CHAPITRE III
Parmi tant d'écrivains supérieurs, dit Taine, Diderot est le seul qui soit un véritable artiste, un créateur d'àmes, un esprit en qui les objets, les événements et les personnages naissent et s'organisent d'eux-mêmes.
L'homme qui a écrit les Salons, les Petits Romans, les Entretiens, le Paradoxe du Comédien, surtout le Rêve de d'Alembert et le Neveu de Rameau, est d'espèce unique en son temps. Si alertes et si brillants que soient les personnages de Voltaire, ce sont toujours des mannequins; leur mouvement est emprunté ; on entrevoit toujours derrière eux l'auteur qui tire la ficelle.
Chez Diderot, ce fil est coupé ; il ne parle point par la bouche de ses personnages, ils ne sont pas pour lui des porte-voix ou des pantins
comiques, mais des êtres indépendants et détachés à qui leur action appartient, dont l'accent est personnel, ayant en propre leur tempérament, leurs passions, leurs idées, leur philosophie, leur style et leur âme, parfois, comme le Neveu de Rameau, une âme si originale, si complexe, si complète, si vivante et si difïorme qu'elle devient dans l'histoire naturelle de l'homme un monstre incomparable et un document immortel. Il a dit tout sur la nature, sur lart, la morale et la vie, en deux opuscules dont vingt lectures successives n'usent pas l'attrait et n'épuisent pas le sens : trouvez ailleurs, si vous pouvez, un pareil tour de force et un plus grand chef-d'œuvre; « rien de plus fou et de plus profond ».
Il avait de l'artiste, l'imagination, l'ardeur, l'enthousiasme, l'amour du beau et le respect de l'art. L'un des beaux moments de Diderot, dit un contemporain ^ c'est lorsqu'un auteur le consultait sur son ouvrage. Si le sujet en valait la peine, il fallait le voir s"en saisir, le pénétrer et, d'un coup d'œil, découvrir de quelles richesses et de quelles beautés il était susceptible. Il refaisait l'ouvrage eu l'improvisant; après quoi il
(1) Marmonlel.
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VOUS le vantait comme s'il ne l'avait pas créé lui-même.
11 savait raconter mieux que personne, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement et fortement que Mérimée, avec plus de verve.
Il a partout aimé à regarder et à revoir. Il regardait ; puis, dans son cabinet, ou dans le fiacre où il roulait la moitié de la journée, il revoyait la figure, l'attitude, le geste, la scène; puis, devant son papier, il revoyait encore, avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en écrivant.
Tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes vraies, des historiettes de son temps; ce sont les petits mémoires de son siècle.
Diderot était l'homme des digressions, des échappées et des parenthèses plus longues que les phrases... Gil Blas est composé, quoi qu'on puisse dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son unité. Candide est composé. Il gravite autour d'une idée dont on sent toujours la présence, et qui, de temps à autre, ramène à elle le regard. Ni Jacques, ni la Religieuse, ni les Bijoux ne sont composés, parce que Diderot ne sait pas rassembler son œuvre autour d'un caractère, ni autour d'une idée importante et considérable.
Diderot écrivain sait voir et faire voir : il est moderne, précurseur de l'école réaliste et naturaliste avec le sentiment et la verve ; il est vivant et vrai.
Diderot comprend le monde visible et sait le peindre. Ses^lëttres donnent rimpression du monde où il vit.
Par ses romans, il est le précurseur de la littérature de notre siècle. On y trouve ce qui fait la beauté du roman moderne : la nature, la vérité, l'observation.
Le roman de Rousseau est fait d'éloquence et de sentiment; celui de Voltaire de philosophie étincelante ; Diderot sait fair^ vivre des hommes. Est-ce que nous ne connaissons pas, comme si nous les avions rencontrés, tous ceux qu'il nous montre : le Neveu de Rameau, Jacques et son maître, le paysan Bigre et son fils.
Et n'allez pas croire, dit Sainte-Beuve, que, pour écrire vile, il écrit au hasard. Ce style, en ses passages les plus rapides, est savant, nombreux, plein de ces effets d'harmonie qui correspondent aux nuances les plus secrètes du sentiment et de la pensée. Il est plein de reflets de nature et de verdure.
Tandis que Le Sage, dit M. Ducros, avait intéressé le lecteur aux détails de la vie ordinaire
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dans la classe moyenne, Richardsou et Jean- Jacques, c'est-à-dire Paméla et la Nouxjelle Hélo'ise, eu. attendant Paul et Virginie et Werther relevèrent ces humbles détails et ces modestes personnages, en leur donnant la flamme de la passion et l'auréole de la poésie.
Diderot apporte à la littérature des œuvres vraies, senties, vécues. Les personnages existent, il les connaît. Dans V Eut retien d'un père avec ses enfants, c'est son père, le bon forgeron, qu'il met en scène ; c'est son frère, sa sœur et luimême qui sont groupés autour de lui dans cette scène de famille; les visiteurs eux-mêmes lui sont connus ; ce sont des compatriotes, des habitants de Langres, sa patrie. Aussi sont-ils réels et bien vivants ; Diderot les montre tels qu'ils étaient et leur fait parler exactement le langage que nous attendions de chacun d'eux.
« Les souvenirs manifestes de l'auteur», les interruptions des assistants, tout contribue à produire lillusion de la vie et de la réalité. »
La Religieuse, c'est le voile levé sur les honteux mystères de la vie monastique. Une religieuse, échappée de son couvent, raconte elle-même son
' M. Ducros.
histoire et détaille dans ses lettres tout ce qu'elle a vu d'odieux et les persécutions qu'elle a souffertes.
Cette peinture énergique de la vie secrète des couvents de femmes, où il y a de l'éloquence, de la sensibilité et du naturel, fut une mystification jouée au bon Monsieur de Croismare.
Enfant naturel, Suzanne a été mise au couvent malgré elle. Voulant en sortir, elle raconte ellemême son histoire au marquis, qui crut parfaitement à la réalité de la sœur Suzanne, à ses malheurs, à son évasion.
Dans cette fiction ingénieuse, Diderot a donné à sœur Suzanne un caractère tout ordinaire et vrai. Il n'en montre que mieux l'abus de la contrainte religieuse et le danger des fausses vocations.
La Religieuse dénote dans son auteur le talent de raconter et le don d'émouvoir. Diderot y montre fort bien, « par le menu, les petites tracasseries et les petites cabales que fait naître et qu'exaspère la vie renfermée et le contact de tous les jours, de toutes les heures, entre gens qui ne s'aiment point. En une foule d'endroits, dit M. Ducros, son récit est vivant, passionné et point déclamatoire ».'