COLONIES ROMAINES — COLONISATION
se faisait moins vivement sentir; mais cela résulta surtout de ce que les plébéiens, qui demandaient des lois agraires, voulaient avoir des terres sur le territoire primitif de l'ager romanus , dans les contrées voisines de Rome, et non pas aux extrémités de l'Italie; car ils conservaient dans le premier cas leurs droits de suffrage et de vote, tous les priviléges civils et politiques de citoyen romain, dont le colon au contraire perdait une partie. Dès qu’il n’y eut plus de terres récemment conquises en Italie, les colonies cessèrent dans la Péninsule. L’aristocratie leur voua la même haine qu’elle avait vouée aux lois agraires; car elles se confondaient dès lors avec celles-ci. En effet Caius Gracchus ne proposait rien autre chose que létablissement de colonies ; Rullus ne demandait également que la fondation de colonies dans l'Italie méridionale et surtout à Capoue; enfin César établit des colonies en Campanie.
Quant aux colonies fondées en dehors de l’Italie, en Afrique, en Espagne, en Gaule surtout, elles ne le furent que dans les derniers temps de la république romaine. L’exemple de Carthage, devenue plus puissante que Tyr; de Marseille, plus florissante que Phocée ; de Syracuse, qui avait éclipsé Corinthe; de Cyzique et de Byzance, plus riches que Milet, semblait effrayer l'aristocratie romaine. Ce w’est que plus tard, sous l'empire, que ces colonies devin-
-rent beaucoup plus nombreuses.
Pour ce qui est des droits civils et politiques des colons romains, il faut faire avec Tite-Live une distinction entre les colonies latines et les colonies romaines. Les colonies latines étaient celles où les Romains envoyaient des citoyens n’ayant que le droit des Latins (jus Lalii). Quant à celles où les colons étaient citoyens romains, ils conservaient le droit de contracter mariage, de faire un testament, la puissance patérnelle, le droit de tutelle, etc., tels qu'ils existaient à Rome ; mais ils perdaient le droit de suffrage. Ce n’est que plus tard, sous Auguste, que l’on recueillit le vote des habitants des colonies pour être envoyés cachetés à Rome à l'époque des comices. Mais c'était une innovation, et cette mesure fut même regardée comme faisant de toutes les villes d'Italie les égales de Rome.
Quelques commentateurs ont voulu donner exclusivement le nom de colonies militaires à celles qui furent établies à l’époque où l'autorité de particuliers ambitieux l’emporta sur la volonté du sénat et du peuple, c'est-à-dire à partir de la dictature de Sylla; colonies composées seulement de soldats, de vétérans, auxquels on accordait des lerres moins pour les récompenser des services qu’ils avaient rendus à l'État que pour les attacher à la fortune de leur chef. Ces commentateurs s'appuient sur ce que des médailles donnent pour emblème aux colonies ordinaires un bœuf avec une charrue, aux autres un étendard et un aigle. Mais si l'on veut bien se reporter à l'époque où furent fondées les premières colonies, on se convaincra qu'alors c’étaient de véritables soldats qu’on y envoyait comme colons et qu’elles rendirent d’incontestables services à la mère patrie, tandis que dans les derniers temps, où les armées n'étaient qu'un ramassis d'étrangers sans discipline et sans patriotisme, ces colonies ne furent d’aucune utilité pour la défense de Rome quand l’heure de sa chute eut sonné. W.-A. Ducrerr.
COLONISATION. La colonisation a été longtemps la passion des gouvernements européens. Se devancer les uns les autres dans les pays lointains, d'où venaient les produits dont les consommateurs européens étaient avides, s'y établir, créer eux-mêmes ces produits, puis en assurer le transport exclusif à leur marine, était un des moyens de richesse et de grandeur que les gouvernements il y a deux siècles pratiquaient le plus, Depuis, la science économique s'est attachée à décrier ce qu'antrefois on estimait par-dessus tout, et, se fondant en Angleterre sur la révolte des colonies anglaises de l'Amérique du Nord, suivie, trente ans plus lard, de la révolte des colonies espagnoles de l'Amérique
du Sud, se fondant en France sur les revers de la marme française, a présenté le système colonial comme une insigne déception , comme un inutile effort pour créer des dominations passagères sur des populations bientôt ingrates et révoltées, dominations qui ne valaient pas un commerce libre avec elles. Ces vues exclusives de la science sont le plus souvent fausses comme toute vue exclusive. Si les peuples avaient toujours raisonné ainsi, les Grecs n’auraient pas colonisé l’Italie, les Romains n'auraient pas colonisé l’Europe, l’Europe n’aurait pas colonisé l’Amérique et les Indes. La civilisation serait restée enfermée dans l’étroit bassin de l’Archipel. Le genre humain aurait vieilli dans un coin du globe, au milieu d’une civilisation courte et incomplète, ignorant tout ce que lui a appris le parcours entier de notre planète, c’est-à-dire la plus grande partie de ce qu’il sait.
Sans doute l’Angleterre gagne beaucoup plus avec l’Amérique affranchie et passée de l’enfance à l’âge adulte, qu’elle ne gagnait avec l'Amérique soumise et restreinte dans son commerce par les lois coloniales. Mais il fallait la créer cependant pour que l’Angleterre en arrivât à commercér avec elle aussi avantageusement qu’elle le fait aujourd'hui. Si l’on veut dire que le régime colonial doit changer avec les temps, on dira une chose fort simple et fort vraie ; car le régime commercial tout entier change lui-même sans cesse. Mais soutenir qu’on ne doit plus coloniser serait nier lun des plus puissants, des plus utiles penchants de l'espèce humaine, Les faits démentent tous les jours une pareille opinion.
Ainsi, la France est fort imbue de cette idée de ne plus entreprendre de colonie; l’Allemagne n’y a jamais pensé, faute de marine; la Suisse encore moins; et cependant tous les ans il s'échappe des centaines de Basques français pour l'Amérique du Sud, des milliers d’Allemands et de Suisses pour l'Amérique du Nord. Une industrie maritime s’est même fondée sur cette émigration, et ces êtres humains qu’on transporte sont devenus une partie considérable du fret entre l’Europe et les deux Amériques. Il existe donc un penchant invincible qui porte les hommes à se déplacer, malgré un autre penchant tout aussi puissant qui les attache au sol sur lequel ils ont pris naissance, Il y a en effet des natures inquiètes qui ont besoin de changer de pays, de tenter, comme on dit, la fortune, Il y a des familles d'agriculteurs que l'amour de la propriété stimule à tel point que, pour obtenir des terres, elles ne craignent point de se transporter dans un autre hémisphère, même sous la condition d’y fixer à jamais leurs pénates. On peut tous les ans, au moment du retour des bâtiments américains, voir, à Hambourg, à Rotterdam, à Dunkerque, au Havre, à Bayonne, des familles entières, mari, femme, enfants, vieillards, s’'embarquer avec leurs instruments aratoires, et jusqu'à leur bétail, pour se transporter aux bords du Mississipi et de l'Ohio, ou de la Plata, sans que les gouvernements auxquels ils appartiennent soient pour rien dans l'impulsion qui les entraine. Si les pays d’où sortent ces émigrés perdent des bras qui pourraient cultiver le sol de la métropole, ils y gagnent des consommateurs qui vont répandre au loin le goût des produits de la mère patrie, el quelquefois ils ne les perdent pas, car après un certain nombre d'années on les voit revenir dans leur village natal pourvus d’aisance et même de richesse.
Dans nos temps de troubles, souvent produits par une exubérance, non pas de population, mais d'activité et d'ambition , la ressource de la colonisation est moins à condamner que jamais ; et si, par des motifs commerciaux , fondés ou non, on avait renoncé au système colonial, la politique conseillerait d'y revenir, sous certains rapports au moins, afin d'offrir une issue à ces imaginations inquiètes que le besoin du changement travaille et agite. L'Angleterre, si tourmentée par la population écossaise à une époque antérieure, par la population irlandaise à l'époque présente, a souvent pratiqué la colonisation dans de très-grandes pro-