intrépide historien des petits vices de cette époque, Crébiilon wa pas su saisir une seule de ses beautés. De toutes ces lemmes qui s’agitaient dans ce monde frivole, assistant en soutiant à la chute de cette monarchie si bien faite pour les femmes, et qui ne leur sera jamais rendue, Crébillon n’a vu que les plus perverses. Les femmes sans mœurs l'ont occupéexclusivement, les chastes et les honnêtes femmes lui ont échappé. A le lire, à lire J.-J. Rousseau lui-même, à lire Voltaire, à lire Diderot, à les lire tous, on dirait que le dix-huitième siècle tout entier était un siècle de courtisanes. Il est impos-
sible de flétrir les femmes comme ces gens-là les ont flétries sans le vouloir. Pourtant, quelque chose nous dit à nous qu’il y avait parmi ces femmes de grandes et généreuses verlus, Comme elles sont mortes, ces femmes, quand la Ter-
reur est venue les surprendre au milieu de leurs grandeurs ! zommes elles sont tombées chastement, arrangeant leur robe avec décence, et rougissant jusqu’au blanc des yeux de montrer leur cou nu au bourreau! Comment tout à coup, et d'un jour à l’autre, tant d’héroisme aurait-il remplacé des mœurs si lâches? comment tant de vertus se seraïent-elles fait jour parmi tant de vices? comment, si en effet la vieille aristocratie de France eût été aussi souillée que vous le dites dans vos romans et dans vos drames, cette aristocratie, surtout les femmes, se serait-elle trouvée tout de suite et sans effort au niveau de son ancienne gloire? Non, non, non! cela n’est pas possible : le vice n’était pas aussi général que vous le faites. Les héroïnes de ces romans ne sont que des exceptions effrontées à la règle générale : votre vice est trop nu et trop insipide pour que nous y croyions.
Une seule fois, et dans un livre qui pouvait être un beau livre, mais qu’il a manqué comme tout ce qu’il a fait, Crébillon a tenté de nous représenter une jeune et jolie personne de la société d'autrefois. Elégante, bien faite, spirifuelle, rieuse, pleine de noblesse, héritière d’un grand nom, et pure comme une jeune fille du dix-septième siècle, cette
DICT. DE LA CONVERS, — T, V
aimable personne s appelle Mlle de Théville : c'est un nom que je n'ai jamais oublié, tant celle qui le porte tait un charmant contraste avec tous les personnages des autres romans. Le héros du livre est partagé entre Mlle de Théville et Mlle de Lursay. Son cœur s'égare avec l’une, sa raison avec l’autre : elles sont aimables et bonnes toutes deux , Mie de Théville plus que Mlle de Lursay. Si l’on me demandait quel est le roman le plus raisonnable de Crébillon fils, je répondrais sans hésiter : Les Égarements du Cœur et de l'Esprit. I est vrai que personne ne songera à m l'adresser, cette oiseuse question,
Autemps où écrivait Crébillon fils, c’étaitla mode en France c'sst-à-dire à Paris, quiétait toute la France, de jurer beaucoup par la Grèce. Voltaire s'était avisé de nous comparer à des Athéniens; il n’était pas de jeune courtisan qui ne se crût un Alcibiade, et qui ne pritsa maitresse pour Aspasie. Jamais époque moins savante ne fit un plus grand abus de l'antiquité grecque. C'était quelque chose de si ravissant, à les entendre, que cette société de l’Attique, où les courtisanes jouaient le grand rôle, gardant pour elles la politique, la poésie et le plaisir, laissant le reste aux autres femmes! Un instant donc Aspasie fut aussi fort à la mode que M*° de Pompadour elle-même; Alcibiade balança le duc de Richelieu. C’est à cette grave étude de l'antiquité grecque, considérée sous ce chaste et noble aspect, que nous devons les Lettres athéniennes de Crébillon fils. Il y à quelque part, dans Shakspeare, un duc d'Athènes. Alcibiade, dans le roman dont je parle, est tout à fait ce duc d’Athènes. Le roman est encore un roman par lettres; Alcibiade est le héros de ce livre. Alcibiade, qui fut pendant vingt ans le type d’un élégant Parisien ; Alcibiade, dont nos grandes dames avaient fait un mousquetaire tout au moins, Crébillon fils s’est chargé ae l’habiller et de le faire parler à la dernière mode. C'était oïen la peine, à mon jeune héros, de couper la belle queue ae votre chien pour qu’on ne;parlât pas de vous!
Crébillon fils a fait d’autres livres dont je ne veux pa: parier, moins encore par respect pour le lecteur que parce que la chose est inutile. C’est une mode passée et finie aujourd’hui ; les laquaïs eux-mêmes ne lisent plus de livres obscènes, c’est une littérature morte heureusement, et qui a porté de tristes fruits! Nous ne parlerons donc pas du Sopha, dont la donnée n’est guère plus mauvaise que celle d’un autre roman intitulé : 4h, quel conte! Le Sopha est un livre de beaucoup de réputation. De tous les romans de Crébillon fils, c’est celui dont on parle le plus, sans l'avoir lu plus que les autres. A4! quel conte! est un roman en deux volumes, que je préfère de beaucoup au Sopha. Le récit est vif, animé, spirituel. Le héros du livre est un sültan imbécile qui jase ‘avec ses femmes, héros voluptueux et flaneur, qui aime avant tout les histoires et le repos, et dont Louis XV ne s’est pas du tout offensé, tant c'était un roi d'esprit.
Cependant, pour éviter à notre auteur des reproches plus graves que ceux que je lui adresse ici, je dois dire que la licence de ses livres est la faute de son époque, et non pas la sienne. Malgré ce que j'en ai dit, et malgré tout ce que j'en ai passé sous silence, les romans de Crébillon fils sont les romans les plus chastes de leur époque. Ce qui s’est fabriqué et ce qui s’est consommé de livres immondes dans ce temps-là fait frémir! La langue, le goût, les mœurs, l'esprit public, le respect du jeune âge, le cœur et l’âme de la nation, par la prose, par les vers, par les romans, par la gravure, par l’allusion, par tous les moyens que le vice blasé puisse imaginer, ont été outragés irdignement à cette époque. A cette époque les plus beaux esprits se faisaient un jeu de l’immoralité; à cette époque il y avait à la Bastille des hommes d’un grand nom et d’une grande puissance, hélas! tout nus, livrés aux assauts de la passior brutale, mordant leur table de travail, dévorés par le sang, qui écrivaient des livres infâmes. Ces livres étaient vendus
aux libraires par le lieutenant de police luismême, qui en faisait passer le prix aux auteurs!
Pour achever ce que j'avais à dire de Crébillon fils, je dois ajouter que cet homme, si léger dans ses écrits, fut pourtant de mœurs sévères dans sa vie et d’une conduite irréprochable. Sa conduite envers son père fut touchante jusqu'aux derniers moments de l’auteur de AAkadamisle. Quand le vieillard, battu par l’âge et le chagrin, vit sa haute stature se courber vers la terre, il trouva pour s'appuyer le bras de son fils. Son fils ne le quitta pas une heure, également soumis à son père, qu’il aimait, et au poête, qu’il admirait, Crébillon fils conduisit son père chez M"° de Pompadour (ne lui'en veuillez pas, cela était dans les mœurs) ; mais je trouve la scène touchante et belle. Quand il entra chez la maîtresse régnante, le noble vieillard, M®° de Pompadour était retenue au lit par cette jolie migraine qu’elle avait mise à la mode. Elle fit signe à Crébillon d’avancer près d’elle, Elle fut touchée de le voir si tremblant et si pauvre, cet homme célèbre, tout chargé de ces palmes tragiques tant respectées alors, et dont la France a fait depuis un si étrange abus. Alors elle le fit asseoir sur son lit, la charmante femme ; elle lui dit de ces paroles caressantes qu’elle disait d’une voix si douce et avec un sourire si aimable ! le vieillard était enchanté et pleurait de joie. Tout à coup entre le roi. Crébillon tout tremblant se lève : 4! mon Dieu, madame! s'écrie-l-il, nous sommes perdus! le roi m'a vu sur votre lit. Crébillon père eut une pension de mille écus sur Le Mercure de France, et ses œuvres eurent les honneurs de l’imprimerie du Louvre, Quant à son fils, il lui arriva un bonheur qu'il n'avait pas imaginé, même dans ses romans. Il était en proie à toutes les inquiétudes matérielles qui donnaient tant de charme à la vie littéraire de ce temps-là, quand un matin, une jeune Anglaise fit demander à le voir : c'était une jeune personne, jolie, riche et de bonne maison, qui s'était prise de belle passion pour Les Égarements du Cœur et de l'Esprit. Elle donna sa 1nain et sa fortune à Jolyot de Crébillon fils. Il mourut en 1777, Jules Janin.
CRÈCHE , mangeoire des animaux. Saint Luc raconte que la sainte Vierge et saint Joseph, n’ayant pu trouver place dans une hAtellerie publique, furent obligés de seretirer dans l'étable où la sainte Vierge mit au monde Jésus-Christ, et, Vayant emmailloté, le coucha daus une crèche. Les anciens Pères qui parlent du lieu de la naissance du Sauveur marquent toujours qu'il naquit dans une caverne creusée dans le roc. Saint Justin et Eusèbe disent que ce lieu n’est pas dans la ville de Bethléem, mais à la campagne, près de la ville, Ils en devaient être mieux informés que d’autres, puisque saint Justin était du pays, et qu'Eusèbe y avait sa demeure. Saint Jérôme place cette caverne à l'extrémité de la ville de Bethléem, vers le midi. La sainte Vierge fut obligée de mettre l’enfant Jésus, nouveau-né, dans la crèche de létable où elle était, parce qu’elle n’avait point de berceau ni d'autre lieu où le placer. La crèche était apparemment ménagée dans le rocher, et il pouvait y avoir au-dedans de la crèche de pierre une auge de bois, où l'enfant Jésus fut couché,
La crèche que l’on conserve à Rome est de bois. Un auteur latin, cité dans Baronius sous le nom de saint Chrysostome, dit que la crèche où Jésus-Christ fut mis était de terre, et qu’on j’avait ôtée pour lui substituer une crèche d'argent. Les peintres ont accoutumé de représenter auprès de la crèche du Sauveur un bœuf et un âne.
L'auteur du Symposium, poëme attribué à Lactance, se déclare pour ce sentiment, aussi bien que l’auteur du livre des Promesses, cité sous le nom de saint Prosper; mais, nonobstant ces autorités, plusieurs critiques doutent que le bœuf et l'âne aient été dans l’étable de Bethléem, ni l'Évangile ni les anciens Pères ne l'ayant remarqué; et les Passages d'Isaïe et d'Habacue, que l’on cite pour le prouver,
CRÉBILLON — CRÊCHE | ne Vindiquant pas non plus bien distinctement. Dom CaLMer.
CRÈCHES (Œuvres des), institution charitable ayant pour but de prendre soin des enfants âgés de moins de deux ans, dont les mères travaillent au dehors, L'existence des crêches et leur nom ne datent que d'hier; mais la chose naquit le jour où une pauvre mère confia son enfant à une gardeuse pour aller vaquer à son travail. À Paris, un gra nombre d’ouvrières mariées,et presque toutes les filles-mères, vivent de leur salaire journalier. Elles ne sauraient abandonner leurs enfants à eux-mêmes pendant toute une journée sans compromettre gravement leur santé et même leur vie. 11 s'est donc établi forcément des maisons de sevrage, où les enfants restent jour et nuit, et des garderies où les enfants ne sont acceptés que pendant le jour. Dans ces garderies, les mères payent habituellement 70 centimes par-jour (40 pour la gardeuse et 30 pour la nourriture de l'enfant ) ; la mère se charge, en outre, du blanchissage.
Le nombre des enfants tenus par une sevreuse ou gardeuse est variable ; souvent il dépasse celui qu’on devrait raisonnablement leur confier. Aussi ces établissements étaientils devenus vraiment meurtriers pour les pauvres enfants qu’on y entassait : le préfet de police dut intervenir et soumettre la profession de sevreuse à une autorisation (ordonnance du 9 août 1828). Il y a actuellement plus de 400 maïsons de sevrage autorisées, et il doit exister bien plus de garderies clandestines. ,
C’est la vue d’une garderie cachée dans une rue déserte de Chaillot qui inspira l’idée des crêches à M. Marbeau, alors adjoint au maire du premier arrondissement, Il fit un appel à la charité, et peu de semaines après, en 1844, on put bénir les douze premiers berceaux. La crèche n’est qu’une garderie fondée et subventionnée par la charité, surveillée par des dames patronesses, visitée par des médecins et offrant toutes les garanties de salubrité désirables. Son organisation est très-simple : quelques personnes charitables se réunissent, nomment un bureau ct des dames visiteuses, et s'entendent sur les moyens de réunir les fonds nécessaires. On a calculé que si l’on demandait à la mère une contribution de 20 centimes par jour, on aurait à ajouter 50 centimes en moyenne par enfant. :
Quant au service de la crêche, voici comment il se fait, d’après le règlement formulé par le fondateur : La crèche est ouverte tous les jours, depuis cinq heures et demie du matin jusqu’à huit et demie du soir, les dimanches et fètes exceptés. On n’y admet que les enfants au-dessous de deux ans dontles mères sont pauvres, se conduisent bien, et travaillent hors de leur domicile. 11 faut, en outre, que l'enfant ne soit point malade, qu’il ait été vacciné, ou qu'il le soit dans le plus bref délai. L'acte de naissance et le certificat de vaccine sont déposés au secrétariat, Chaque enfant est inscrit sur un registre le jour de son entrée. L'inscription énonce la date de sa naissance, la demeure et la profession des parents. Une case esf réservée pour la sortie, une autre pour les observations, Dans cette dernière case, les médecins indiquent l’état sanitaire de l'enfant, à son entrée, pendant son séjour, et à sa sortie,
La mère apporte son enfant emmaillotté proprement, vient exactement Pallaiter aux heures des repas, et le reprend chaque soir. Elle fournit le linge nécessaire pour la journée, Le linge est marqué du numéro de la case et on le place dans la lingerie. Ce numéro est le même que celui du berceau qu'occupe l’enfant. La mère donne pour les berceuses 20 centimes par jour, et 30 centimes seulement quand elle à deux eniants à la crèche, Les berceuses sont au choix et aux ordres des directrices. Elles sont chargées des soins à donner aux enfants, de la conservation du linge, etc. Leur salaire est fixé à 1 franc 25 centimes par jour, tout compris, et il leur est interdit de recevoir des mères aucun supplément, sous quelque forme que ce soit, sous peine d’être
congédiées immédiatement.
On voit par ce qui précède qu’à côté des salles d'asile et des écoles primaires et autres, il restait une lacune que la
èche est venue combler. On peut dire maintenant que la charité prend l'enfant en naissant pour lui prêter sa main secourable aussi longtemps qu’il en a besoin. Quelques personnes ont prétendu que les crêches tendaient à affaiblir les liens de famille. C’est une erreur. Les erèches n'ont rien créé de nouveau, elles ont seulement perfectionné les garderies, dont l'existence était motivée par une nécessité impérieuse. A la crêche les mères payent moins, et les enfants sont mieux soignés, voilà tout.
Au reste, l'utilité de cette institution est actuellement reconnue partout, et déjàelle est introduite dans un grand nombrede villes de France et de l'étranger, Maurice BLocx.
A la fin de 1845 on ne comptait encore que 5 crêches à Paris; il en existait déjà 25 dans le département de la Seine à la fin de 1852 et 28 eu 1869. A celte date, dans les départements le nombre des crêches ne dépassait pas 57. Sous le second empire elles avaient été placées par décret du 26 février 1862 sous le patronage de l’impératrice. Celles dont l’organisation était approuvée participaient aux encouragements de l’État.
CRÉCY, petite ville de France (Somme), à 19 kilotèlres au nord d’Abbeville, sur la Maye, avec 1,682 ha-
bitants (1872), une savonnerie et des tanneries. On prétend que les rois de la seconde race y avaient une maison de plaisance. C’est près de ce bourg que se livra la fameuse bataille qui porte son nom.
[ C'était en 1346. Édouard III et Philippe VI étaient au plus fort de leur rivalité. Le 12 juillet le roi d'Angleterre avait débarqué à La Hogue avec une belle armée ; après avoir ravagé une partie de la Normandie, il était arrivé devant Caen, avait pris et pillé cette ville, puis il s’était aventuré jusqu’au cœur de la France. 11 avait remonté la Seine et était arrivé jusqu’à Poissy. C’était là une tentative hardie et peut-être imprudente; il avait, il est vrai, humilié son adversaire et ravagé ses plus belles provinces jusqu'aux environs de Paris; mais ils’était trouvé bientôt dans la situation la plus critique, et pendant une retraite difficile il avait sans doute regretté plus d’une fois de s'être engagé si avant.
Le passage de la Somme n’avait pu s'effectuer sans de grands dangers, et dans la dernière partie de sa retraite surtout son armée avait beaucoup souffert ; elle avait souvent manqué de vivres, que le pays ne fournissait point en suffisante abondance, et elle ne pouvait sans danger continuer une marche précipitée. Le roi d'Angleterre résolut donc d’attendre Philippe danse Ponthieu, pays qui devait lui appartenir, et d'y livrer bataille sur son propre sol. Ses maréchaux étaient parvenus jusqu’à la mer, et s’étaient emparés des deux villes de Crotoy et de Rue; pour lui, arrivé le 25 août, à midi, lendemain du jour où il avait passé la rivière, assez près de Crécy en Ponthieu, il s’y était logé en plein champ. Après s'être assuré que Philippe était retourné de Blanchetache à Abbeville, où il y avait un pont sur la Somme, et qu’il n'avait point encore paru sur la rive droite, il renvoya ses soldats dans leurs tentes, leur recommandant de prendre du repos pour être plus prêts à combattre le lendemain à l’aube du jour, quand la trompette les appellerait.
« Après ses oraisons, dit Froissart, environ minuit, il alla se coucher, et le lendemain se leva assez matin, par raison, et ouit messe, et le prince de Galles, son fils, et s’accommu-
nièrent. » Il ordonna ensuite à ses soldats de prendre les
armes; il voulut que tous ses gens d’armes combattissent à pied, et il fit enfermer tous ses chars et ses chevaux dans un grand parc, près d’un bois, derrière son armée, Il fit trois divisions de celte armée : dans la première, forte de huit cents hommes d’armes, deux mille archers et mille Gallois, il plaça son fils; sous la direction du comte de Warwick, de Godefroy de Harcourt et de plusieurs de s&s meilleurs chevaliers ; il donna la seconde au comte de
CRÊCHE — CRÉCY
Northampton, et il se réserva le commandement de la troi- - ” sième. Après avoir assigné à chacun son poste, il parcourut les rangs, d’un visage joyeux. À midi, comme il n'avait point encore de nouvelles de l'approche des Français, il les invita « à ce que tous ses gens mangeassent à leur aise et bussent un coup... Après quoi, ils s’assirent {ous à terre, leurs bassinets et leurs ares devant eux, el eux reposant pour être plus frais et plus nouveaux quand leurs ennemis viendroient ».
Philippe regardait comme au-dessous de sa grandeur d’avoir de tels ménagements pour ses troupes ; c'était par des ordres impérieux et par des menaces qu’il croyait devoir les entraîner au combat, sans consulter leurs besoins ou leur fatigue. Le samedi 26 août il partit d’Abbeville, lorsqu'il faisait déjà grand jour, pour aller chercher l'ennemi, dont il était à près de cinq lieues. Une grosse pluie commença presque en même temps et l’accompagna pendant toute sa marche, Quatre chevaliers, qu’il avait envoyés devant pour reconnaître la position des Anglais, vinrent à sa rencontre, et lui rapportèrent qu'ils les avaient trouvés frais et dispos, l’attendant sur la place où ils voulaient lui livrer bataille, Ils lui avaient conseillé en même temps de donner à ses troupes, avant que d’attaquer, le repos d’une nuït. Philippe sentit que ce conseil était sage, et il ordonna de faire halte;
- mais les grands seigneurs de France qui commandaient les
différents corps d'armée mirent leur vanité à se dépasser les uns les autres, pour se loger le plus proche possible de l'ennemi. « Ni aussi, dit Froissart, le roi ni ses maréchaux ne purent adonc être maistres de leurs gens, car il y avoit si grands gens et si grand nombre de grands seigneurs que chacun vouloit là‘montrer sa puissance. Si chevauchèrent en cet état, sans arroi et sans ordonnance, si avant qu’ils approchèrent leurs ennemis et qu’ils les voyoient en leur présence.
« Les Angloïs, sitôt qu’ils virent les François approcher, se levèrent moult ordonnément, sans nul effroi, et se rangèrent en leurs batailles; celles du prince tout devant leurs archers mis en manière d’une herse , et leurs gens d’armes au fond de la bataille. Le comte de Northampton et le comte d’Arundel, et leur bataille, se trouvoient sur l'aile, bien ordonnément avisés, et pour conforter le prince , si besoin étoit. Quand le roi Philipppe vint jusque sur la place où les Anglois étoient de là arrêtés et ordonnés , et il les vit, le sang lui mua, car il les haïssoit.., et dit à ses maréchaux : Faites passer nos Génois devant et commencer la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denis! »
Ces Génoïs, Philippe les avait fait venir après le débarquement d’Édouard, sous la conduite de leurs deux amiraux, Charles Grimaldi et Antoine Doria; car ces montagnards liguriens avaient la réputation d’être en même temps les meilleurs archers et les meilleurs marins de l’Europe. Le reste de l’infanterie de Philippe était fort inférieur en qualité à celle des Anglais; ceux-ci étaient accoutumés à se servir sans cesse de l’arbalète, leurs armes leur donnaient du courage , et la noblesse les respectait et les craignait. Les gentils-hommes français, au contraire, ne permettaient jamais à leurs serfs de faire usage d’aucune arme ; ils les maintenaient dans la terreur et l’avilissement, et ne pouvaient au besoin en faire des soldats. La noblesse, accoutumée à mépriser les vilains et l'infanterie bourgeoise, étendait lemême mépris à l’infanterie étrangère que le roi avait prise à sa solde.
La grosse pluie qui était tombée tout le matin avait mis Ja plupart des ares des Génois hors de service. Aussi, quand on leur ordonna decommencer l’attaque, « ils eussent eu, dit Froissart, aussi cher que néant de commencer adonc la bataille ; car ils étoient durement las et travaillés d’aller à pied ce jour, plus de six lieues, tous armés, et de leurs arbalètes porter ; et dirent adonc à leurs connétables qu’ils m’étoient mie adonc ordonnés de faire nul grand exploit de bataille, » Ces paroles volèrent jusqu'au comte d'Alençon, qui en fut
durement courroucé , et dit : On se doit bien charger de cette ribaudaille, qui faillit au besoin. Malgré leurs représentations, et encore que la soirée füt déjà avancée, les Génois eurent ordre d'attaquer, et ils le firent avec beaucoup de résolution, en poussant de grands cris; mais les Anglais, qui les avaient attendus en silence, et qui avaient caché la corde de leurs arbalètes dans leurs chaperons pour la préserver de la pluie firent bientôt voir la supériorité de leurs archers. Les Génois tombaient en foule sous la grêle de flèches qui les accablait ; d’ailleurs Villani nous apprend qu'Édouard avait entremélé à ses archers « des bombardes, qui avec du feu lançaient de petites balles de fer, pour effrayer et détruire les chevaux ; et que les coups de ces bombardes causèrent tant de tremblement et de bruit qu’il semblait que Dieu tonnait, avec grand massacre de gens et renversement de chevaux. » Les Génois perdirent enfin courage, et voulurent fuir : « mais une haie de gendarmes françois, dit Froïssart, montés et parés moult richement, leur fermoit le chemin. Le roi de France, par grand mutalent, quand il vit leur pauvre arroi, et qu'ils se déconfissoient, ainsi commanda et dit : Or tôt tuez toute cette ribaudaiïlle, car ils nous empêchent la voie sans raison, Là vissiez gendarmes de tous côtés entre eux férir et frapper sur eux, etJes plusieurs trébucher et cheoir parmi eux, qui oncques puis ne se relevèrent; et toujours tiroient les Anglois en la plus grande presse, qui rien ne perdoient de leurs traits, car ils empalloient et feroient parmi le corps ou parmi les membres gens et chevaux, qui là chéoient et trébuchoïient à grand méchef, »
Le propos atroce de Philippe n'était pas seulement une explosion de colère, ce fut un ordre exprès, qui, par son exécution, décida la perte de la bataille, On rapporte au roi Jean de Bohême, qui, tout aveugle qu’il était, se tenait armé à cheval au milieu de sa troupe, « que tous les Génois, dit encore Froissart, sont déconfits, et a commandé le roi à eux tous tuer, et toutefois entre nos gens et eux a si grand toullis que merveilles, car ils chéent et trébuchent lun sur l’autre, et nous empêchent trop grandement ». Le roi de Bohème, qui comprit dans quel danger se trouvait l’armée, s’adressa alors à ses eompagnons : « Je vous prie et requiers très-spécialement, leur dit-il, que vous me meniez si avant que je puisse férir un coup d'épée. En effet, ses chevaliers lièrent Les freins de leurs chevaux au sien, et tous ensemble se précipitèrent sur leurs ennemis, frappant devant eux en aveugles. Ils allèrent si avant qu’ils furent tous tués, et qu’on les retrouva le lendemain autour de leur seigneur, avec leurs chevaux tous liés ensemble, Le fils de Jean , Charles, roi des Romains, ne montra pas tant de résolution. Dès qu’il vit le désordre croissant, il tourna bride, et se mit en sûreté. Les princes français qui avaient engagé la bataille par leur imprudence , et surtout les comtes d’Alençon, de Blois, de Harcourt, d’Aumale , d’Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol, payèrent bravement de leur personnne. Ils se précipitèrent sur les Anglais ; la plupart traversèrent les archers, disposés en échiquier, et vinrent frapper contre la ligne des gens d’armés que commandait le prince de Galles, La seconde division , commandée par les comtes de Northampton et d’Arundel, vint le soutenir. IL y eut un moment où l'effort des Français parut si redoutable au comte de Warwick, qui se tenait auprès du jeune prince, qu’il envoya solliciter Édouard d'avancer aussi avec la troisième division ; mais celui-ci, qui, de la butte d'un moulin ou il était placé, jugeait mieux de l'ensemble de la bataille, ne voulut pas faire donner sa réserve. Il répondit qu’il voulait laisser à l'enfant gagner ses éperons, et que l’honneur de la journée füt sien.
En effet, bientôt il devint évident que la bataille était perdue pour les Français. Les grands seigneurs, qui, à la tête de la chevalerie, s'étaient acharnés sur les Anglais, et qui n’avaient point été suivis par le gros des gens d'armes, tombaient rapidement les uns après les autres; « car, dit Frois-