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CH. III. — LES ROMANS ET LES CONTES

On retrouve partout, en Diderot, le philosophe sous le romancier*.

M. Joseph Reinach a montré dans les Bijoux indiscrets l'origine des observations de Diderot sur le théâtre. En effet, Diderot demande déjà là où l'on ne s'y attendait pas, le retour à la vérité et à la nature. « A-t-on, dit-il, jamais parlé comme nous déclamons? Les princes et les rois marchent-ils autrement qu'un homme qui marche bien ? Les princesses poussent-elles en parlant des sifflements aigus? »

Le Neveu de Rameau est un portrait fait de génie. Qu'on se figure un personnage de La Bruyère tracé avec la largeur de touche et la plénitude de Saint-Simon.

Le neveu de Rameau est un singulier type, abbé parasite, musicien proxénète, entrepreneur de succès pour les filles de théâtre, il est aussi marié de façon intermittente.

' ... « J'entrevis dans l'éloignement un enfant qui marchait à pas lents, mais assurés... je le vis diriger vers le ciel un long télescope, estimer à l'aide d'un pendule la chute des corps, constater avec un tube rempli de mercure la pesanteur de l'air, et, le prisme à la main, décomposer la lumière. C'était alors un énorme colosse; sa tète touchait aux cieux, ses pieds se perdaient dans l'abîme; il secouait de la main droite un flambeau.

— Ouelle est, demandai-je à Platon, cette figure gigantesque qui vient à nous?

— Reconnaissez l'Expérience.

■■« Quelquefois Rameau est maigre et hâve bmme un malade au dernier degré de la consompliou; on compterait ses dents à travers ses [joues, on dirait qu'il a passé plusieurs jours sans manger, ou qu'il sort de La Trappe. Le mois suivant, il est gros et replet comme s'il n'avait pas quitté la table d'un financier, ou qu'il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins. Aujourd'hui en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tète basse, il se dérobe, on serait tenté de l'appeler pour lui donner l'aumône; demain, poudré, frisé, chaussé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre, et vous le prendriez à peu près pour un honnête homme; il vit au jour le jour, .triste ou gai, selon les circonstances... C'est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison... il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités sans ostentation, et ce qu'il en a reçu de mauvaises sans pudeur... »

Sa morale est bien simple : bonnejajije, bon litf de l'argent dans sa poche « et vive la sagesse de^^aliimon ! i>

Qa-ijtftfi^Ià^n'a point disnanu il y a Jmijours, parmj nous, beaucoup de^eveux de Rameau.

« Boire de bons vins, se gorger de mets déli-

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cats, avoir de jolies femmes, se reposer sur des lits bien mollets; excepté cela, le reste n'est que vanité;,^

]eux-là sont, à ses yeux, des esprits bizarres [ui ne regardent pas la richesse comme la chose lu monde la plus précieuse. Ne lui vantez pas certains principes généraux de je ne sais quelle Imorale que les gens ont sans cesse à la bouche et que personne ne pratique. Dans la nature toutes les espèces se dévorent; toutes les conditions se dévorent dans la société.

La Deschamps autrefois, aujourd'hui la Guinard , venge le prince du fiuancier et c'est la femme de modes et l'escroc qui vengent le financier de la Deschamps.

Au milieu de tout cela, il n'y a que limbécilj qui soit vexé sans avoir vexé personne.

« Pour moi, j'aurais été vertueux, si la vertu avait conduit à la fortune; on m'a voulu ridicuh et bouffon et je me le suis fait; pour vicieux, nature seule en avait fait les frais; et quand je/ dis vicieux, c'est uniquement pour parler votn langue, car si nous venions à nous expliquer, il^ pourrait arriver que ce que vous appelez vice^ moi je l'appelle vertu. »

Dans son Tableau de Paris, Mercier, qui l'a connu, nous dit : « Il réduisait à la mastication

tous les prodiges de la valeur, toutes les opérations du géuie, tous les dévouements de l'héroïsme, enfin tout ce qu'on faisait de grand dans le monde. Selon lui, tout cela n'avait d'autre but ni d'autre résultat que de placer quelque chose sous la dent. Il prêchait cette doctrine avec un geste expressif et un mouvement de mâchoire très pittoresque. »

Piron l'a vu aussi a cabrioler, fouler aux pieds les riches et les grands, et pleurer de misère; se moquer de son oncle et se parer de son grand nom ; vouloir l'imiter, l'atteindre, l'efiacer et ne vouloir plus se remuer ; lion à la menace, poule à l'exécution ; aigle de tête, tortue et belle écrevisse de pieds ; au demeurant, le meilleur fils du monde. »

Jacques le Fataliste est une suite d'épisodes où se rencontrent de très belles pages. «Je voudrais bien, disait Doudon à M'"" Godard (23 mars 1869), avoir un Diderot à ma disposition et pouvoir y marquer les passages lisibles de Jacques le Fataliste.U y faudrait sans doute de terribles coupures, mais je ne sais nul exemplaire à deux lieues à la ronde. C'est fâcheux, car on y trouve des récits d'une vivacité singulière et des traits d'une force qui rappelle les belles gravures à l'eauforte de certains maîtres rudes et énergiques. »

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Mais ce Diderot est uq lion qui n'est pas présentable ; il serait nécessaire de le tondre, de lui couper les ongles, de lui arracher les dents, et ce ne serait plus tout à fait un lion.

Cependant on peut lire, d'un bout à l'autre, l'histoire de M'"° de La Pommeraie.

Quant au reste, c'est une suite d'histoires enfilées les unes au bout des autres, sans aucun rapport, au hasard d'une conversation entre Jacques, son maître et une hôtesse de cabaret. Pendant que l'hôtesse raconte, son mari, ses valets, lui font, à chaque instant, ouvrir des parenthèses, pour la clef de la cave, pour un courrier qui arrive ou qui part, pour un picotin d'avoine, etc.

Jacques n'est pas un roman, c'est une histoire décousue, comme la vie elle-même, où l'auteur raconte tout ce qui arrive à ses voyageurs, et à mesure qu'il arrive. C'est un tissu de digressions.

Pendant que le maître de Jacques sort, on lui vole son cheval ; plus tard, Jacques aperçoit, dans un champ, un laboureur en train de rouer de coups un cheval attelé à la charrue; ce cheval, c'est justement le cheval de son maître. Il n'y a, dans ce récit que deux personnages, Jacques et son maître, mais dans les histoires qu'il ra-

conte, dans les contes qui se pressent les uns derrière les autres, en chapelet, il y a un débordement de vie, de verve et de gaieté.

Dans l'intervalle d'une histoire à lautre, il y a de jolis tableaux réalistes et naturalistes.

A l'auberge, par uu jour de pluie, « Jacques se leva de grand matin, mit la tête à la fenêtre pour voir quel temps il faisait, vit qu'il faisait un temps détestable, se recoucha et nous laissa dormir, sou maître et moi, tout qu'il nous plut. Jacques et son maître, et les autres voyageurs qui s'étaient arrêtés au même gîte, crurent que le ciel s'éclaircirait sur le midi; il n'en fut rien, et la pluie de l'orage ayant gonflé le ruisseau qui séparait le faubourg de la ville, au point quil eût été dangereux de le passer, tous ceux dont la route conduisait de ce côté, prirent le parti de perdre une journée et d'attendre. Les uns se mirent à causer; d'autres à aller et venir, à mettre le nez à la porte, à regarder le ciel et à rentrer en jurant et frappant du pied; plusieurs à politiquer et à boire, beaucoup à jouer, le reste à fumer, dormir et ne rien faire. >

Jacques, en racontant à son maître comment il avait été blessé à la guerre, s'était écrié : « Ah ! monsieur, je ne crois pas qu'il y ait de blessures plus cruelles que celles du genou — Allons

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donc, Jacques, tu te moques... « Apeiueleraaître de Jacques lui eut-il fait cette impertinente réponse, que son cheval bronche et s'abat, que son genou va s'appuyer rudement sur un caillou pointu, et que le voilà criant à tue-tête : « Je suis mort, j'ai le genou cassé. » Jacques remarque que les douleurs des autres nous laissent fort insensibles, et que, quoi qu'il arrive aux genoux de nos camarades, nous ne plaignons jamais que les nôtres.

Jacques le Fataliste contient l'histoire touchante de M'"° de La Pommeraye. C'est le récit d'une vengeance de femme, laquelle fait épouser à son amant qui la délaisse, la fille d'une aventurière tenant un tripot. M. des Arcis, qui aime sa femme, est trompé par elle, il lui pardonne dans une scène très émouvante qui a peut-être inspiré l'auteur d'un Supplice d'une Femme et des Idées (le Madame Auhray.

« ...J'ai respecté ma femme en vous; il n'est pas sorti de ma bouche une parole qui l'ait humiliée, ou du moins je m'en repens, et je proteste qu'elle n'en entendra plus aucune qui l'humilie, si elle se souvient qu'on ne peut rendre son époux malheureux sans le devenir. Soyez honnête, soyez heureuse et faites que je le sois. Levez-vous, je vous en prie ; ma femme, levez-

VOUS et embrassez-moi; Madame la marquise, levez-vous, vous n'êtes pas à votre place ; Madame des Arcis, levez-vous.

« Pendant qu'il parlait ainsi, elle était restée le visage caché dans ses mains, et la tète appuyée sur les genoux du marquis; mais au mot de ma femme, au mot de Madame des Arcis, elle se leva brusquement et se précipita sur le marquis, elle le tenait embrassé, à moitié suffoquée par la douleur et par la joie. »

A-t-on écrit sur l'amitié des pages plus délicates que ce petit récit : Les deux amis de Bourbonne? Ils s'aimaient comme on existe, comme on vit, sans s'en douter. Olivier avait une fois sauvé la vie à Félix qui avait failli se noyer; ils ne s'en souvenaient ni l'un ni l'autre. Cent fois Félix avait tiré Olivier des aventures fâcheuses où son caractère impétueux l'avait engagé et jamais celui-ci n'avait songé à l'eu remercier ; ils s'en retournaient ensemble à la maison sans se parler ou en parlant d'autre chose.

Félix était contrebandier; il est pris, condamné à mort et il va être exécuté. Olivier survient, délivre son ami, puis songe ensuite à se sauver lui-même. « Mais un soldat de maréchaussée lui avait percé le flanc d'un coup de baïonnette, sans qu'il s'en fût aperçu. Il gagna la

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porte de la ville, mais il ne put aller plus loin; des voituriers charitables le jetèrent sur leur charrette et le déposèrent à la porte de sa maison, un moment avant qu'il expirât; il n'eut que le temps de dire à sa femme : « Femme, approche, que je t'embrasse; je me meurs, mais Félix est sauvé. »

« Mon père, homme d'un excellent jugement, mais homme pieux, était renommé dans sa province pour sa probité rigoureuse. Les pauvres pleurèrent sa perte, lorsqu'il mourut. Son image sera toujours présente à ma mémoire; il me semble que je le vois dans son fauteuil à bras, avec son maintien tranquille et son visage serein; il me semble que je l'entends encore. »

Ainsi débute ï Entretien d'un père avec ses enfants, (la danger de se mettre au-dessus des lois (1773).

« Voici l'histoire d'une de nos soirées, et un modèle de l'emploi des autres.

C'était en hiver. Nous étions assis autour de lui, devant le feu, l'abbé, ma sœur et moi. Il me disait, à la suite d'une conversation sur les inconvénients de la célébrité : « Mon fils, nous avons fait tous les deux du bruit dans le monde; avec cette différence que le bruit que vous fai-

siez avec votre outil vous ùtait le repos, et que le bruit que je faisais avec le mieuôtait le repos aux autres. » Après cette plaisanterie, bonne ou mauvaise, du vieux forgeron, il se mit à rêver... Puis il raconta à ses enfants comment une fois dans sa vie, il a été sur le point de les ruiner de fond en comble.

« Avant que je commence, dit-il à sa fille, petite sœur, relève mon oreiller qui est descendu trop bas. A moi : Et toi, ferme les pans de ma robe de chambre, car le feu me brûle les jambes... Vous avez tous connu le curé de Thivet.

a Leremords naît peut-être moins de l'horreur de soi que de la crainte des autres ; moins de la honte de l'action, que du blâme et du châtiment qui la suivraient s'il arrivait qu'on la découvrît. Et quel est le criminel clandestin assez tranquille dans l'obscurité pour ne pas redouter la trahison d'une circonstance imprévue, ou l'indiscrétion d'uu mot peu réfléchi? quelle certitude a-t-il qu'il ne se décèlera point dans le délire de la fièvre ou du rêve?... Mes enfants, les jours du méchant sont remplis d'alarmes. Le repos n'est fait que pour l'homme de bien. C'est lui seul qui vit et meurt tranquille. »

Dans ce récit, Diderot se demande si l'équité naturelle n'est pas au-dessus de la loi, comme

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l'homme est antérieur à l'homme de loi. Son père lui dit : « Mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais je trouve que ma tète repose plus doucement encore sur celui de la religion et des lois. »

C'est de l'histoire naturelle que Diderot tire la vérité morale. L'homme ne Fa point reçue toute faite ; elle se fait en lui et il l'exprime.

La morale commune exprimée par la loi est une moyenne; tel homme peut se sentir meilleur qu'elle et agir, à ses risques, d'après son inspiration.

C'est ainsi que le sage peut être au-dessus des lois.

Le tableau qui encadre ces réflexious morales est réel et vivant.

C'était en hiver...

Et l'histoire se déroule, le plus naturellement du monde avec les réflexions et les interruptions de ses enfants.

— Mon père, c'est qu'à la rigueur il n'y a point de lois pour le sage. Toutes étant sujettes à des exceptions, c'est à lui qu'il appartient de juger des cas où il faut s'y soumettre ou s'en affranchir.

— Je ne serais pas trop fâché, me répondit-il, qu'il y eût dans la ville un ou deux citoyens

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lie DIDEROT

comme toi ; mais je n'y habiterais pas s'ils pensaient tous de même.

Insuffisant romancier, dit M. Ducros, Diderot fut un excellent conteur. 11 sait, dans ses courtes histoires, esquisser une physionomie, dessiner un geste, enlever rapidement une anecdote ; il a l'œil qui voit vite et bien, discernant surtout les détails expressifs, il a la mémoire Imaginative qui conserve fidèlement tous ces détails ; il a la verve enfin qui, si elle ne crée pas les personnages, sait du moins les faire parler.

« Aux yeux des peintres et des sculpteurs de son temps, Diderot était comme un des leurs. De plus, il était parmi eux le penseur, l'homme aux idées générales, le philosophe de cette poésie qui s'exprime sur la toile ou sur le marbre. A ce titre, il avait autorité sur eux, il les dirigeait, les conseillait, les corrigeait et, la plume à la main, leur servait de guide et de maître. C'est ainsi qu'il a été le grand journaliste moderne, l'Homère du genre intelligent, chaleureux, expansif, éloquent; jamais chez lui, toujours chez les autres, ou, si c'était chez lui et

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au sein de sa propre idée qu'il les recevait, le plus ouvert alors, le plus hospitalier des esprits, le plus ami de tous et de toute chose, et douuant à tout son monde, tant lecteurs, qu'auteurs ou artistes, non pas une leçon, mais une fête ', »

Ami de Falconnet, qu'il avait fait appeler à Pétersbourg par Catherine , pour y élever le monument qu'elle voulait consacrer à la mémoire de Pierre le Grand, il lui donne les meilleurs et les plus nobles conseils sur l'art et sur les idées morales et désintéressées qui doivent diriger l'artiste.

Falconnet, qui avait ses raisons pour cela, n'avait pas grande confiance dans la postérité et ne travaillait point pour elle. Cela choquait en Diderot le poète, l'artiste, l'homme prompt à l'enthousiasme et toujours désintéressé d'argent dans ses travaux. Il s'en explique à plusieurs reprises très vivement dans sa correspondance avec Falconnet. Il cherche à lui inspirer l'amour de la gloire, le désir de l'immortalité qu'elle procure, immortalité qui est la seule possible, mais bien suffisante pour inspirer de nobles efforts.

Le sentiment de l'immortalité et le respect de

' Sainte-Beuve.

la postérité n'excluent aucune sorte d'émulation; ils soutiennent la verve, émeuvent le cœur et élèvent lame. Ce sont deux germes de grandes choses, deux promesses aussi solides qu'aucune autre, deux jouissances aussi réelles que la plupart des jouissances de la vie, mais plus honnêtes et plus dignes d'un homme.

« Lorsque, sur la garantie de tout un siècle qui m'environne, je puis me dire : Xon omnis moriar; que je laisse après moi la meilleure partie de moi; que les seuls instants de ma vie dont je fasse quelque cas, sont éternisés, il me semble que la mort a moins d'amertume. »

L'homme qui travaille doit supposer le monde et son ouvrage éternels. La postérité pour l'artiste comme pour le philosophe, c'est l'autre monde de l'homme religieux.

Ces sentiments n'appartiennent pas à une âme faible, mais à une grande àme : « Si j'avais dit au Guide : « Tu as beau cabaler, tu n'empè- « cheras pas que le Dominiquin ne soit connu a pour ce qu'il est, » pourquoi n'aurait-il pas répondu : « Mais alors je n'y serai plus et je « m'en f...! » Pas un méchant qui ne doive parler ainsi; pas un homme de bien qui puisse l'écouter sans horreur. C'est toujours le proverbe : Après moi le déluge, qui n'a été fait que

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pour les âmes petites, mesquines et personnelles. »

Il faut que l'artiste soit désintéressé. Au moment où il pense à l'argent, il perd le sentiment du beau. « Il faut à l'artiste la verve, le feu sacré, le tison de Prométhée, le démon de l'inspiration ; alors on verserait des sacs d'or à ses pieds qu'on ne le toucherait pas, parce que l'or n'est pas sa véritable récompense. » Il faut travailler pour soi, pour se satisfaire soi-même; et tout homme qui ne se paye pas par ses mains, en recueillant par l'ivresse et l'enthousiasme la meilleure partie de sa récompense, fera fort bien de demeurer en repos.

Diderot, comme critique d'art, se rendait justice : a Pour moi, disait-il, j'ai l'àme haute, il me vient de temps en temps une idée grande et forte et je sais quelquefois la présenter de la manière la plus frappante; je sais entrer dans les âmes, les captiver, les émouvoir, les entraîner. Si d'Alembert s'entend infiniment mieux que moi à résoudre une équation différentielle, je m'entends peut-être mieux que lui à faire battre un cœur, à l'agrandir, à l'élever, à lui inspirer un goût solide de la vertu et de la vérité.

Œ Je suis plus affecté des charmes de la vertu que de la difformité du vice : je me détourne

doucemeut des méchants et je vole au-devant des bons. S'il y a dans un ouvrage, dans un caractère, dans un tableau, dans une statue un bel endroit,' c"est là que mes yeux s'arrêtent; je ne vois que cela, je ne me souviens que de cela, le reste est oublié. «

En 1764, Grimm offrit à Diderot de se charger, dans la Correspondance littéraire, du compte rendu des Salons.

Diderot avait déjà voyagé souvent au pays des peintres; il en connaissait beaucoup, les ayant fréquentés durant les belles années de sa vie de bohème. Il saisit avec joie l'occasion de les revoir, de parler d"eux et d'écrire les idées ingénieuses et neuves qu'il avait tant de fois exprimées en causant.

Au lieu d'une lettre qu'avait demandée Grimm, Diderot lui envoie un volume; et tout d'abord, Grimm, sans le lire, en parut peu satisfait. Diderot s'en plaint, il écrit : « Monsieur l'ambassadeur vient d'en user un peu durement avec moi. Il me demande un mot sur les tableaux; je les vais voir et j'écris un volume; je passe les jours et les nuits pour le contenter. Vous verrez par sa lettre comment j'ai réussi. » — Sans se décourager de ce mauvais accueil, Diderot ajoute : « Pendant qu'il lisait mon vo-

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lume, je lui ai fait deux autres morceaux que je vieus de lui envoyer. » Mais Grimm, après avoir lu ces pages étiucelantes fut émerveillé. « J'en jure sur mon âme, s'écrie-t il, aucun homme n'a fait et ne fera pareille chose. C'est un tour de force qu'on ne fait pas impunément à son âge. Il a pris la plume et a écrit dix-sept jours de suite, du soir au matin, remplissant de style et d'idées plus de deux cents pages. »

Diderot qui avait alors plus de cinquante ans, continua, pour obliger son ami, à faire le même travail pendant les trois années suivantes. C'est ainsi qu'il institua eu France l'usage des Salons et la critique intelligente et émue des beauxarts.

Sa facilité d'improvisation était surprenante. Comme exemple de cette puissante facilité de travail, qu'il a conservée toute sa vie, Naigeon cite VÉloge de Richardson qu'on peut regarder comme un chef-d'œuvre et que Diderot écrivit en quinze heures, tel qu'il fut imprimé dans le Journal étranger. « Et n'allez pas croire, dit Sainte-Beuve, que pour écrire vite, il écrive au hasard. Son style en ses passages les plus rapides est savant, nombreux, plein de ces effets d'harmonie qui correspondent aux nuances les plus secrètes du sentiment et de la pensée. Il

est plein de reflets, de nature et de verdure; il en offre même infiniment plus que le style de Bufïon et celui de Jean- Jacques. » — Diderot a innové dans la langue, il y a fait entrer des couleurs de la palette et de l'arc-en-ciel : il sait voir la nature à travers l'atelier et le sentiment du peintre. C'est lui qui a initié les Français aux beaux -arts et trouvé la manière de leur faii-e aimer la peinture par les idées. « Je n'avais jamais vu, dit M™° Necker, dans les tableaux que des couleurs plates et inanimées. L'imagination de Diderot leur a donné pour moi du relief et de la vie; c'est presque un nouveau sens que je dois à son génie. »

En eflet, sa critique était tout un poème, toute une création. Le peintre Vernet, ayant exposé sept tableaux au salon de 1767, Diderot suppose qu'au moment de commencer l'analyse de ces Vues et Marines, il est obligé de partir pour une campagne voisine de la mer, et que de là il se dédommage de ce qu'il n'a pu voir au Salon, en contemplant plusieurs scènes de la réalité. « Et ces scènes, il nous les raconte, il nous les décrit avec le détail des conversations, des promenades, des discussions de tout genre qui s'y agitent entre divers interlocuteurs. On y parle de la nature, de l'art et de leurs rapports dé-

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licats; ou y parle du monde, de l'ordre universel et du point de vue relatif à l'optique humaine. Diderot sème à profusion les mille germes d'idées dont il est plein. Puis, tout à coup, à la fin, son secret lui échappe, et les paysages naturels auxquels il nous a fait assister se trouvent être tout simplement les toiles de Vernet qu'il s'est plu à imaginer ainsi et à réaliser sur place, se remettant dans la situation et dans l'inspiration même de l'artiste qui les composait. »

Il veut de la peinture qui raconte et de la statuaire qui peigne. Il refait tous les tableaux du Père (le famille. L'idéal qu'il poursuit dans ses spéculations sur les arts, c'est une scène et des acteurs.

Exemple : Sa passion pour Greuze.

« C'est le dessin qui donne la forme aux êtres ; c'est la couleur qui leur donne la vie. On ne manque pas d'excellents dessinateurs; il y a peu de grands coloristes. Il en est de même en littérature. Cent froids logiciens pour un grand orateur; dix grands orateurs pour un poète sublime. Un grand intérêt fait éclore subitement un homme éloquent; mais, quoi qu'en dise Helvétius, on ne ferait pas dix bons vers, sous peine de mort. »

M. Ferdinand Brunetière reproche à Diderot d'avoir parlé des arts en littérateur '.

Mais comment parler des arts autrement"? N'était-il pas naturel à Diderot de parler peinture et sculpture en littérateur, puisque c'est de la littérature qu'il faisait, Diderot a fait pour les beaux-arts ce qu'ont fait, à la même époque, Montesquieu pour la législation et Bufion pour l'histoire naturelle; il a servi d'intermédiaire entre les artistes et le public. Il a été utile aux artistes de son temps en expliquant « littérairement, c'est-à-dire clairement- » les mérites de leurs tableaux.

Critique d'art, il a, sur la peinture, des idées d'écrivain et de philosophe, mais qui sont aussi des idées d'artistes, ces idées générales qui manquent trop souvent aux peintres et aux sculpteurs, par exemple l'heureuse et nécessaire conspiration de tous les détails, en vue d'un effet d'ensemble.

Si la critique d'art était un genre littéraire, n'exigeant que des qualités littéraires et qu'on puisse traiter convenablement sans connaître autre chose de la peinture ou de la sculpture

' V. Nouvelles éludes critiques sur Vhistoire de la littérature française. Les Salons de Diderot par F. Brunetière. * Louis Ducros.

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que les impressions qu'elles donnent, Diderot — qui en a été le créateur — serait l'un des maîtres de ce genre. Il a parlé de l'art de peindre absolument comme si l'art de peindre visait à provoquer l'émotion littéraire. Cependant, Diderot — parce qu'il est, par instants, l'un de nos grands écrivains — a laissé, dans ses Salons, des pages immortelles.

Diderot n'était pas un peintre, mais un homme de lettres. Il parle donc de peinture en littéra-l leur. « Rendre la vertu aimable, le vice odieux, le ridicule saillant, » lui parait être le but de tout honnête homme « qui prend la plume ou le pinceau ». Ordonner une composition, une scène de mœurs, une scène pathétique, une scène de famille, voilà pour lui, le but de l'art.

Le peintre s'occupe moins des pensées et des sentiments que des lignes, des idées plastiques, de l'harmonie et du contraste des couleurs. Diderot, qui aimait, malgré son emphase, le naturel et la simplicité, savait bien que le réalisme ou l'imitation servile de la nature sont insuffisants. « Il faut, disait-il, que l'artiste ait dans l'imagination quelque chose d'ultérieur à la nature. »

M. Brunetière insiste, il reproche à Diderot de ne regarder qu'à l'intention morale et aux sujets.

« Il n"a pas, dit-il, seulement juxtaposé les domaines des deux arts, il les a superposés et il a trouvé que la coïncidence était parfaite. Non seulement il n'y a rien, selon lui, dans le champ de la peinture, qui ne puisse être transposé dans le champ de la littérature, et réciproquement, mais de la valeur littéraire d'une toile, il fait l'infaillible mesure de sa valeur pittoresque. »

Mais Diderot regarde de très près à l'exécution, et sans employer les mots techniques que, pliis tard, trouvera Gautier, il n'est pas exact de dire qu'il n'a regardé qu'au sujet.

Voici ma règle, dit-il : je m'arrête devant un morceau de peinture; si la première sensation que j'en reçois va toujours en s'afïaiblissant, je le laisse; si, au contraire, plus je le regarde, plus il me captive, si je ne le quitte qu'à regret, s'il me rappelle quand je l'ai quitté, je le prends.

« Lui, le curieux et le questionneur par excellence, dit M. Ducros, il visitait, dans leurs ateliers, Chardin, la Tour, Van Loo, Greuze, etc.; il les regardait peindre, les interrogeait et interrogeait leur esquisse qu'il aimait à comparer avec leurs peintures achevées; il voyait, dit M. Ducros, se former sous ses yeux, au milieu des libres discussions de l'atelier, maint tableau sur lequel il pouvait parler en connaisseur. »

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Ses jugements étaient éclairés, raisonnes, et, quant à la partie technique, il était renseigné par les peintres eux-mêmes qu'il cite et discute en maint endroit. De plus, il connaissait l'antiquité mieux qu'aucun peintre et aucun sculpteur de son temps: et, quanta la nature, il est un des rares écrivains du xviii'' siècle qui l'aient regardée et étudiée de prés.

Et que de verve, que de raison dans les détails !

Quelle chaude poursuite du vrai, du bon, de ce qui sort du cœur. Quelle critique pénétrante, dit Sainte-Beuve, quelle critique honnête, amoureuse, jusqu'alors inconnue.

Diderot a initié le public de son temps au sentiment de la forme et de la couleur. II est vrai qu'il parle des œuvres d'art en littérateur et en nioralis.te, mais il fait regarder avec plus d'attention les tableaux et les statues. Grâce à l'art avec lequel il sait nous faire voir un tableau* et saisir d'un coup d'œil l'ensemble d'une toile, il a contribué à rendre général, à Paris, le sentiment et le goût des beaux-arts.

Diderot aimait les esquisses, obéissant ainsi à

> Se rappeler ce qu'il dit flevant la jeune fille qui pleure un oiseau mort : » La pauvre petite est de i'ace ; sa tête est appuyée sur sa main gauclie, l'oiseau mort est posé sur le bord supérieur de la cage, la têie pendante, etc. »

une secrète inspiration de sa nature primesautière. « Il y a, dit-il, plus de vie, de chaleur, de génie dans une esquisse que dans un tableau. Celui-ci est l'ouvrage du travail, de la patience, des longues études et d'une expérience consommée de l'art. L'esquisse a plus de feu. C'est le moment de chaleur de l'artiste, la verve pure, sans aucun mélange de l'apprêt que la réflexion met à tout. C'est l'àme du peintre qui se répand librement sur la toile. La pensée rapide caractérise d'un trait. Or, plus l'expression des arts est vague, plus l'imagination est à l'aise. »

Diderot est lui-même l'homme de l'esquisse, de l'ébauche enflammée, de l'improvisation ardente, du premier mouvement et du premier jet. Il ne réussit jamais mieux que quand il ne se prépare point et que sa pensée lui échappe; quand le facteur va venir, ou que l'imprimeur est là qui le presse et qui l'attend.

Que de pages charmantes ou aimerait à citer de ces Salons écrits à la hâte ! II esquisse luimême la scène dans le paysage. Dans le jugement de Paris : «■ que l'horizon, dit-il, soit caché par de hautes montagnes ; que tout annonce l'éloignement de regards indiscrets; que de nombreux troupeaux paissent dans la prairie et sur les coteaux; que le taureau poursuive, en

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mugissant, la génisse; que deux béliers se menacent de la corne pour une brebis qui paît tranquillement auprès; que tout ressente la présence de Vénus ; tout, excepté le chien de Paris que je ferai dormir à ses pieds. »

Les deux sources de l'art étant la nature et la vie, l'art imite la nature et tend à reproduire la vie. Le véritable artiste méprise le modèle; il regarde les hommes en action, il observe la campagne et la rue. « Il méprise le modèle d'atelier dont les positions académiques sont artificielles et contraintes, apprêtées, arrangées, toutes ces actions froidement et gauchement exprimées par un pauvre diable, et toujours par le même pauvre diable, payé pour venir trois fois la semaine se déshabiller et se faire mannequiner par un professeur. Qu'ont de commun ces actions, ces positions avec les positions et les actions de la nature? Qu'ont de commun l'homme qui tire de leau dans le puits de votre cour et celui qui, n'ayant pas le même fardeau à tirer, simule gauchement cette action, avec les deux bras en haut, sur l'estrade de l'école? Qu'a de commun celui qui fait semblant de se mourir là avec celui qui expire dans sou lit ou qu'on assomme dans la rue? Qu'a de commun ce lutteur d"école avec celui de mon carrefour?

Cependant, la vérité de la nature s'oublie; l'imagination se remplit d'actions, de positions et de figures fausses, apprêtées, ridicules et froides. Elles y sont emmagasinées ; et elles en sortiront pour s'attacher à la toile. Toutes les fois que l'artiste prendra ses crayons ou son pinceau, ces maussades fantômes se réveilleront, se présenteront à lui ; et ce sera un prodige s'il réussit à les exorciser pour les chasser de sa tète.

« Mes amis, conclut Diderot, laissez-moi cette boutique de manières! Allez-vous-en aux chartreux et vous y verrez la véritable attitude de la piété et de la composition! Allez-vous-en à la guinguette et vous y verrez l'action vraie de l'homme en colère I Cherchez des scènes publiques; soyez observateur dans les rues, dans les jardins, dans les marchés, dans les maisons, et vous y prendrez des idées justes du vrai mouvement dans les actions de la vie. Autre chose est une attitude, autre chose une action. Toute altitude est fausse et petite; toute action est belle et vraie. »

Diderot distingue le déshabillé du nu.

« Une femme nue n'est point indécente, c'est une femme troussée qui l'est. Supposez-vous devant la Vénus (le Médicis et demandez-vous si

cil. m. — SES IDÉES SUR L'AIIT. — LES SALONS ICI

sa nudité vous offensera. Mais chaussez les pieds de cette Vénus de deux petites mules brodées; attachez sur son genou, avec des jarretières couleur de rose, un bas blanc bien tiré; ajustez sur sa tète un bout de cornette; et vous sentirez la différence du décent et de l'indécent. Cest la différence d'une femme qu'on voit et d'une femme qui se montre.

La sculpture ne souffre ni le bouffon, ni le burlesque, ni le plaisant, rarement même le comique. Le marbre ne rit pas. Elle s'enivre pourtant avec les faunes et les sylvains; elle a très bonne grâce à aider les satyres à remettre le vieux Silène sur sa monture ou à soutenir les pas chancelants de son disciple. Elle est voluptueuse, mais jamais ordurière. Elle garde encore dans la volupté je ne sais quoi de recherché, de rare, d'exquis, qui m'annonce que son travail est long, pénible, difficile, et que, s'il est permis de prendre le pinceau pour attacher à la toile une idée frivole, qu'on peut créer en un instant et effacer d'un souffle, il n"en est pas ainsi du ciseau, qui, déposant la pensée de l'artiste sur une matière dure, rebelle et d'une éternelle durée, doit avoir fait un choix original et peu commun. Le crayon est plus libertin que le pinceau et le pinceau est plus libertin que le ciseau.

La sculpture suppose uu enthousiasme plus opiniâtre et plus profond, plus de cette verve forte et tranquille eu apparence, plus de ce feu couvert et caché qui bout en dedans. C'est une muse violente, mais silencieuse et discrète.

Si la sculpture ne souffre point une idée commune, elle ne souffre pas davantage une exécution médiocre. Une légère incorrection de dessin, qu'on daignerait à peine apercevoir dans un tableau, est impardonnable dans une statue. Le maniéré, toujours insipide, l'est beaucoup plus en marbre ou en bronze qu'en couleur. Oh ! la chose ridicule qu'une statue maniérée !

C'est le dessin qui donne la forme aux êtres; c'est la couleur qui leur donne la vie. — On ne manque pas d'excellents dessinateurs; il y a peu de grands coloristes. Il en est de même en littérature : cent froids logiciens pour un grand orateur ; dix grands orateurs pour un poète sublime. Un grand intérêt fait éclore subitement un homme éloquent; quoi qu'en dise Helvétius, on ne ferait pas dix bons vers, même sous peine de mort.

La plus belle couleur qu'il y ait au monde est cette rougeur aimable dont l'innocence, la jeunesse, la santé, la modestie et la pudeur colorent les joues d'une jeune fille.

cil. III. — SES IDÉES SUR L'ART. — LES SALONS 163

La peinture ne s'adresse qu'aux yeux. En revanche, la sculpture a certainement moins d'objets et moins de sujets que la peinture. On peint tout ce qu'on veut. La sévère, grave et chaste sculpture choisit. C'est encore avec une sorte de dignité que la sculpture joue. Elle est sérieuse, même quand elle badine.

Diderot donne aux artistes de bonnes leçons décomposition. Il leur conseille de subordonner le détail à l'ensemble. La variété heureuse naît de l'harmonie; l'harmonie résulte de l'unité du tableau et Ion obtient cette unité nécessaire par la a .subordination des parties ». Avant tout, il faut être clair et bien dégager cette unité ; les accessoires trop soignés rompent l'équilibre.

Diderot n'a pas été peintre, mais il savait voir; s'il n'a pas fait l'éducation de sa main, il a fait l'éducation de son œil. Les critiques d'art contemporains sont d'accord avec les peintres qui l'ont lu, pour le reconnaître. « Diderot, dit Paul Mautz, adorait les Desserts de Chardin, et il en a si bien fnrlé qu'on ne pourrait rien dire après lui. »

Diderot reprochait à Boucher de n'avoir pas suffisamment étudié la nature. « Je vous défie, dit-il, de trouver, dans toute une campagne, un seul brin d'herbe de ses paysages. Et puis il est

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duLi gris de couleur et d'une uniformité de ton qui vous ferait prendre sa toile, à deux pieds de distance, pour une couche de persil occupée en carré. C'est un faux bon peintre. Il n'a pas la pensée de lart, il n'en a que les concetti. »

Diderot critique d'art est un juge moral.

« Artistes, écrit-il, si vous êtes jaloux de la durée de vos ouvrages, je vous conseille devons en tenir aux sujets honnêtes. »

Historiquement, il est notre premier grand critique d'art.

' Diderot a porté dans la critique littéraire, comme dans la critique d'art, une sorte d'invention aussi rare que piquante. Ce qu'il veut, ce qu'il admire, c'est le naturel, le spontané, le simple, un homme enfin et non pas un auteur. Dans ses jugements, il se montre original et neuf. Sa raison a de la verve. Il aime avec passion le vrai, et son goût pour le naturel lui fait sentir la beauté antique dans un siècle qui la négligeait. Sa critique est pénétrante, créatrice, amoureuse des qualités de l'auteur qu'elle développe : jamais dénigrante, ni froide, ni minutieuse comme celle de La Harpe.

Diderot est un critique supérieur, bien qu'il manque parfois d'une exacte justesse. Mais il

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sent ce qu'il juge, il analyse avec feu. « Sou imagiuatiou se colore de celle d'autrui; il prend le langage et l'accent des choses qu'il veut louer. Vous le croyez emphatique et déclamateur ; c'est qu'il dissertait sur Sénèque. Mais lisez quelques pages qu'il a écrites sur Térence ', on n"est pas plus simple, plus élégant, plus net, on n'a pas plus de goût. »

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Diderot a essayé de ramener le théâtre, comme la peinture, à la nature et à la vie. Il a dit, le premier, que la scène pourrait s'ouvrira d'autres amours que celles des rois et des reines, que les

(1) Diderot, dans ses causeries de salon, avait un jour parlé de Térence, comme il parlait de tout, avec feu, avec ravissement. Puis, il s'était enthousiasmé pour autre chose. M. Suard, homme d'esprit et qui faisait un journal, aurait bien voulu saisir au passage la première partie do l'entretien; et il pria Diderot de la mettre par écrit. Diderot promit pour le lendemain, et les mois s'écoulèrent sans qu'il remplit cet engagement sans cesse rappelé. Enliii, un jour, de grand matin, arrive chez Diderot le domestique de M. Suard, qui vient chercher l'article sur Térence, attendu, dit-il, pour Unir le journal sous presse. Diderot, pour la vingtième fois, renvoyait au lendemaiu. Mais le messager déckre qu'il a l'ordre de rester, et ne peut revenir saus copie, sous peine d'être chassé par son maître. Diderot pressé s'illumine de Térence; et, en quelques heures, il le réfléchit dans le délicieux fragment ; <• Térence était esclave. >• Villemain, Tableau de la liUéralure du dix- huitième siècle.

bourgeois ont, eux aussi, leurs passions et leurs larmes. Avant Antoine, il a voulu ramener le théâtre à la vérité :

« Quoi ? vous ne concevez pas l'effet que produiraient sur vous une scène réelle, des habits vrais, des discours proportionnés aux actions, des actions simples, des dangers dont il est impossible que vous n'ayez tremblé pour vos parents, vos amis, pour vous-même ?

« Un renversement de fortune, la crainte de l'ignominie, les suites de la misère, une passion qui conduit l'homme à la ruine, de la ruine au désespoir, du désespoir à une mort violente, ne sont pas des événements rares ; et vous croyez qu'ils ne vous affecteraient pas autant que la mort fabuleuse du tyran ou le sacrifice d'un enfant aux autels des dieux d'Athènes et de Rome? »

Après Corneille, Racine et Voltaire, Diderot, nourri dans l'admiration et dans l'amour de tous les trois, Diderot, qui n'avait pas leur génie mais qui en avait un autre, proposait de faire descendre la tragédie de ces hauteurs des trônes, de la rapprocher davantage de toutes les âmes et de tous les intérêts de l'humanité, en la rapprochant de toutes les conditions, en donnant aux peintures et à l'éloquence plus de naïveté et de vérité.

cil. III. — THÉORIES DRAMATIQUES 167

Diderot voulait substituer le drame à la tragédie, « Que Dous importent, disait-il, à nous Français du xvni'' siècle, les aventures d'Agamemnon ou celles d'Oreste? Qu'y a-t-il de commun entre eux et nous ? Ce sont mes semblables, mes contemporains, que je cherche au théâtre, et non les êtres d'exception en proie à des passionsque jenepuis comprendre ni partager. »

Il voulait que le théâtre fût moralisateur. Il est, eu cela, d'accord avec ses contemporains. L'idée de remplacer les prédicateurs chatouillait l 'amour-propre des philosophes ; ils sentaient que la direction morale qui autrefois venait de la religion commençait à languir, il en fallait une autre et qu'il n'y avait que la littérature qui pût recueillir cette succession.

« J'ai toujours pensé, écrit-il, qu'un jour on discuterait à la scène les points de morale les plus importants et cela sans nuire à la marche violente et rapide de l'action dramatique. »

On dirait que Diderot avait prévu le théâtre de Dumas fils.

« Quel moyen, s'écrie-t-il, que le théâtre, si le gouvernement eu savait user et qu'il fût question de préparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage ! »

Cette préoccupation de rendre le théâtre moral et moralisateur l'a conduit à faire du drame un prétexte à sermons. Sa théorie du drame n'a de valeur que comme démenti au convenu, au faux goût de l'époque ; comme rappel à la vérité des mœurs, à la réalité des sentiments, à l'observation directe de la nature.

Diderot, persuadé que l'art dramatique se pétrifie quand il reste stationnaire, croyait le renouveler en substituant la peinture des conditions à la peinture des caractères '. Il entend par « condition » Tétat où est un homme dans la famille : on est un « père », un « fils » un « gendre » ; ou dans la société ; on est magistrat, on est soldat. Un homme est, en effet, ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions exercées, des préjugés de classe reçus et conservés, a fait de lui. Père depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix ans, un homme n'ect plus que magistrat. Le caractère acquis remplace le caractère inné.

Diderot désire voir mettre à la scène toutes les relations de famille : le père, l'époux, le

(l) V. Discours sur la poésie dramatique (1758).V. Entretiens sur le Fils naturel.

cil. III. — THEORIES DRAMATIQUES 169

frère, la sœur. « Le père de famille ! s'écrie-t-il, auel sujet dans un siècle tel que le nôtre où il ne paraît pas qu'on ait la moindre idée de ce que c'est qu'un père de famille. »

Sur quoi Palissot lui répondait avec justesse : « Si je choisis une profession, le magistrat, par exemple, il faudra bien que je lui donne un caractère; il sera triste ou gai, grave ou frivole, affable ou brusque ; et ce sera ce caractère qui en fera un personnage réel, qui le tirera des abstractions métaphysiques ; voilà donc le caractère qui redevient la base de l'intrigue et la condition ou profession qui n'en est que l'accessoire. »

Palissot a raison ; Diderot lui-même d'ailleurs ne pronouce-t il pas la condamnation de ses propres théories, lorsqu'il s'écrie : « 0 faiseurs de règles générales, que vous ne connaissez guère l'art et que vous avez peu de ce génie qui a produit les modèles sur lesquels vous avez établi ces règles qu'il est le maître d'enfreindre quand il lui plaît !

Au fond, il n'y a au théâtre qu'une règle, qui est de plaire, et, pour plaire, il n'y a qu'un moyen, c'est d'être naturel et vrai : « La vérité ! la nature ! voilà ce que je ne me lasserai point de crier aux Français. »

C'est pour avoir été infidèle à cette règle que

Diderot a si peu réussi au tliéàtre. Les deux pièces que nous avons de lui, il les a écrites surtout pour mettre en action ses tliéories et en montrer l'excellence ; il devait donc échouer. Il semble croire pourtant que sa vocation eût été d'être auteur dramatique. « Le hasard, dit-il, et plus encore, les besoins de la vie disposent de nous à leur gré. Qui le sait mieux que moi ? C'est la raison pour laquelle pendant trente ans de suite j'ai fait VEncyclopédie et n'ai fait que deux pièces de théâtre. »

De l'auteur dramatique, il avait incontestablement le don du dialogue ; et s'il eût possédé au même degré l'art de combiner une action, d'en ordonner les péripéties, peut-être ses tentatives en ce genre eussent-elles été moins imparfaites. Mais il eût toujours été gêné, lui, ce génie si primesautier, par ses théories. Il avait plus de génie que de talent.

« Vers cette époque (1 767), dit Chamfort, Diderot qui veut influer sur son siècle, s'adonne au théâtre. Il prêche aux hommes l'amour de la vertu et l'horreur du vice. Il veut au théâtre discuter les points de morale les plus importants : le suicide, le duel et cent autres. »

Le Fils naturel, en effet, n'est guère qu'un sermon dialogué en cinq actes. Aussi réussit-il

cil. III. — THÉORIES DRAMATIQUES 171

peu. Ecrit en 1757, le Fils naturel fut joué le 26 septembre 1771 et n'eut qu'une représentation.

Dans le Père de Famille, Diderot voulait mettre au théâtre le genre sérieux et honnête, la comédie naturelle et vraie. On prétend qu'il avait voulu se peindre lui-même dans le personnage de Saint-Albin, et retracer l'histoire de sa passion pour sa femme lorsqu'elle était M"*" Champion. D'autres circonstances prises dans la vie réelle lui paraissent devoir faire un grand effet. Son attente fut trompée.

« Malgré les talents réunis de Préville et de M"- Gaussin, le Père de Famille ne peut dépasser sept ou huit représentations K » (Janvier 1761.)

Reprise en 1764, elle eut, d'après les Mémoires secrets, un grand succès de larmes. « On comptait autant de mouchoirs que de spectateurs. Des femmes se sont trouvées mal, et jamais orateur chrétien n'a produit en chaire d'effet aussi théâtral. »

L'influence de Diderot fut grande en x\llemagne; on en voit la marque sur le théâtre, dans leurs romans, dans leur philosophie. « Qui sait, disait M. Suard, qui n'aimait pas beaucoup la

' F. Génin.

personne de Diderot, qui sait à quel rang aurait pu se placer Diderot, s'il eût concentré toutes les forces de son esprit original et fécond et celles de sa brillante imagination sur les seuls objets propres à en exercer toute l'énergie? »

La réforme qu'il tenta fut utile. Il a eu raison d'invoquer la nature et la liberté dans un temps où le sentiment du naturel se perdait tout à fait, et où le génie se trouvait à l'étroit dans les règles d'Aristote.

Diderot comprit que l'esprit littéraire périssait faute d'air et d'espace. Il voulut l'émanciper, comme il voulait élargir Dieu. Comme critique littéraire, sa théorie du drame eut de l'importance comme démenti donné au convenu, au faux goût, à l'éternelle mythologie de l'époque, comme rappel à la vérité des mœurs, à la réalité des sentiments.à l'observation de la nature.

Dans la consciencieuse étude où M. Louis Ducros étudie en Diderot le romancier, le dramaturge, le critique d'art, le philosophe, la meilleure partie est consacrée au critique et à l'écrivain dramatique. M. Ducros montre que Diderot, né réaliste, curieux de détails matériels, a fait œuvre de réaliste. L'art réaliste, dit-il, est égalitaire et démocratique. Jusqu'à Diderot, la tragédie était restée aristocratique. Il en ouvrit

cil. III. — THÉORIES DRAMATIQUES 173

Taccès aux bourgeois; il voulut que le théâtre prît au sérieux leurs aventures et malheurs domestiques. Il avait compris ce que les habitudes professionnelles pouvaient ajouter de relief, de physionomie, de réalité aux personnages trop abstraits de nos tragédies classiques. Ce qu'il y avait de juste dans cette idée, Balzac nous l'a démontré dans la Comédie humaine, où se trouvent toutes les professions, et où Balzac a su faire voir « l'attitude que le métier impose à l'âme ' ».

C'est surtout, remarque M. Ducros, dans le roman et le conte que se révèle le réalisme de Diderot. Là, il est plus libre et plus à son aise qu'au théâtre. Il décrit par l'accumulation de petits faits privés; il peint par le choix des détails caractéristiques. II a pour but de vous faire illusion par la vérité rigoureuse. L'éloquence, ditil, est une sorte de mensonge. Lui, veut être cru, et pour l'être, pour faire illusion, il parsème son récit de petites circonstances si liées à la chose, de traits si simples et si naturels, si difhciles toutefois à imaginer, que vous êtes forcé de vous dire à vous-même: « Cela est vrai, on n'invente pas ces choses-là. »

' II. Taine.

Philosophe naturaliste, Diderot a été le prédécesseur de Darwin; naturaliste littéraire, il a été le précurseur des réalistes modernes, de Stendhal, de Sainte-Beuve et de Mérimée.

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