CRÉOLE
donne également le nom de créoles aux nègres dans les colonies où les Européens les ont transportés. Ainsi, ce terme ne désigne que la naissance dans les Amériques et les Indes orientales d'individus originaires d’une autre contrée : en effet, il a pour étymologie le verbe creare, d'où sans doute est formé le nom de criado, jeune garçon, en espagnol et en portugais. Quoiqu’un Européen puisse produire des enfants créoles aux États-Unis d'Amérique et au Canada , il semble que ce nom soit plus particulièrement réservé ou attribué aux personnes nées sous les climats chauds ; car les premiers diffèrent peu de leurs pères européens, à cause de la ressemblance d’un climat tempéré ou froid, II en est autrement du créole blanc né sous les cieux ardents des tropiques.
Le créole blanc est en général bien développé; sa taille, mince, est proportionnée convenablement , sa constitution plutôt maigre que grasse, plutôt délicate que robuste, plutôt svelle que trapue. Il se montre vif, ardent, passionné, fier, et d'ordinaire impérieux, parce que né au milieu d’une foule d’esclaves noirs, toujours prêts à prévenir ses moindres besoins, à exécuter ses ordres, à suivre ses volontés, et même ses caprices, il contracte l'habitude de se croire fait pour commander, pour être partout obéi. II semble regarder les autres hommes comme autant de serwiteurs empressés à courir au-devant de ses désirs. Cette espèce de despotisme, cette affectation présomptueuse de supériorité le rend odieux en Europe, où nos mœurs, plus sociales, rejetant cette arrogance, mettent une sorte d’égalité entre les personnes d’un rang et d’une fortune analogues, Toutefois, cet orgueil des créoles les rend ordinairement incapables de commettre une bassesse : il leur inspire plutôt une noble générosité , les préserve de l’avarice, les rend hospitaliers et braves par osten{ation, si ce n’est par caractère. Comme ils méprisent l’abjection de leurs esclaves, ils croiraient se ravaler jusqu'à eux s'ils contractaient la souillure de leurs vices : ils se jettent plutôt dans un excès opposé, C’est pour cela qu’ils ne peuvent souvent supporter aucune contrainte, et dédaignent quelquefois méme celle des lois et de la raison. Aussi l’impétuosité de leur naturel égale-t-elle l’inconstance de leurs goûts, excités surtout par la chaleur du climat el par la satiété de leurs désirs, trop facilement assouvis. :
Cette ardeur du climat sous lequel vivent les créoles exalte à l’excès la sensibilité de leurs organes, et leur attribue cette imagination fougueuse qui les précipite de jouissance en jouissance. Plusieurs sont nés pour chanter les délices de l'amour, comme Parny et Bertin, ou les aimables épicuriens de la able ovale de l'Ile-de-France. Leur courage est intrépide, mais momenfané; ils ne vivent que par élans. Leurs membres sont souples et minces. La mobilité de leurs fibres et l’agacement de leurs nerfs les portent à tous les genres de voluptés avec une fureur insurmontable; ils s’immolent tout entiers aux jouissances , et ne comptent jamais avec le lendemain. Ils aiment le luxe et les jeux de hasard jusqu’au délire. Ils déploïent sans doute beaucoup de pénétration et de facilité dans leurs études dès l'enfance; mais leur inconstance naturelle les rend trop souvent incapables d’une attention suivie, d’une discipline exacte, si nécessaire surtout à la guerre. Leurs passions, que rien ne limite, deviennent excessives : leurs amours ne connaissent guère ces nuances délicates d’attachement moral, de sensibilité douce, qui préparent à de plus vives jouissances ; ils passent sans intermédiaire de l'indifférence à la dernière ferveur, et pour la plupart ne recherchent, dit aussi Raynal, que le physique de l'amour. Leurs autres penchants ne sont ni moins violents ni moins désordonnés. Les boissons spiritueuses, les délices funestes de la bonne chère, Pembition, la vengeance, la jalousie, les dominent tour à tour, tyrannisen£ leurs faibles âmes, empoisonnent fréquemment leurs jours , et les plor*ent souvent dans les plus cruels malheurs.
C’est cette ardente impétuosité de leurs sens qui rend toutes leurs affeetions immodérées.
L'exaspération de leur système nerveux paraît donc due à cette constitution exaltée par la chaleur du climat. En Europe, les hommes ont les organes des sens imbibés d’humeurs, de sang, et enveloppés d’un tissu cellulaire spongieux et gonflé, ce qui encroûte les nerfs, et rend leurs extrémités moins épanouies, moins accessibles au contact des corps extérieurs. Dans les régions méridionales, au contraire, les liquides s’évaporent par la chaleur; les corps perdent leur embonpoint; le tissu cellulaire s’affaisse, et
‘les extrémités sentantes des nerfs restent plus à nu, plus exposées aux impressions externes, plus fortement affectécs. Il n’est donc point étonnant de voir les sensations et les passions devenir plus impétueuses à mesure que les nerfs sont moins enveloppés, moins abreuvês de liquides, ou que les corps sont plus grêles. Cette extrême sensibilité est aussi la source d’une vive mobilité, ou plutôt de cette inconstance perpéfueile : on conçoit que des sensations très-pénétrantes fatiguent beaucoup, et obligent sans cesse à les varier, Ce qui confirme la cause que nous assignons à cette sensibilité, c’est que les hommes sont communément plus secs de constitution sous des cieux brülants que dans les pays froids. Aussi tous les Européens passant aux Indes ou dans les colonies méridionales y éprouvent-ils, plus ou moins , suivant leur complexion , un acclimatement qui s’opère par une maladie inflammatoire. En effet, dans nos régions il s'établit un équilibre proportionnel entre les liquides et les solides de notre corps; mais sous des climats ardents ces liquides se dilatent par la chaleur, tandis que les solides se crispent et se resserrent; l'équilibre est donc rompu, les humeurs ne peuvent plus être toutes contenues dans le corps; il s'opère une ébullition générale, une turgescence, hâtée surtout par les boissons spiritueuses ou aromatiques et irritantes dont on use fréquemment avec excès en ces pays. De là résulte encore la pléthore bilieuse qui se développe chez ces individus. De nombreuses saignées, la diète, opèrent la diminution des humeurs, et rétablissent l'équilibre nécessaire dans de semblables températures. Telle est la cause première de cette pâleur, de cette teinte livide et plombée de la plupart des créoles. Jamais ils n’offrent ces couleurs vives, roses ou fleuries du sang européen; l'action augmentée de lappareil biliaire et la diminution du sang en sont les principales causes.
Ce n’est pas seulement le soleil qui hâle et jaunit leur peau, puisque les parties de leur corps qui sont toujours couvertes n’offrent jamais la fraicheur, léclat et l'embonpoint potelé des membres des Européens. Ceux-ci ne s’acclimatent même qu’en perdant celte surabondance de liquides qui rendait leur corps pléthorique, robuste, chaleureux. Aussi les créoles qui viennent en Europe s’y trouvent-ils faibles, énervés, frileux, jusqu’à ce que leur corps ait reconquis un Lempérament analogue au climat de cette partie du globe; et lorsqu'ils retournent ensuite dans leur pays natal, ils ont besoin de reperdre cette surabondance d’humeurs, trop contraire à la nature d’un climat chaud. Cette diminution du sang et des autres liquides est encore prouvée par la modicité des règles chez les fernmes créoles, à moins que cette excrétion menstruelle ne devienne excessive par la crispation spasmodique de l'organe utérin. Aussi sont-elles indolentes, faibles et timides, Mais comme le système nerveux devient encore plus sensible chez elles que chez les hommes, à cause de la délicatesse de leurs fibres, elles subissent des passions extrêmes. Leur jalousie s’emporte jusqu’à la rage : incapables de tout travail et oisives à l'excès, despotes pour leurs esclaves, capricieuses, volontaires dans leur indolence, rien n’égale quelquefois la fureur de leurs désirs. Transportées pour la danse, pour tous les exercices de volupté, les glaces de l’âge semblent n’y apporter aucune dimivution. Pour elles l'amour devient ia plus impérieuse