CROYANCE
traire, d’admiration pour ce sentiment qui l'électrise, et cette imagination qui le captive et léblouit, il croit ces hommes de génie ; c’est Dieu qui les inspire, c’est lui qui les a envoyés à la terre, c'est peut-être Dieu lui-même qui est descendu au milieu des hommes, car un Dieu seul peut tenir ce langage. Il accorde donc une foi aveugle à leurs paroles; il abaisse sa raison devant leurs inspirations sublimes ; eux seuls à ses yeux ont mission de répandre la vérité. Les croyances alors ont pour fondement la foi religieuse, foi aveugle, qui admet sans examen la vérité et l'erreur, et qui à son principe dans le sentiment que l'esprit a de sa faiblesse et dans son besoin de s'appuyer sur l’autorité du génie, Ces croyances prennent le nom de religieuses.
Mais quelques esprits peuvent sentir aussi le besoin de secouer cet esclavage de la pensée. Les erreurs de la religion ont pu les frapper, ils ont pu les comparer avec les suggestions de la raison. Accordant alors à cette dernière toute leur confiance, ils l’interrogent à l’aide de la réflexion, écoutent ses oracles, et s’attachent uniquement aux vérités qu’elle leur a révélées. Cette nouvelle espèce de croyances a pour fondement la réflexion appliquée aux données des lumières naturelles de la raison ; elles prennent le nom de croyances philosophiques. +
Après avoir considéré les croyances sous le point de vue de leur fondement, il ne sera pas moins intéressant de les envisager dans leurs conséquences.
Les croyances sont la vie morale de l’homme; elles influent sur lui à chaque moment de son existence, déterminent ses actions les plus importantes, modifieut son caractère, ses passions, président à tous ses ouvrages, et y marquent profondément leur empreinte. Et de même que c’est la pensée qui conduit le bras et en dirige les mouvements, de même notre conduite est réglée et gouvernée par nos croyances ; et il existe entre elles et notre activité une corrélation si intime qu’étant données les croyances d’un individu, on peut prédire la manière dont il agira daus telle circonstance. Mais c’est dans la vie d’une nation que leur influence se manifeste de la manière la plus évidente. Les croyances pénètrent et se montrent dans les lois d’un peuple, dans ses iwœurs, dans ses arts, dans sa littérature, dans ses moindres usages. Ce sont elles qui lui donnent sa physionomie, causent ses phases diverses et décident de son sort. Les nations paiennes, qui avant tout croyaient en la matière, périrent pour avoir adoré la matière, entraînées par le débordement de toutes les passions et de tous les vices. La croyance à la fatalité a plongé l'Orient dans un sommeil léthargique dont il ne pourrait sortir qu’à la condition de secouer en même temps les dogmes qui l’enchainent et l’abrutissent. Le christianisme, par son spiritualisme outré, inspira les dévouements , le mépris de la mort, foula aux pieds les intérêts matériels, et, dans sa préoccupation exclusive pour le salut des âmes, oublia la justice et l’humanité, dont il était venu enseigner les préceptes. Luther et après lui Descartes prêchent la liberté d'examen, et tout à coup autant on avait vu d’unité dans les croyances, autant on voit se multiplier les dogmes, les sectes , les systèmes. En même temps la pensée affranchie prend son essor, et s’empare de la science. Les peuples, sortant d’un long esclavage, brisent leurs chaînes , et ne reconnaissent plus d’autre maître que la loi, ji
La réaction contre les croyances religieuses entraine un moment dans leur ruine les croyances naturelles qu’elles contenaient : aussi l’on voit le crime hideux présider à cette réaction sanglante. Puis les croyances naturelles, qui ne peuvent jamais disparaître entièrement, renaissent d’autant plus promptement qu'elles avaient été plus violemment froissées, et tout rentre dans l'ordre. Bientôt (car les croyances ne peuvent rester à cet état) elles ramènent les croyances religieuses et les croyances philosophiques. Les premières ont un règne de raurte durée; c'était plutôt leur ombre qui
apparaissait qu'elles-mêmes, Descartes et le dix-huitième siècle les avaient tuées ; les croyances philosophiques restent seules maîtresses du terrain. Mais un éclectisme stérile s'empare de la philosophie, et la fait encore reculer devant les croyances religieuses, Or, quand les croyances religieuses reparaissent, ne voit-on pas ceux qui les professaient se précipiter dans les mêmes erreurs et les mêmes fautes qui avaient déjà perau 1e christianisme? Et qui soutient alors la société, qui lui prête son appui et sa force, à défaut des croyances religieuses? Les croyances philosophiques, qui se réveillent plus vives que jamais, et qui envahissent de nouveau la politique et les lois, sans qu’on puisse assigner un terme à leur empire.
Est-il vrai que notre époque soit dépourvue de croyances? Les esprits qui partagent cette opinion s’imaginent que le christianisme ayant été attaqué dans ses dogmes et dans son principe, qui est l'autorité, toutes les croyances qu’il renfermait, vraies ou fausses, ont été entrafnées dans sa ruine, et que là où il n’y a plus de chrétiens il n’y a plus de croyants. Or, voilà précisément où git l’erreur. Si l’on y regardait de plus près, on verrait qu’il est impossible que le christianisme, malgré la fausseté de sa base et les erreurs dont la superstition des premiers siècles l’a encombré , ait apporté au monde tant de vérités sublimes et conformes aux lumières naturelles de la raison sans que ces vé: rités y aient jeté de profondes racines ; on verrait également qu'il est impossible que tant de travaux philosophiques aient été produits depuis trois siècles, soit à l'appui des vérités que contenait le christianisme, soit pour détruire ses erreurs. sans que l'esprit humain en ait recueilli aucun fruit. Qui songe à réfuter les principes de la religion naturelle si victorieusement établis et développés par les philosophes anglais, et par les fauteurs même du christianisme, Bossuet, Fénelon, etc., qui ont travaillé, sans le savoir, à l’œuvre qui devait remplacer celle dont ils croyaient affermir la durée? 11 faudrait donc être aveugle pour nier qu'il y ait des croyances, et que ces croyances soient établies sur des bases philosophiques.
Cependant, beaucoup de gens encore, faute d’avoir examiné d'assez près la philosophie, en méconnaissent les ressources et la puissance; ils lui refusent le pouvoir de créer des dogmes et de les faire accepter par les masses. Mais comme ils ont remarqué néanmoins que jusqu’à présent les peuples n'avaient pu se passer d’un symbole de foi écrit, d’un ensemble de dogmes tout fait qui répondit à ses besoins intellectuels et moraux, et que ce symbole leur avait toujours été apporté par la religion, c’est-à-dire par la voie d’une révélation vraie vu supposée, ils pensent que la s0ociété ne pourra jouir du bienfait d’un tel symbole que par la même voie, c’est-à-dire en se soumettant de nouveau à l'autorité d’un révélateur qui lui imposera les croyances après lesquelles elle soupire. Or, une pareille supposition est-elle possible, ou bien, pour parler en termes plus vulgaires, est-il possible de faire encore des religions? Si la philosophie n’avait pas encore fait les progrès auxquels elle est parvenue aujourd'hui, si elle était limitée comme autrefois à un petit cercle de penseurs, qu’elle ne pourrait franchir faute de moyens d'expansion et de propagation , si elle ne s’était pas encore nettement distinguée de la religion, si elle n’avait pas encore assis sa base, si la psychologie ne s’était pas encore manifestée comme science, peut-être alors serait-il permis d'admettre que l’esprit humain, se jugeant encore trop faible pour croire à lui-même, acceptât de nouveau le joug.de l'autorité. Mais comment supposer qu'après avoir acquis, comme il l’a fait, la conscience de ses forces ; après avoir découvert la méthode unique qui le conduit à fa vérité, et rougi des erreurs qui avaient si longtemps égaré sa raison, il consente à dépeser l’arme de la réflexion qui lui a valu sa liberté et ses conquêtes, à abdiquer sa raïson, dont il vient de reconnaitre la légitimité, pour se remettre
en tutelle, pour retourner volontairement de la virilité à l'enfance, et cela au moment où ses conquêtes et sa liberté s’affermissent, au moment où il a en son pouvoir des moyens si puissants et si faciles de répandre la vérité qu’il a découverte, de la faire pénétrer dans les masses, et d’asservir l'humanité tout entière à l'empire de la raison ? Non, l'esprit humain ne reculera pas jusque là; il a ouvert les yeux, et il voudra continuer à voir; il a entendu, et il voudra continuer à entendre; il a appris à croire par l'intelligence, il ne voudra plus croire par le sentiment, parce qu'il sait combien le sentiment l’a trompé. Il n’est plus même en son pouvoir de se dérober au jour qui l’éclaire, et de renoncer à prendre pour guide le flambeau de la raison, Cette lumière est devenue trop vive pour qu'il puisse se dérober à l'éclat de ses rayons. Croire à sa raison, et ne plus croire qu’à elle est devenu une loi impérieuse de sa nature, loi à laquelle il ne dépend plus de lui de se sousraite. Qu'un homme qui se prétend inspiré, et ayant mission de révélateur, vienne annoncer ce qu’il dit être la vérité, ce n’est plus des miracles qu’on lui demandera, mais des raisonnements et des preuves. On ne s’inclinera plus devant les mystères, on exigera des démonstrations £videntes. Les plus minces intelligences se mettront à Yœuvre pour examiner, discuter, critiquer ses doctrines; et quand il sortirait victorieux de cette rude épreuve, les peuples ne l’adoreraïent plus comme un Dieu, ils le vénéreraient comme un grand homme. Voyez ce qui s’est passé de nos jours. Comment les ‘apôtres d’une prétendue religion nouvelle ont-ils essayé de l’établir? Ils ont compris qu’ils ne pouvaient s’y prendre qu’en livrant leurs doctrines à la discussion : tant qu’ils ont suivi cette voie, on les a écoutés avec intérêt, et parce qu’ils se conformaient à la loi de l'esprit, et aussi parce qu’ils disaient de grandes choses.
Mais du moment où ils ont voulu s’entourer des voiles du
mysticisme, et que, vaincus sur plusieurs points, ils se sont retranchés dans l’orgueilleuse prétention d’une révélation expresse, ils ont perdu tout crédit, et la foule s’est retirée.
Si les croyances philosophiques ont été insuffisantes pour remplacer le paganisme, si elles se sont laissé dépasser par une religion, c’est que l’humanité n'était point encore sortie de son enfance ; c’est qu’elle était encore à l’époque du sentiment, de l'enthousiasme et de la crédulité; c’est que la philosophie était elle-même au berceau comme l’humanité, et que ses pas n'étaient point encore affermis; c’est qu’elle n'avait pas à son service des moyens assez prompts et assez efficaces pour répandre la lumière au loin, et se faire connaître et adopter par les peuples. Malgré les travaux prodigieux des philosophes grecs , elle n’avait pas encore assis sa véritable base, puisque les sciences physiques en manquaient elles-mêmes, et n’étaient pas constituées. Mais depuis les choses ont bien changé pour elle, La voix puissante de Descartes et de Bacon a fait sortir les sciences du chaos, a enseigné aux hommes la seule route qui conduise à la vérité et a posé les fondements inébranlables de la philosophie. Appliquant à la connaissance du monde moral la méthode qui avait si heureusement conduit l'esprit dans l'étude du monde physique, les philosophes écossais ont érigé la psychologie en science aussi légitime que les autres sciences naturelles, et dès lors la philosophie, s'appuyant sur ces bases, a cessé d’être un assemblage de systèmes incohérents ; son autorité est devenue incontestable, et elle s’est fait accepter comme la seule source légitime de nos croyances relatives au monde moral, Ce n’est pas sans raison que Descartes a été nommé le père de la philosophie : car avant lui elle n'existait pas encore, à proprement parler ; elle était en embryon, en germe; l’esprit humain l'avait conçue, c’est à Descartes qu’on en doit l’enfantent. Ajoutons que l’inappréciable découverte de l'impriterie l’a placée sous la sauvegarde de l'immense majorité