‹ Dictoinnaire del converstaion et de la lecture. Seconde Edition. v6Chapitre 88 sur 607 · LIBRARY · texte numérisé non relu

LIBRARY

Victoria, B. C

COMÉDIE

être pas bien distincts au commencement, car les chants de Thespis devaient être plus comiques que sévères. La Harpe, sur l’autorité d’Aristote, pense donc, avec quelque apparence de raison, que l'épopée, menant du récit à l’action, produisit la tragédie, et que la satire, par le même moyen, fit naître la comédie. « Toutes deux, dit Marmontel, se formèrent sur les poésies d'Homère, l’une sur l’Iliade et l'Odyssée, l'autre sur le Margitès, poëme satirique du même auteur ; et c’est là proprement l’époque de la naissance de la comédie grecque. » Aristote ajoute : « La tragédie et la comédie s'étant une fois montrées , tous ceux que leur génie portait à l’un ou à l’autre de ces deux genres préférèrent, les uns de faire des comédies, au lieu de satires; les autres des tragédies, au lieu de poëmes héroïques, parce que ces nouvelles compositions avaient plus d’éclat et donnaient aux poëtes plus de célébrité. » Remarque qui prouve, ajoute La Harpe, « que chez les Grecs, comme parmi nous, la poésie dramatique fut toujours mise au premier rang ». Quoi qu’il en soit, on ne laissa pas prendre ainsi tout à coup droit de cité à un genre de littérature qui érigeait la satire en action ; de là vient que pendant longtemps elle fut reléguée dans les campagnes. De là vient, comme on l’a dit, que pendant que la tragédie était honorée et florissante , sa sœur, ne recevant aucun secours ni aucune protection du magistrat, végétait et n’offrait encore qu’un spectacle informe. Composée du chant seul , elle n’ayait ni acteurs proprement dits (histriones), ni masques, ni décorations, ni même véritablement d’action dramatique ; ce n’était qu’une satire outrée de ceux à qui le poëte en voulait, ou des chansons grossières destinées à amuser une populace effrénée dans les jours de fête et de débauche. Enfin, soit que l’on crût que ce spectacle pourrait contribuer à la réformation des mœurs, soit qu’il fallüt céder aux exigences du peuple, le magistrat accorda le chœur à la comédie , c’est-à-dire qu'il fit la dépense de tout ce qui était nécessaire pour la représentation des comédies sur la scène : ceci eut lieu vers le temps de Périclès.

Sous le point de vue moral, on peut remonter encore plus haut pour chercher l’origine de la comédie, et l’on trouvera le principe de cet art dans le penchant naturel des hommes pour limitation et le sarcasme. « L’homme dès son enfance, dit Lemercier, est enclin à contrefaire les habitudes qui lui paraissent étranges en autrui, le blessent ou l’amusent, et il les imite pour s'en venger ou s’en rire. Tout enfant est le singe des défauts du corps; tout adolescent est celui des défauts de l'esprit. Ce penchant, que l’homme garde jusqu’à la vieillesse, pour limitation du ridicule naît en lui d’une certaine malignité naturelle à tous. On se croit exempt des bizarreries qu’on remarque, on se plaît à prouver sa subtilité en les saisissant bien, et chacun jouit secrètement de la supériorité dont il se targue sur les personnes qu'il humilie, ou dont il se venge plaisamment en singeant leurs manières. Notre amour-propre est la cause de cette propension si commune, par laquelle nous devenons tous plus ou moins comédiens les uns à l’égard des autres. » — « Cette malice naturelle aux hommes, observe fort bien Marmontel, est le principe de la comédie. Nous xoyons les défauts de nos semblables avec une complaisance mêlée de mépris, lorsque ces défauts ne sont ni assez affligeants pour exciter la compassion, ni assez révoltants pour donner de la haine, ni assez dangereux pour donner de l’effroi. Ces images nous font sourire si elles sont peintes avec finesse; elles nous font rire si les traits de cette maligne joie, aussi frappants qu’inattendus, sont aiguisés par la surprise. De cette disposition à saisir le ridicule, la comédie tire sa force et ses moyens. Il eût été sans doute plus avantageux de changer en nous cette complaisance vicieuse en pitié philosophique; mais on a trouvé plus facile et plus sûr de faire servir la malice humaine à corriger les autres vices de l'humanité, à peu près comme on emploie les

pointes (la poussière) du diamant à polir le diamant même, C’est là l’objet ou la fin de la comédie. »

Quant à la question de savoir auquel des peuples de 1 Grèce on doit rapporter l'introduction ou les premiers essais de la comédie, elle est également débattue par les auteurs. Les Athéniens s’en attribuaient l’honneur; et en effet Susarion et Thespis, tous deux Icariens, qui vivaient vers le temps de Pisistrate, sont les plus anciens poëtes dramatiques grecs connus, et ont précédé Épicharme, que les Siciliens voulaient faire passer pour inventeur de la comédie; mais les Doriens s’attribuaient de leur côté l'invention de cet art, se fondant sur ce que le mot xéun appartenait à leur dialecte, Aussi les Athéniens donnaient-ils pour étymologie du mot comédie x@uoç, qui signifie banquet, festin ou bien le verbe xwuétw, qui veut dire aller en masque dans les rues pour célébrer les fêtes de Bacchus ou de Comus. Aristote a la bonne foi d’avouer qu’on n’a pas de données assez certaines sur ce point; il affirme néanmoins qu'Épicharme et Phormis, tous deux Siciliens, furent les premiers à introduire dans la comédie une action suivie et déterminée. A leur imitation, Cratès, qui n’a précédé Aristophane que de quelques années, composa des pièces comiques d’une forme régulière ; mais c’est à ce dernier seulement que l’on peut remonter avec quelque certitude, parce que ses ouyrages sont parvenus jusqu’à nous. Nous m’avons rien des poëtes Eupolis et Cratinus, qu’'Horace mentionne comme émules d’Aristophane. Quelques auteurs ajoutent à ces noms ceux de Philonides, Timocréon, Phrynichus, Agathon, Phérécrates, Platon, Philestion, Théophile, Télécides, ce qui, en comprenant Épicharme, Phormis et Cratès, cités plus haut, porte à quinze le nombre des poëtes qui se distinguèrent dans l’ancienne comédie, et celui des ouvrages qu'ils avaient composés à près de quatre cents; mais, il ne nous reste aujourd’hui que quelques fragments de ces comiques anciens, épars çà et là, principalement dans les œuvres de Plutarque et d’Athénée.

Onze comédies entières d’Aristophane, qui paraît les avoir surpassés tous, puisque l’antiquité lui a décerné le titre de comique par excellence, nous ont été conservées sur les cinquante-quatre qu’il avait, dit-on, composées, el elles suffisent pour nous donner une idée de l’ancienne comédie. « Ce qu’on appelle la vieille comédie, dit la Harpe, n’était autre chose que la satire en dialogue. Elle nommait les personnes, et les immolait sans nulle pudeur à la risée publique. Ce genre de drame ne pouvait être toléré que dans une démocratie effrénée, comme celle d'Athènes. Il n’y a qu’une mul titude sans principes, sans règle et sans éducation squi£portée à la protéger et à encourager publiqueme ia médisance et la calomnie, parce qu’elle ne les craint pas, et que rien ne trouble le plaisir malin qu’elle goûte à les voir se déchaîner contre tout ce qui est l’objet de sa haïne ou de sa jalousie. C’est une espèce de vengeance qu’elle exerce sur tout ce qui est au-dessus d’elle; ear l'égalité civile, qui ne fait que constater l’égalité des droits naturels , ne saurait détruire les inégalités morales, sociales et physiques, établies par la nature même, et rien au monde ne peut faire que dans l’ordre social un fripon soit l’égal d’un honnête homme, ni un sot légal d’un homme d'esprit. » On sait qu'Eupolis ayant maltraité dans une de ses pièces le chef de la république lui-même, il fut fait une loi par laquelle il était enjoint aux auteurs comiques de se garder à l'avenir de parler mal d’aucun homme vivant et de le désigner sur la scène par son nom. Lemercier remarque à ce sujet que la licence de l’ancienne comédie ne fut pas réprimée tant qu’elle n’offensa qu'Euripide et Socrate. « La sagesse et le génie, dit-il, n’inspirèrent pas assez d'intérêt aux grands pour en prendre la défense; mais ce fut lorsqu'elle intimida les chefs de l’aréopage , les commandants des troupes et les maîtres du trésor, que soudain leur ligue se récria contre elle. Elle accusait leurs déprédations; ils la regar-

dèrent comme dangereuse et criminelle; elle étalait leurs turpitudes et leurs scandaleuses débauches, ils prirent le prétexte du respect des mœurs pour la condamner comme indécente et lui ôter le droit de dire ce qu'ils osaient faire. La censure établie fit conséquemment en faveur du pouvoir ce qu’elle n’eût pas fait pour la vertu. » L'auteur aurait pu ajouter : « et pour les dieux eux-mêmes; » car c’est là le principe de toutes les censures de faire bon marché de tout, excepté de ceux qui les payent. Et la comédie moyenne le fit bien voir, puisque la première pièce composée d’après le nouveau mode fut le Plutus d’Aristophane, où il est dit que « Jupiter lui-même porte envieaux hommes vertueux ». Cependant la comédie, pour n’oser nommer les personnes, n’en perdit presque rien de son amertume. On s’avisa seulement d’un stratagème, et l’on se contenta de coudre des noms supposés à des aventures réelles; la malignité du public n’y perdit rien, et il eut de plus le plaisir de deviner les modèles que le poëte s'était proposés. Antiphane , Alexis, Nicophron, Théopompe, Philippe, Anaxandride et quelques autres se partagèrent ce nouveau champ.

Enfin, un troisième édit donna naissance à la comédie nouvelle. On la réduisit à n’être plus que l’imitation de la vie ordinaire et la censure générale des vices. Alors, la fiction dut-remplacer entièrement la réalité, et il fallut suppléer par l'intérêt d’une intrigue bien inventée, bien combinée et bien dénouée, à l'attrait de la satire personnelle. Ce dernier changement dans la comédie eut lieu un peu avant le règne d'Alexandre. C’est à cette époque de la comédie des Grecs que se rattachent l’existence et les succès de Ménandre, dont le temps a épargné quelques fragments. Après avoir parlé de Ménandre, ce sera pour l’acquit de notre sonscience que nous nommerons encore Philippe, Diphille, Philémon et Apollodore, cités honorablement par Horace.

Les Romains reçurent la comédie des Étrusques l’an de Rome 514, qui répond à la 135° olympiade : » Mais, dit La Harpe, il n’y a point, à proprement parler, de comédie latine, puisque les Latins ne firent que traduire ou imiter les pièces grecques ; que jamais ils ne mirent sur le théâtre un seul personnage romain, et que dans toutes leurs pièces c’est toujours une ville grecque qui est le lieu de la scène. Qu'est-ce que des comédies latines où rien n’est latin que le langage? » Ce reproche, que nous avons aussi mérité jusqu’au temps de notre Molière, peut être adressé généralement à tous les peuples qui ont commencé par être imitateurs avant de devenir créateurs, Il paraît cependant qu'Afranius, qui vivait à Rome sous le règne d’Auguste, avait essayé d’intéresser les Romains à eux-mêmes en peignant les mœurs de ses compatriotes; mais nous ne pouvons juger du mérite de ses créations, aucun de ses ouyrages n'étant parvenu jusqu’à nous. Les Latins firent d’abord servir la comédie aux fêtes sacrées ; on l’employa, au rapport de Tite-Live, comme un moyen propre à apaiser la colère des dieux : Zudi scenici inter alia cœælestis iræ placamina instituti dicuntur. Du reste, les poëtes comiques latins n’avaient pas plus de respect pour ces dieux que les Athéniens, et ils les traduisaient sur la scène pour leur faire jouer un rôle indigne de la majesté divine. Les anciens paraïssaient persuadés que les dieux étaient trop sages pour s’offenser des discours extravagants d’un poête; ils pensaient même qu'ils en riaient les premiers et qu'ils s’en divertissaient. Arnobe nous apprend qu’à Rome, lorsqu'on pouvait soupçonner que Jupiter était en colère, pour le remettre en belle humeur, on faisait jouer l'Amphitryon de Plante.

Les premiers poëtes comiques chez les Romains furent Andronicus Livius, Cn. Nevius, puis Ennius, à la fois auteurs et acteurs : la forme de leur comédie n’est pont connue, Au jugement de Ciceron, les pièces du prenner ne soutenaient pas une seconde lecture. À Ennius succédèrent Plaute, Cécilius et Térence, qui tous empruntèrent les sujets de leurs pièces au théâtre des Grecs de la dernière

COMÉDIE

époque. Plaute et Térence, voilà les deux noms sur lesquels repose toute la gloire de la comédie latine.

La comédie latine ne poussa jamais la licence aussi loin qu’on le vit à Athènes. « Les Romains sous les consuls, dit Marmoutel, aussi jaloux de leur liberté que les Athéniens, mais plus jaloux de la dignité de leur gouvernement, n’auraient jamais permis que la république fût exposée aux traits insultants de leurs poëtes. Aussi les premiers comiques latins qui hasardèrent la satire personnelle n’osèrent jamais aberder la satire politique. » La comédie latine différait encore de celle des Grecs en ce qu’elle n’admettait point les chœurs, et qu’elle avait en revanche des prologues, dont l’usage était inconnu sur le théâtre d'Athènes.

La comédie chez les Romains avait pris différents noms, relatifs aux différentes circonstances sous lesquelles elle se produisait. Il y eut d’abord les comédies at{ellanes; les comédies mixtes, où une partie se passait en récit, une autre en action ; ils disaient qu’elles étaient partim statariæ, partim motoriæ , et ils citaient en exemple l'Zunuque de Térence; les comédies appelées motoriæ ( ou pièces à mouvement ), celles où tout était en action, comme dans l'4m- Phitryon de Plaute; les comédies appelées palliatæ, où le sujet et les personnages étaient grecs, où les habits étaient aussi grecs, où l’on se servait du pallium : on les appelait aussi crepidæ, du nom d’une chaussure commune des Grecs; les comédies appelées planipediæ, celles qui se jouaient à pieds nus, ou plutôt sur un théâtre de plain-pied avec le rez-de-chaussée; les comédies appelées prætextatæ , où le sujet et les personnages étaient pris dans l’état de la noblesse, et de ceux qui portaient les {ogæ pretextæ; les comédies appelées rhintonicæ, ou comique larmoyant, ce qu’on appelait encore hilara-tragædia, ou Latina comædia, ou comœdia italica : l'inventeur en fut un bouffon de Tarente, nommé Rhintone; les comédies appelées sfatariæ ( pièces sans mouvement ), celles où il y avait beaucoup de dialogue et peu d'action, telles que l’Hécyre de Térence et l’Asinaire de Plaute ; les comédies appelées {abernariæ, dont le sujet et les personnages étaient pris du bas peuple, et tirés des tavernes : les acteurs y jouaient en robes longues ( togis ), sans manteaux à la grecque ( palliis ) : Afranius et Ennius se distinguèrent dans ce genre; les comédies appelées togatæ, où les acteurs étaient habillés de la toge : Stephanius fit les premières; on les subdivisa en {ogatæ proprement dites, prætextatæ, tabernariæ et atellanæ : les {ogatæ tenaient proprement le milieu entre les prætextatæ et les tabernariæ : c'étaient les opposées des palliatæ ; les comédies appelées trabeatæ : on en attribue l’invention à Caius Melissus. Les acteurs y paraissaient in trabeis ( en robe }, et y jouaient des triomphateurs, des chevaliers. La dignité de ces personnages, si peu propres au comique, a répandu bien de l’obscurité sur la nature de ce spectacle. On voit que cette division était plutôt matérielle et locale que fondée sur l'essence même de la comédie et la variété des genres qu’elle peut comporter. |

Les auteurs de l’Encyclopédie divisent la comédie en trois genres, savoir : la comédie de caractère, la comédie de mœurs et la comédie d’intrique. C’est là la division la plus simple, la plus générale, et tout à la fois la plus rationnelle, Lemercier, dans son Cours de Littérature, reconnaît six espèces de comédies : 1° la satire allégorique dialoguée, nom spécial sous lequel il désigne le théâtre d’Aristophane; 2° la comedie de mœurs et de caractère ; 3° la comédie d'intrigue ; 4° la comédie mixte, ou mêlée d’intrigue et de caractère; 5° la comédie épisodique, ou comédie à tiroir ; et 6° la comédie facétieuse, ou la farce. A ces dénominations, il convient d'ajouter encore les suivantes : celles de la comedie héroïque ou tragi-comédie, de la comédie sérieuse, autrement nommée tragédie bourgeoise, ou simplement et abusivement drame; de la comédie historique et de la comédie anecdatique.

COMÉDIE

La comédie de caractère est celle qui a pour but prinéipal de peindre ou de développer un caractère particulier, tel que L’Avare de Molière, Le Distrait de Regnard, Le Glorieux de Destouches, Le Méchant de Gresset, etc. La condition essentielle à observer dans cette sorte de comédie , c’est de s’attacher à un seul caractère principal, auquel tous les autres doivent être subordonnés , et qui soit le pivot, le point de centre, le but unique de la pièce; c’est là ce qui constitue l’unité du sujet, beaucoup plus importante à observer que l'unité de temps ou lunité de lieu. Le mérite consiste, dans un pareil ouvrage, à placer le personnage principal dans unesituation qui soit en conflit, en opposition avec son caractère; dès lors, il faut ou que le caractère plie sous l'effort des circonstances , ou que, par des actions conformes au caractère, les circonstances prennent une tournure qui lui soit favorable ; en un mot, ou la situation ou le caractère doivent enfin avoir le dessus. Ce genre de comédie demande dans son auteur une étude approfondie de l'homme et des mœurs de son siècle, un discernement juste et une puissance d'imagination qui réunisse sur un seul objet les traits qu'on a pu recueillir épars et en détail chez plusieurs autres, sans cependant trop charger le tableau, et faire que l'esprit du spectateur refuse de croire à la donnée du poêteet aux conclusions qu’il prétend en tirer. Les pièces que nous avons citées tout à l’heure nous semblent parfaitement remplir toutes ces conditions. Le but de la comédie de caractère peut être ou simplement d’amuser par la bizarrerie du caractère, ou d’inspirer du mépris et de l’aversion pour les caractères haïssables, ou de montrer ceux qui sont bons et nobs sous un jour propre à les faire aimer; mais il ne faut ps trop user de cette dernière intention, car on sait que généralement au théâtre les caractères vicieux ou ridicules plaisent mieux , ou du moins intéressent plus que les caractères vertueux ou trop parfaits.

La comédie de mœurs a pour objet de mettre sous les yeux du spectateur un tableau frappant et vrai des usages ou du genre de vie particulier que les hommes d’un certain état ou d’une certaine condition ont généralement adoptés. Ce sera, par exemple, le tableau de la cour, celui des mœurs des gens opulents, celui d’une nation entière. Les spectacles satiriques des Grecs étaient des comédies de ce genre. .

La comédie d’intrigque, que lesauteurs de l'Encyclopédie nomment à tort, « la moindre espèce de toutes, » est celle où l’auteur s’attache surtout à placer ses personnages dans des situations embarrassantes et bizarres, qui doivent naître les unes des autres naturellement ou sans trop d’effort, et se succéder jusqu’à ce qu’un événement imprévu amène le dénoûment. « La comédie d’intrigue, dit notre collahorateur M. Viollet-Leduc, peut se passer de peindre des caractères, mais elle doit se conformer aux mœurs des individus qu’elle met en scène. C’est même de l'observation de ces mœurs qu’elle doit tirer les circonstances qui déterminent les faits. » Ajoutons avec Lemercier que « l’habileté dans ce genre consiste à rendre les applications claires, à démêler vivement les embarras de l'intrigue, à dialoguer par des traits de saillie conformément à l’âge, au rang, aux humeurs des personnages, et à multiplier sur la scène les situations comiques. » La comédie de L'Étourdi de Molière et celle du Mariage de Figaro sont des chefs-d’œuvre dans ce genre.

Comme un ouvrage dramatique, un ouvrage fait pour la scène, à moins d’être un simple monologue comme le Pygmalion de Rousseau, ou un simple dialogue, une simple conversation entre deux interlocuteurs, exige le choix d’un sujet dont le développement ne peut se faire en récits, et qui demande une action plus ou moins simple, ou plus ou moins compliquée, on voit que le genre que nous venons de définir doit prêter un secours plus ou moins direct, plus ou moins utile, à la comédie de mœurs et de caractère. De la combinaison de ces différents ge

genre, celui que Lemercier appelle mixte, qui est bien évidemment la comédie la plus parfaite, puisqu'elle admet à la fois tous les moyens, tous les ressorts qui peuvent contribuer au développement d’une peinture comique.

La comédie épisodique, ou la comédie à tiroir, est la moins importante de toutes, puisqu'elle exclut toute action et ne se compose que d’une suite de traits ou de scènes qui n’ont aucune liaison entre elles, et n'offrent, pour ainsi dire, qu’un intérêt de détails et de style. Nous avons cependant quelques comédies à tiroir qui sont fort amusantes , mais leur mérite dépend en grande partie du talent et du jeu des acteurs. Tels sont Les Fâcheux de Molière, Le Mercure galant de Boursault, Les Originaux de Fagan, etc.; ce sont en même temps ce qu’on appelle aussi des pièces à travestissement, parce qu’un seul acteur est chargé souvent de la plus grande partie des rôles qu'elles renferment, et qu’il les joue consécutivement dans le même temps et devant les mêmes spectateurs.

L'origine de la farce ou de la comédie facétieuse remonte aux premiers temps de notre théâtre, qui peut nous offrir comme modèle en ce genre l'excellente farce de Z7 Avocat Pathelin, dont on ignore l’auteur. Molière, pour obéir aux exigences de son siècle, et, disons-le, pour faire vivre sa troupe, pour attirer les spectateurs, que la perfection de ses autres ouvrages n’aurait pas toujours retenus, Molière, legrand Molière, a étéobligé plus d’une fois de descendre jusqu’à la farce, où il paraît qu’il excellait luimême comme acteur : Le Médecin malgré lui, Pourceaugnacet Les Fourberies de Scapin sont d’excellents modèles dans ce genre,

Au-dessous de ce genre est la parade, plus basse et plus triviale, faite pour des spectateurs grossiers et sans éducation , jouée sur des tréteaux et en plein air, par des acteurs qui préludent ainsi à d’autres spectacles intérieurs, auxquels ils appellent le public. « Une sorte de verve brutale exprimée par un langage énergique peut, dit M. Viollet-Leduc, prêter à ce genre un attrait particulier. Vers le milieu du siècle dernier, des seigneurs de la cour, ennuyés du vernis de politesse qui recouvrait trop souvent les vices de leur cœur, s’amusaient à la franchise grossière de ces parades; quelques auteurs, jaloux de leur plaire, en composèrent un assez grand nombre, qui furent jouées en petit comité par ces grands seigneurs eux-mêmes. Le contraste de leur langage habituel avec celui qu’ils adoptaient pour un moment rendait ces représentations particulières piquantes et suivies. Collé composa dans ce but et sous le titre modeste de Parades d’excellentes comédies, que leur cynisme seul empêche de faire connaître. Le nom de cet auteur nous conduit tout naturellement à parler de Carmontelle, qui vers la même époque eut l’idée de mettre des proverbes en action pour faire participer les femmes et même les enfants à un plaisir que leurs pères prenaient en secret dans leurs théâtres de société. Il a été égalé, s’il n’a été surpassé, de nos jours par Théodore Leclercq.

De ces genres secondaires, nous remontons à la #ragicomédie ou à la comédie-héroïique, titre qui appartient spécialement à plusieurs pièces de Corneille et de l’ancien répertoire français, qui sont du genre admiratif. Ce que nous avons dit au commencement de cet article de l'opinion de Corneille sur la manière dont il convient de définir la comédie s'applique parfaitement à ce genre d'ouvrage, qui nous est veuu des Espagnols, et dont Le Cid et Don Sanche d'Aragon sont les meilleurs modèles que nous ayons.

C’est à l'article LnamE que l’on traitera du genre bâtard que l’on a nommé aussi comédie sérieuse, tragédie bourgeoise, ou, par un accouplement de mots encore plus bizarre , comédie larmoyante. Les deux plus célèbres représentants de ce genre sont La Chaussée et Diderot.

| Quant à la comédie historique, nous pensons qu’elle pour-

rait fournir un champ fécond à l'exploration. Nous croyons que la comédie , en s’emparant des annales de l’histoire , à l'exemple de la tragédie , acquerrait une moralité plus universelle. 1

Pendant longtemps notre théâtre ne s’est composé que de pièces appelées Mystères, à sujets religieux, jouées par les Confrères de la Passion. Mais insensiblement les acteurs y mêlèrent quelques farces tirées de sujets burlesques, qui amusaient beaucoup le peuple, et qu’on nomma les jeux des pois pilés. Étienne Jodelle fut le premier qui donna des sujets sérieux; c'était sous Charles IX et Henri III. Jean Baïfet La Péruse se distinguèrent ensuite; mais Ga rnier lemporta sur tous ses prédécesseurs. Cependant les pièces qu’ils composaient n'étaient encore que limitation de sujets grecs ou romains ou bien d’imbroglios espagnols, ou de pastorales italiennes. Citons encore Hardy, qui composa plus de six cents pièces ; Pierre Lerivey ou de Larivey, dont quelques comiques du beau siècle, dit Picard, n’ont pas dédaigné d'emprunter des traits et jusqu’à des situations. La Sylvie de Mairet, écrite dans le genre italien, et qui n’est qu'un froid tissu de madrigaux subtils, de conversations en pointes et de dissertations en jeux de mots, excita dans Paris une sorte d'ivresse qui prouvait le goût dominant. Le Cid eut beaucoup de peine à faire tomber ce ridicule ouvrage; mais le mauvais goût subsista longtemps encore, et il ne fallut rien moins que Les Précieuses ridicules et Les Femnnes savantes pour lui porter le dernier coup.

Les théâtres étrangers avaient communiqué au nôtre bien d’autres vices non moins révoltants. Les farceurs italiens, qui avaient un théâtre à Paris, où jouait Molière dans le temps même qu’il commençait à élever le sien, nous avaient accoutumés à leurs rôles de charge , à leurs caricatures grotesques ; si les arlequins et les scaramouches leur restaient en propre, nous les avions remplacés par des personnages également factices, par des capitans, par des bouffons grossiers qui parlaient à peu près le langage de Dom Japhet (comédie de Scarron, jouée en 1653). Le burlesque plus ou moins marqué était la seule manière de faire rire. Ce sont des personnages de ce genre qui firent réussir et applaudir longtemps Les Visionnaires de Desmarêts, détestable pièce, que la sottise et l’envie osèrent encore opposer aux premiers ouvrages de Molière... Les Jodelets (principal personnage d’une autre comédie de Scarron ), les paysans bouffons , les valets faisant grotesquement le rôle de leurs maîtres, les bergers à qui l'amour avait tourné la tête, comme à Don Quichotte, parlaient un jargon bizarre, mêlé des quolibets de la halle et d’un néologisme emphatique. En un mot, on reproduisait sous toutes les formes les personnages hors de la nature, comme les seuls qui pussent faire rire, paree qu’on n’avait pas encore imaginé que la comédie dût faire rire les spectateurs de leur propre ressemblance. Quant au théâtre espagnol, il avait été mis à contribution par quelques-uns des auteurs que nous avons déjà cités; mais il fut exploité plus largement encore par Bois- Robert, par Rotrou, auteur de plusieurs tragédies et de quelques comédies, La Harpe reproche même à la Climène de Corneille d’avoir payé tribut, en quelques endroits, à cette mode contagieuse qui régnait de son temps, « de faire de l'amour un effort d'esprit » ; et il ajoute que ce fut le personnage de Rodrigue qui assura le succès du Cid, « en avertissant le cœur des plaisirs qu'il lui fallait et de cette espèce de mensonge qu’un art mal entendu voulait substituer à la nature ». Ce grand poëte, qui prit et tint à la fois et si longtemps sur la scène française le sceptre tragique et le sceptre comique, fut le précurseur de Molière,

Molière! ce nom résume à lui seul toute une époque; lui seul il suffirait à la gloire littéraire de la France ; seul il donnerait encore à notre théâtre une supériorité incontestable sur le théâtre de tous les autres peuples de la terre,

Celui qui le premier a dit que Molière n'était parvenu à

COMEDIE

réformer que les précieuses ridicules et les grands canons a cru sans doute avoir avancé un grand argument contre la comédie; mais n’eût-elle fait que cela, elle eût déjà rendu un assez grand service en détruisant deux ridicules de l’esprit et de la mode au temps de ce grand peintre des mœurs. Le but de la comédie ne fut jamais de réformer entièrement les mœurs : on n’entreprend point, on n’avoue point surtout une tâche au-dessous de laquelle on sent que tous les efforts de l'esprit humain doivent rester ; la comédie n'affiche point de si hautes prétentions, et son but est tout entier, comme l'indique assez la devise qu’elle a prise, de corriger Les mœurs en riant. « On a beaucoup disserté, dit Étienne, sur le but de la comédie; des philosophes du siècle dernier l'ont regardée comme la seule école de la sagesse; des critiques de nos jours, au contraire, la représentent comme fatale aux mœurs et à la religion. Mais les philosophes n’étaient pas tout à fait sages, les critiques ne sont pas tout fait religieux. Ainsi, ne soyons ni trop séduits par les uns, ni trop effrayés par les autres, et continuons d’aller à la comédie sans espoir, si l’on veut, d’être plus parfaits, mais sans crainte aussi de devenir plus vicieux. Peut-être est-ce une erreur de prétendre que la comédie dirige les mœurs : elle les suit, elle en reçoit l'influence, et devient en quelque sorte l’histoire morale des nations. Elle est pour la postérité l'image vivante des générations qui ne sont plus. C'est, si je puis m’exprimer ainsi, nn écho qui se répète d’un siècle | dans un autre, et qui se prolonge à travers la succession des âges. L'histoire nous rappelle, nous retrace le passé, la comédie nous y transporte : elle apprend à connaître, à juger les peuples ; elle est pour les moralistes ve que les médailles sont pour les antiquaires. » Edme HÉREAu.

M Scribe, dans son discours de réception à l’Académie Française, répondit au panégyrique d’Étienne. « Dans un discours célèbre, dit-il, rempli d'idées fines et ingénieuses , un de nos premiers auteurs dramatiques a soutenu que si quelque grande catastrophe faisait disparaître du globe tous les documents historiques et ne laissait intact que le recueil de nos comédies, ce recueil suffirait pour remplacer nos annales. Je ne pense pas que l’auteur comique soit historien : ce n’est pas là sa mission; je ne crois pas que dans Molière lui-même on puisse retrouver l’histoire du pays : la comédie de Molière nous instruit-elle des grands événements du siècle de Louis XIV? nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses ou des fautes du grand roi? Nous parle-t-elle de la révocation de l'Edit de Nantes! Non : pas plus que la comédie de Louis XV ne nous parle du pare aux cerfs et du partage de la Pologne, pas plus que la comédie de l'empire ne parle de la manie des conquêtes... Louis XIV, Louis XV, - Napoléon, n'auraient pas souffert au théâtre les grands événements de l’histoire, ou n’auraient pas permis de traduire « sur la scène des ridicules qui les touchaient de trop près... Mais du moins la comédie peindra-t-elle les mœurs? Oui, je conviens qu’elle est plus près des mœurs que de la vérité historique ; et cependant, excepté quelques ouvrages bien « rares, Turcaret, par eXemple, chef-d'œuvre de fidélité, il se trouve, par une fatalité dssez bizarre, que presque toujours le théâtre et la société ont été en contradiction directe, Ainsi, puisqu'il s’agit de mœurs, prenons l'époque de la régence : si la comédie était constamment l'expression de la société, la comédie d’alors aurait dû nous offrir d’étranges licences ou de juyeuses saturnales, Point du tout : elle est … froide, correcte, prétentieuse, mais décente. C'est Destouches, la comédie qui ne rit point où qui rit peu; c’est La Chaussée, la comédie qui pleure sous Louis XV ouplutôt sous Voltaire, au moment où se discutaient ces grandes . questions qui changeaient toutes les idées sociales, An milieu du mouvement rapide qui entrainait ce dix-huitième siècle, si rempli de présent et d'avenir, nous voyons apparaître au théâtre Dorat, Marivaux, La Noue, c'est-àdire l'esprit, le roman et le vide! Dans la Révolution, pen-

COMÉDIE

dant ses plus horribles périodes, quand la tragédie , comme on l’a dit, courait les rues, que vous offrait le théâtre? Des scènes d'humanité et de bienfaisance, de la sensiblerie ; Les Femmes et L'Amour Filial de Demoustiers; et en janvier 93, pendant le procès de Louis XVI, La Belle Fermière, comédie agricole et sentimentale. Sous l’Empire, règne de gloire et de conquêtes, la comédie n’était ni conquérante ni belliqueuse. Sous la Restauration, le gouvernement pacitique, les lauriers, les guerriers , les habits militaires avaient envahi la scène; Thalie portait des épaulettes..…

« Comment donc expliquer cette opposition constante, ce contraste presque continuel entre le théâtre et la société? Serait-ce l'effet du hasard? Ou ne serait-ce pas plutôt celui de nos goûts et de nos penchants, que les auteurs ont su deviner et exploiter. Vous courez au théâtre, non pas pour vous instruire et vous corriger, mais pour vous distraire et pour vous divertir. Or, ce qui vous divertit le mieux, ce n'est pas la vérité, c’est la fiction. Vous retracer ce que vous avez chaque jour sous les yeux n’est pas le moyen de vous plaire; mais ce qui ne se présente point à vous dans la vie habituelle, l'extraordinaire , le romanesque, voilà ce qui vous charme et ce qu'on s’empresse de vous offrir. Ainsi, dans la Terreur, c’est justement parce que vos yeux étaient affligés par des scènes de sang et de carnage que vous étiez heureux de retrouver au théâtre l'humanité et la bienfaisance, qui étaient alors des fictions ; de même sous la Restauration, où l’Europe entière venait de nous opprimer, on nous rappelait le temps où nous donnions des lois à Europe, et le passé nous consolait du présent.

« Le théâtre est donc bien rarement l’expression de la société, ou du moins, et comme vous l'avez vu, il en est souvent l'expression inverse, et c’est dans ce qu’il ne dit pas qu’il faut chercher ce qui existait. La comédie peint les passions de tous les temps, comme l’a fait Molière; ou bien comme Wancourtet Picard l’ont fait avec tant de gaieté, Colinu Harleville avec tant de charme, A ndrieux avec fant d'esprit; elle peint des travers tout exceptionnels , des ridicules d’un instant. »

A cela M. Villemain répliqua : « La comédie sans doute n’est pas à elle seule toute l’histoire d’un peuple; mais elle explique, elle supplée cette histoire; elle ne dit rien des événements politiques, mais elle est un témoin de l'esprit et des mœurs publiques, qui ont souvent donné naissance à ces événements; sans nommer personne, elle écrit les mémoires de tout le monde. Connaîtriez-vous parfaitement le siècle de Louis XIV sans Molière? Sauriez-vous aussi bien ce qu’étaient la cour, la ville? Et Turéufe surtout! Il n’est aucune pièce de Molière qui ne vous montre quelque côté curieux de l'esprit humain dans le dix-septième siècle, qui ne vous fasse sentir le mouvement des mœurs et deviner le travail même des opinions sous le calme apparent de cette grande époque. Et plus tard, ce théâtre subtil et maniéré de Dorat , de La Noue, ou même de Marivaux, que vous confondez trop avec eux, êtes-vous bien sûr qu’il soit si fort en contrasle avec le temps auquel il appartient ? Le dix-huitième siècle, si rempli de présent et d'avenir, pour emprunter vos expressions, n’avait-il pas dans l’oisiveté de ses classes élevées, dans l’abus de l’esprit, dans la mollesse raffinée des mœurs, quelque ressemblance avec la comédie prétentieuse qu’il applaudissait, et ne peut-on pas même trouver à cet égard plusieurs comédies de ce temps qui, faibles ouvrages, sont peintures fidèles, et qui, peu estimées du critique, ne sont pas indignes. du regard de l’historien. Quant aux bonnes comédies de la même époque, elles en disent encore plus; elles en disent trop : et le Mariage de Figaro, par exemple, est un renscignement incomparable pour lhistoire de la fin d’une monarchie... A l'époque même de notre Révolution, l’emphase sentimentale, le cuite de ia vicillesse, de la vertu, de l'enfance qu'étalait

DICT. DE LA CONVERS, — T. VI

le théâtre au milieu des fureurs politiques, n'était-ce pas encore un trait de nos mœurs? Ne peut-on pas y voir le même mensonge social qui se trouvait dans des discours de tribune et des programmes de fêtes, et qui mêlait un jargon d'humanité avec des actes terribles ?.... C’étaient les prédications et les antiennes des ligueurs de ce temps.

« Dans les mœurs sont compris les préjugés, les souvenirs, les regrets du peuple; c’est pour cela qu'il va chercher parfois sur la scène des images qui ne sont pas l'expression immédiate de son état présent, mais qui lui rappellent ce qu’il souhaite ou ce qu’il a perdu. Bon ou mauvais, naturel ou recherché, le théâtre est toujours un témoin précieux pour l’histoire des mœurs et des opinions. Maintenant la comédie est à peu près morte chez nous; sa carrière est presque fermée. Et pourtant ce n’est pas la matière qui manque. Il y a de nos jours assez de ridicules à signaler, assez de vices à châtier, assez de coupables à montrer au Goïigt.… Il y a encore de rusés procureurs, de mauvais militaires, de faux dévots, d’ignorants médecins, de sots pédagogues , d'imbéciles bourgeois, des nobles bêtes et orgueilleux.…. Il n’y a plus de Molière! »

A tous les noms que nous venons de voir citer, il convient d’en joindre quelques autres: Étienne, qui dans sa comédie des Deux Gendres à peint parfaitement notre société actuelle, avec son ingratitude, son égoisme et sa fausse philanthropie; Alexandre Duval, auteur de La Manie des Grandeurs ; Desforges, l’auteur de La Femme Jalouse ; Piron, auteur de La Métromanie; Dufresn y, auteur de L'Esprit de Contradiction; Quinault, auteur de La Mère Coquette; Goldoni, auteur du Bourru bienfaisant ; Fabre d'Églantine, auteur du Philinte de Molière et de l’Intrigue épistolaire, etc. Sous la Restauration la comédie fit peu parler d’elle ; elle se mêlait au vaudeville sur les petits théâtres ; elle enfantait le drame en se mêlant au tragique dans les œuvres du romantisme. Après la révolution de Juillet, la vieille comédie tenta de se faire politique et historique; M. Scribe nous donna Bertrand et Raten, Le Verre d'Eau ; Casimir Delavigne, La Camaraderie; Alexandre Dumas, M'° de Belle-Isle. Puis, par une certaine réaction contre la fantaisie, une petite école se montra avec la prétention de ramener la comédie à la réalité commune. L'Honneur et l’Argent, la Bourse, le Lion amoureux, de F. Ponsard, Philiberte, l’'Aventurière, le Fils de Giboyer, Maître Guérin, Gabrielle, de M. Augier, en sont aujourd’hui les principaux produits. François Le Champy, de George Sand, vint répandre un parfum d’innocence et de simplicité sur notre société troublée par l’ambition et le désir de rénovation. En mêmetemps, d’ingénieux esprits s’abandonnaient à leur caprice ; les proverbes d'Alfred de Musset obtenaient du succès à la Comédie Française, où M. Jules Sandeau faisait représenter Mlle de la Seiglière. Sur d’autres scènes MM. Belot et Villetard donnaient Le Testament de César Girodot; Barriè e, Les Faux bonshommes ; À. Dumas fils, Le Demimonde, la Question d'a gent et les Idées de M®e Aubray ; Sardou, La Famille Benoiton, Nos Intimes. Pour être juste, il faudrait encore citer quelques jolis actes de MM. Samson, L. Gozlan, Laya, Labiche, Gondinet, et de quelques autres, quoi qu’ils aient eu sur la marchede l’art aussi peu d'influence que les prix fondés avec fracas par l’Académie française et par le ministre Léon Faucher.

Il nous resterait encore à parler de la comédie chez les peuples étrangers. Mais les articles consacrés dans notre ouvrage aux différentes litiératures du monde comprennent l’histoire de leur théâtre. D'ailleurs, la comédie proprement dite, la haute comédie, paraît être un produit essentiellement français, non pas que les étrangers manquent de vis comica ; mais leur manière de la placer au théâtre diffère de nos formes classiques ou de nos manières de yaudevilles. Molière est resté d’ailleurs le grand maître de

l’art. Les étrangers eux-mêmes en conviennent. John Kemble ya jusqu’à dire que le hasard seul fit naître à Paris un homme qui par son talent appartient à toutes les nations. La haute comédie ne peut ensuite être goûtée que par un peuple délicat et malin, assez avancé dans la civilisation pour que de simples ridicules amènent lerire et la moquerie. Voilà aussi pourquoi la comédie plait plus en général dans l’âge mûr que pendant la jeunesse, qui demande plus de poésie, plus d’idéal et s’attache moins aux formes. Walter Scott fait remarquer qu'il y a bien moins de différences entre les œuvres comiques des scènes anglaise et française, qu'entre les œuvres tragiques des deux pays; et à l'appui de cette observation, il dit que peu de tragédies françaises ont été traduites en anglais, tandis que presque toutes les comédies qui ont eu du succès en France ont été transportées sur le théâtre anglais. Il explique ce fait en considérant que de sens comique est beaucoup plus général dans le genre humain et moins altéré par les règles artificielles de la "société que le sens pathétique, et il ajoute que cent personnes de rang et de pays différents riront de la même plaisanterie, tandis que cinq d’entre elles ne mêleront peutêtre pas leurs larmes sur un même sujet d’attendrissement. Mais la manière d’exposer les sujets comiques doit varier avec les temps, avec les lieux, et la comédie peut encore plus d’une fois changer d’allure et de forme, L. LOUveT.

COMÉDIE-FRANÇAISE. Voyez THÉATRE-FRAN- ÇAIS. 4

COMÉDIE-ITALIENNE. Voyez THÉATRE-ÎTALIEN.,

COMEÉDIEN, COMÉDIENNE, noms que l’on donne en général à tous ceux qui font métier de paraître sur un théàtre public pour y jouer la comédie , la tragédie, le drame, le vaudeville, etc. Ces noms sont spécialement affectés à la profession, tandis que ceux d'acteur etdactrice, indiquant l’action, sont relatifs aux rôles qu’on remplit, aux personnages qu’on représente, au talent qu'on y déploie. Ainsi, l’on appelait comédiens français, comédiens italiens, les acteurs des théâtres Français et Italien, dont les premiers étaient qualifiés naguère de comédiens ordinaires du roi; on disait et on dit encore : comédiens ambulants, comédiens de campagne, comédiens de province, troupe de comédiens, tripot de comédiens, se faire comédien , il y a eu assemblée de comédiens, etc. Les comédiens Baron, Lekain, Garrick, Talma , etc., ont été les plus grands acteurs de leur siècle et de leurs pays. Des amateurs qui jouent la comédie en société pour s'amuser sont ac{eurs sans être comédiens, parce qu’ils ne sont pas payés pour divertir le public. Les écoliers qui montaient autrefois sur des théatres de collége étaient acteurs el non pas comédiens ; mais quelques-uns, séduits, enorgueillis par des applaudissements de famille ou de complaisance, se croyaient de grands acteurs, et devenaient de mauvais comédiens.

Au figuré, les mots acteur et comédien conservent à peu près les mêmes distinctions; foutetois, le premier peut se prendre en bonne ou en mauvaise part : on est acteur dans une affaire, dans uhe révolution, dans un duel, dans un combat, dans un bal, etc.; mais comédien ne se prend qu'en mauvaise part, la dissimulation étant toujours une chose odieuse ou méprisable, quel qu’en soit le motif : ainsi, on appelle comédien un homme qui feint des passions, des sentiments, des opinions qu’il n’a pas. On dit d’une femme qui sans vertus et sans fortune, et sous un extérienr modeste, sait enjôler les hommes : C’est une grande comédienne. Les courtisans sont de vrais comédiens, et leur vie est une comédie perpétuelle : ils sont toujours sur le théâtre, et ne quittent jamais le masque.

Parce qu'ils étaient de condition libre et qu'ils tiraient leur origine des fêtes de Bacchus, les comédiens jouissaient à Athènes d'une haute considération, Ils étaient aptes à occuper les postés les plus honorables , et l'on cite Aristodème, envoyé en ambassade à Philippe, roi de Macédoine.

Page 1