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CHAPITRE IV

LA PHILOSOPUIE DE DIDEROT. — SES IDÉI'^S MORALES, POLITIQUES ET SOCIALES

« J'attends avec impatience, écrivait Voltaire à Thieriot, les réflexions de Pantophile Diderot sur Tancrède. Tout est dans la sphère d'activité de son génie; il passe des hauteurs de la métaphysique au métier d'un tisserand et de là il va au théâtre... C'est le seul homme capable de faire l'histoire de la philosophie. »

) En effet, Diderot seul connaissait assez l'antiquité, dont il avait particulièrement étudié les philosophes, pour entreprendre leur histoire, j C'est lui, le premier en France, qui l'ait tenté, et, quoiqu'il ait travaillé d'après Brucker, il a sa part de vues originales. Sans doute, dit M. Villemain, on ne trouvera pas dans son analyse des écoles grecques, la précision savante, la méthode

de restauration inventive qui caractérisent quelques fragments sur la philosophie ancienne puhliés de nos jours. Mais il a parcouru dans ce genre une immense carrière, embrassant, pour V Encyclopédie, tous les âges de la philosophie grecque, depuis les systèmes d'Heraclite et d"Anaxagore jusqu'au syncrétisme d'Alexandrie, et ensuite, reprenant le travail de l'esprit humain dans le moyen âge, depuis les premiers scolastiques jusqu'à Van Helmont. Comment, dit M. Yillemaiu, n'être pas frappé de cet amas de connaissance et de cette active sagacité ?

Ainsi, comme historien de la philosophie, Diderot s'est aidé des travaux de Brucker. Il ne faut pas lui demander pour ces nombreux articles de VEncycbpédie l'exacte érudition de Gassendi ou de Bayle. Obligé à trop de prudence et gêné par trop de considérations diverses, ce n'est point là qu'il faut chercher l'expression complète et sincère de sa pensée intime.

Mais la philosophie n'est pas toute dans l'exposition des idées anciennes. Elle est, avant tout, la science des rapports et des causes. Diderot l'entend bien ainsi, et il cherche la raison des choses dans l'unité de la nature humaine et de la substance universelle. Au lieu de s'asservir à l'un des nombreux systèmes qu'il connaît si bien

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et qu'il vient d'exposer, Diderot conserve son indépendance. Il ne pratique aucun éclectisme bâtard, comme Victor , Cousin. Il ne croit point que tout soit fait, et qu'il n'y ait plus qu'à constater le retour périodique des quatre mêmes systèmes. Il conçoit, au contraire, une science sans limites et l'organise à mesure qu'il marche, et que grâce au progrès des sciences expérimentales, se découvre à sa vue un plus vaste horizon. Il se montre également capable de saisir les rapports délicats et les rapports immenses.

Diderot, c'est surtout le penseur moderne; non pas le penseur qui résume son temps; non, il le dépasse; il est encore en avant du nôtre. Ne lui demandez pas de système : sa pensée est trop large, elle les ferait craquer tous. Aucun de ses contemporains ne peut lui être comparé, tant il les précède tous !

La science est, à ses yeux, l'explication naturelle du monde. Elle n'est pas pour ou contre Dieu ; elle est la science ; elle remonte la chaîne des causes jusqu'à son premier anneau. . Et comme l'être universel subsistant de toute nécessité par lui-même se manifeste à nous par l'étendue et par la pensée, la philosophie est à la fois la science de l'esprit humain et la science des corps.

Diderot fut d'abord théiste. Dans son premier

ouvrage, étant jeune et tout au commencement de sa carrière, il ne s'élève pas au-dessus de la théorie spiritualiste et des faibles arguments dont elle se contente. « Si nous arrivions, dit-il, dans ce monde, avec la raison que nous portions à rOpéra la première fois que nous y entrâmes, et si la toile se levait brusquement, frappés de la grandeur, de la magnificence et du jeu des décorations, nous n'aurions pas la force de nous refuser à la connaissance de l'ouvrier éternel qu a préparé le spectacle? » Ainsi voilà Diderot qui commence par admettre que l'œuvre ingénieuse du monde suppose un ouvrier intelligent. C'est la meilleure des preuves de l'existence de Dieu qui soit invoquée par les Pères, par Bossuet, Fénelon, etc. Mais Diderot ne s'arrêta pas longtemps au seuil de la philosophie. Son ami, son disciple et son éditeur, Naigeon, qui le voyait presque tous les jours et qui passa avec lui, dans son intimité, les vingt-nuit dernières années de sa vie, Naigeon nous en prévient : « Diderot a eu le courage et la sincérité également rares, de réfuter lui-même, très directement et avec force, la plupart des erreurs de ses premiers écrits ' .»

* Diderot était athée, et même, remarque Naigeon, un athée très ferme et très réfléchi. Il était arrivé à ce résultat par une bonne méthode d'investigation, par toutes les voies

L'anecdote suivante est du temps où Diderot était encore théiste : « Un soir, nous attendions, cliez Helvétius, l'heure du souper. Nous eu revenions, comme toujours , à cette question : « Qu'est-ce que l'àme ?» ce qui était dire : « Qu'est-ce que Dieu? » Quand chacun eut gaiement ou gravement dit son ignorance ou son orgueil, Helvétius frappa du pied pour obteuir un peu de silence; après quoi il alla fermer la fenêtre : « Voilà qu'il est nuit, dit-il; qu'on m'apporte du feu. » On lui apporta un charbon : une bougie s'alluma. « Remportez ce Dieu, dit-il en montrant le charbon, j'ai l'âme, j'ai la vie du premier homme. Or, le feu qui m'a servi est partout, dans la pierre, dans le bois, dans l'atmos. phère. L'âme, c'est le feu, le feu, c'est la vie. La création du monde est une hypothèse beaucoup moins merveilleuse que celle que je cherche à vous expliquer. »

Disant ces mots, Helvétius alluma nue seconde bougie : « Vous voyez que mon premier homme a transmis la vie sans l'existence d'un dieu. » — G Vous ne vous apercevez pas , lui dis-je alors, que vous avez prouvé l'existence de Dieu

qui conduisent le plus siirement et le plus directement à la vérité, c'est-à-dire par la méditation, l'expérience, l'observation et le calcul.

en voulant la nier ; car, je veux bien que la vie soit sur la terre, mais encore a-t-il fallu quelqu'un pour allumer le feu; j'imagine que le charbon ne se serait pas allumé tout seul, t

Et pourquoi pas? aurait dû répondre Helvétius, étant donnés le mouvement et la rencontre des atomes.

Dans sa Lettre sur les Aveugles, qui parut trois ans après les Pensées (1749), Diderot montre que Dieu n'est qu'un mot créé pour expliquer le monde. Il fait dire à l'aveugle Saunderson, discutant sur Dieu avec un ministre : « Un phénomène est-il, à notre avis, au-dessus de l'homme, nous disons aussitôt : c'est l'ouvrage de Dieu. Notre vanité ne se contente pas à moins. Ne pourrions-nous pas mettre dans nos discours un peu moins d'orgueil et un peu plus de philosophie? Si la nature nous offre un nœud difficile à délier, laissons-le pour ce qu'il est, et n'employons pas à le couper la main d'un être qui devient ensuite un nouveau nœud plus indissoluble que le premier. Demandez à un Indien pourquoi le monde reste suspendu dans les airs, il vous répondra qu'il est porté sur le dos d'un éléphant. Et l'éléphant ? — Sur une tortue. — Et la tortue?... Cet Indien vous fait pitié, et l'on pourrait vous dire comme à lui : « Mon ami.

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confessez d'abord votre ignorance et faites-moi grâce de l'éléphant et de la tortue. »

L'éternité du monde n'est pas plus incommode que l'éternité d'un esprit. Parce que je ne conçois pas comment le mouvement a pu engendrer cet univers qu'il a si bien la vertu de conserver, il est ridicule de lever cette difficulté par la supposition d'un être que je ne conçois pas davantage.

Dans une lettre à Voltaire, Diderot poursuit ce qu'il n'avait pu dire aussi nettement dans sa Lettre sur les Aveugles. Pour que quelque chose soit, il faut que quelque chose ait été éternellement; pour que quelque chose de matériel soit, il faut que quelque chose de matériel ait été de toute éternité ; et de même pour ce qui est spirituel. D'où suit cette conclusion que les êtres spirituels et corporels composent seuls l'univers et qu'il n'y a point d'autre Dieu, conclusion, dit-il à Voltaire, qui simplifierait et confirmerait l'opinion qui vous est commune avec Locke, que la pensée pourrait bien être une modification de la matière. Voilà quelques raisonnements que j'aurais prêtés à Saunderson, sans la crainte de ceux que vous m'avez si bien peints. Il est très important de ne pas prendre la ciguë pour du persil, mais nullement de ne pas croire eu

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Dieu. Le monde, disait Montaigne, est un esteuf qu'il a abandonné à peloter aux philosophes ; j'en dis presque autant de Dieu.

Dans son Entretien avec la maréchale de Broglie (1777), entretien réel et qu'il a écrit en sortant de chez elle, à ces mots de la maréchale :

— C'est donc vous qui ne croyez à rien ? Diderot répond :

— Moi-même.

La maréchale reprend :

— Si je n'avais rien à espérer ni à craindre, quand je ne serai plus de ce monde, il y a bien des douceurs dont je ne me priverais pas, à présent que j'y suis; j'avoue que je prête à Dieu à la petite semaine.

— Pour moi, je mets à fonds perdu.

— Mais c'est la ressource des gueux.

— M^aimeriez-vous mieux usurier?

— Mais oui ; on peut faire l'usure avec Dieu, tant qu'on veut, on ne le ruine pas; et vous, uattendez-vous rien ?

— Rien.

— C'est triste.

— On n'en vaut pas moins pour cela.

— Mais ce monde-ci, qu'est-ce qui l'a fait?

— Je vous le demande.

— C'est Dieu.

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— Et qu'est-ce que Dieu?

— Un esprit.

— Mais si un esprit fait la matière, pourquoi la matière ne ferait-elle pas un esprit ?

— Pourquoi le ferait-elle?

— C'est que je lui en vois faire tous les jours, témoin l'àme des bètes.

D'ailleurs, si Dieu existe, il est indulgent. Il ne demande à l'homme que d'être sincère avec soi-même.

Un jeune Mexicain, assis sur une planche au bord de l'Océan, s'affirmait à lui-même qu'il n'y avait pas de terre au delà des mers ni d'habitants. « Ne vois-je pas la mer confiner avec le ciel? Et puis-je croire, contre le témoignage de mes sens, une vieille fable dont on ignore la date, que chacun arrange à sa manière et qui n'est qu'un tissu de circonstances absurdes, sur lesquelles les hommes se mangent le cœur et s'arrachent le blanc des yeux. »

En raisonnant ainsi, le jeune Mexicain s'endort. Le flot soulève la planche et va le déposer sur une rive inconnue, aux pieds d'un vieillard vénérable qui lui dit: « Je suis le souverain de la contrée. Vous avez nié mon existence et celle de mon empire. Je vous le pardonne parce que je suis celui qui voit le fond des cœurs, et

que j'ai lu au fond du vôtre que vous étiez de bonne foi ; mais le fond de vos pensées et de vos actions n'est pas également innocent. » Alors le vieillard, qui le tenait par l'oreille, lui rappelait toutes les erreurs de sa vie, et, à chaque article, le jeune Mexicain s'inclinait, se frappait la poitrine et demandait pardon.

— Là, madame la maréchale, mettez-vous un moment à la place du vieillard et dites-moi ce que vous auriez fait. Auriez-vous pris ce jeune insensé par les cheveux et vous seriez-vous complue à le traîner à toute éternité sur le rivage ?

Et la maréchale répondit :

— En vérité, non.

Diderot met à la place de Dieu une matière sensible, en puissance d'abord et puis en acte, et « vous avez tout ce qui est produit dans l'univers, depuis la pierre jusqu'à l'homme ».

L'éternité du monde une fois admise, tout s'en déduit. Et l'éternité du monde n'est pas plus difficile à admettre que l'éternité d'un esprit.

Le traité de V Interprétation de la Nature (1734), se termine par cette prière qui en résume l'esprit : «; J'ai commencé par la nature, qu'ils ont appelée ton ouvrage, et je finirai par toi, dont le nom sur la terre est Dieu.

« 0 Dieu, je ne sais si tu es, mais je penserai comme si tu voyais dans mon âme, j'agirai comme si j'étais devant toi. Je ne te demande rien en ce monde, car le cours des clioses est nécessité par lui-même, si tu n'es pas, ou par ton décret, si tu es. J'espère en tes récompenses en l'autre monde, s'il y en a un, quoique tout ce que je fais dans celui-ci je le fasse pour moi. Si je suis le bien, c'est sans effort; si je laisse le mal, c'est sans penser à toi. Me voilà tel que je suis, portion nécessairement organisée d'une matière éternelle et nécessaire ou peut-être ta créature. Mais si je suis bienfaisant et bon, qu'importe à mes semblables que ce soit par un bonheur d'organisation, par des actes libres de ma volonté ou par le secours de ta grâce ? »

Ainsi, suivant un mot très juste de M. Bersot, Diderot ne nie pas Dieu, il l'ignore. Et comme on n'est pas un philosophe uniquement parce qu'on croit à l'existence de Dieu, on ne cesse pas d'être un philosophe parce qu'on en doute. Athée ou théiste, peu importe, quand on poursuit sincèrement la vérité, quand on a le sentiment des problèmes, quand on se rend compte, quand on ne se paie pas d'apparences et qu'on remonte aux premiers principes.

Sceptique avec bonté, tendresse, dévouement ;

athée plein d'enthousiasme, Diderot , comme Goethe, a le culte de la nature, de la raison et de la vérité.

« Les hommes ont banni la divinité d'entre eux ; ils l'ont reléguée dans un sanctuaire ; les murs d'un temple bornent sa vue ; elle n'existe point au delà. Insensés que vous êtes, détruisez les enceintes qui rétrécissent vos idées; élargissez Dieu, voyez-le partout où il est, ou dites qu'il n'est point. »

Pour lui, dit le pasteur Vinet, la nature était une divinité ; il croyait à l'éternité de la matière, et cette matière impérissable et toujours agissante lui inspirait une sorte d'adoration.

En présence du système du monde, pour lui comme pour Laplace, le grand architecte de l'univers est une hypothèse enfantine dont il n'a pas besoin. Il laisse de côté cette imagination « qui rend les problèmes, quels qu'ils soient, non pas plus clairs mais plus confus, et ne fait, en tous cas, que reculer les difficultés sans les résoudre ».

Diderot voit dans l'univers la circulation de la vie. « J'arrête mes yeux sur l'amas général des corps, je vois tout en action et en réaction ; tout se détruisant sous une forme, tout se recomposant sous une autre : d'où je conclus que la

matière est hétérogène, qu'il existe une infinité d'éléments divers dans la nature, que chacun de ces éléments, par sa diversité, a sa force particulière, innée, immuable, éternelle, indestructible, et que ces forces ont leurs attractions, d'où naît le mouvement ou plutôt la fermentation générale de l'univers.

Diderot a marché du théisme au panthéisme, il a d'abord voulu sortir la Divinité du sanctuaire pour la mettre et la voir partout; il a fini par ne plus voir que la nature éternelle, et sans autre cause que le hasard. Son panthéisme, pourtant, diffère de celui de Spinoza, il en diffère comme la philosophie du xvni" siècle diffère de celle du xvu" siècle. Sous Finfinence de Descartes, la philosophie du xvu^ siècle est essentiellement métaphysique et idéaliste. Sous l'influence de Voltaire et du progrès des sciences physiques et naturelles, la philosophie du xvni" siècle est essentiellement naturaliste. « L'originalité de Diderot, dit M. P. Jauet, parmi les athées de son temps, a été de prêter, comme Leibniz, et plus tard Schelling, de la vie à la nature et une force active à la matière ; par là encore , il se distingue de Spinoza. »

Sa méthode consiste dans l'observation de la nature, la réflexion et l'expérience. L'observa-

tion recueille les faits, la réflexion les combine ; l'expérience vivifie le résultat de la combinaison. /

Les Lettres sur les aveugles et sur les muets sont déjà un programme de philosophie matérialiste. Diderot y reprend l'hypothèse des anciens philosophes grecs, que la matière douée d'une force éternelle, à pu se débrouiller d'elle-même en une série de tentatives et d'essais successifs, les êtres mal conformés périssant, les autres subsistant; quelques-uns, parce qu'ils se trouvaient mieux organisés devenant plus féconds, les espèces s'établissant, devenant durables, et le monde, tel qu'il est, se faisant ainsi peu à peu à travers les âges,

La chaîne des causes n'a pas eu de commencement, celle des effets n'aura point de fin.

La supposition d'un être quelconque placé hors de l'univers matériel est impossible.

Ainsi Diderot établit la succession indéfinie des causes, l'identité de la substance avec le faisceau de ses qualités, le mouvement universel et infini d'atomes innombrables, l'unité ou équivalence des forces, et il montre la raison d'être des choses dans les qualités primitives de leur matière constituante.

La nature est une et la science doit lier les faits recueillis par elle, de façon à en faire voir l'unité.

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L'expérience observe les faits : elle les rassemble, elle les compare. La raison philosophique embrasse l'univers d'une seule vue et relie la grande chaîne qui lie toutes choses. J L'objet de la philosophie, ce sont les faits constatés par l'observation et vus dans leur ensemble, d'une seule vueTy Que m'importent vos préjugés, écrit Diderot, que m'importe que vous cherchiez une cause qui meuve la matière? Vous ferez de la métaphysique tant qu'il vous plaira ; moi, je suis physicien et chimiste. »

Comme tel, Diderot ne croit pas que l'homme soit un être à part, comme un empire dans un empire. Il voit en lui un instrument doué de sensibilité et de mémoire comme beaucoup d'autres animaux.

Il ne croit pas du tout que l'homme ait une àme immortelle. La personne, le moi n'est autre chose que la continuité des impressions et la comparaison des souvenirs.

L'homme est un animal, c'est le mieux dégrossi des mammifères, le plus capable de morale et de progrès.

Enfin Diderot rejette l'hypothèse de Dieu. Comme André Chénier, il est athée avec délices.

« Soyez logiques et ne substituez pas à la sensibilité de la matière éternelle, qui explique

tout, une hypothèse qui ne se conçoit pas, dont la liaison avec l'effet se conçoit encore moins, qui engendre une multitude infinie de difficultés et qui n'en résout aucune. »

Ainsi à l'hypothèse absurde d'un Dieu inétendu et occupant de l'étendue, Diderot substitue la sensibilité, qualité générale et essentielle de la matière. Gomme Spinoza, il ne voit qu'une substance dans l'univers, dans l'homme, dans l'animal.

Le premier, il a ébauché la théorie de l'évolution.

« Il semble, écrit Diderot, que la nature se soit plu à varier le même mécanisme d'une infinité de manières difïérentes.

< Quand on considère le règne animal et qu'on s'aperçoit que parmi les quadrupèdes, il n'y en a pas un qui n'ait les fonctions et les parties, surtout inférieures, entièrement semblables à un autre quadrupède, ne croirait-on pas volontiers qu'il n'y a jamais eu qu'un premier animal, prototype de tous les animaux, dont la nature n'a fait qu'allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes?

« Quand on voit les métamorphoses successives de l'enveloppe du prototype approcher un règne d'un autre règne par des degrés insensibles, qui

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ne se seutirait porté à croire qu'il n'y a jamais eu qu'uu premier être prototype de tous les êtres. »

Diderot est l'esprit le plus synthétique qui ait surgi depuis Aristote ; la connaissance analytique des détails les plus minutieux ne l'empêchait pas de s'élever aux idées d'ensemble, et c'est pourquoi il a été un précurseur du transformisme.

Avant Lamarck, avant Darwin, Diderot a donné dans le Rêve de d'Alemhert la formule du transformisme : « Les organes produisent les besoins, et réciproquement les besoins produisent les organes. » Chaque organe, dit-il, peut être considéré comme un animal particulier.

Nos organes ont une vie distincte dont la loi de continuité fait une vie générale.

«^Avez-vous vu quelquefois un essaim dabeilles s'échapper de leur ruche? Le monde ou la masse générale de la matière est la ruche.

« Les avez-vous vues s'en aller former à l'extrémité de la branche d'un arbre une longue grappe de petits animaux ailés, tous accrochés les uns aux autres par les pattes? Cette grappe est un être. Si l'une de ces abeilles s'avise de pincer d'une façon quelconque l'abeille à laquelle elle s'est accrochée, celle-ci pincera la suivante ; il

s'excitera dans toute la grappe autant de sensations quil y a de petits animaux ; le tout s'agitera, se remuera, changera de situation et de forme ; il s'élèvera du bruit, de petits cris, et celui qui n'aurait jamais vu une pareille grappe s'arranger, serait tenté de la prendre pour un animal à cinq ou six cents tètes et à mille ou douze cents ailes. L'homme qui prendrait cette grappe pour un animal se tromperait ; mais voulez-vous qu'il juge plus sainement ? Voulezvous transformer la grappe d'abeilles en un seul et unique animal ? Eh bien, amollissez les pattes par lesquelles elles se tiennent ; de contiguës qu'elles étaient rendez-les continues. Entre ce nouvel état de grappe el le précédent, il y a certainement une différence marquée ; et quelle peut être cette différence, sinon qu'à présent c'est un tout, un animal un, et qu'auparavant ce n'était qu'un assemblage d'animaux. Tous nos organes ne sont de même que des animaux distincts que la loi de continuité tient dans une sympathie, une unité, une identité générale.

« L'organisation détermine les fonctions et les besoins ; quelquefois les besoins refluent sur l'organisation et cette influence peut aller quelquefois jusqu'à produire les organes, toujours jusqu'à les transformer. « De même que dans les

règnes animal et végétal, un individu commence, s'accroît, dure, dépérit et passe, n'en serait-il pas de même des espèces entières? Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus dans la masse de la matière ; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela fût ; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisation et de développement, qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à subir qui nous sont inconnus ; qu'il a eu ou qu'il aura un état stationnaire ; qu'il s'éloigne ou qu'il séloignera de cet état par un dépérissement éternel pendant lequel ses facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées ; et qu'il disparaîtra alors pour jamais de la nature ou plutôt qu'il continuera d'y exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles qu'on lui remarque dans cet instant de sa durée. »

Ainsi, le véritable ancêtre du transformisme, — théorie géniale qui a pris naissance en France, — ce n'est ni Lamarck, ni Robinet, mais Diderot.

C'est bien Diderot qui a dit le premier qu'il n'y a jamais eu qu'un seul animal et que la nature entière n'est q\ïim même phénomène transformé.

Diderot, la remarque en a été faite par M. Garo, dans son Diderot inédit {voir La fin du. XVIIP siècle), Diderot voit dans la nature un être vivant qui a en lui-même le principe de son développement.

Tous les règnes et toutes les espèces se touchent sur leurs confins. L'homme n'est luimême qu'un animal d'une organisation supérieure.

« Toute l'àme du chien est au bout de son nez. Toute lame de l'aigle dans son œil, l'àme de la taupe dans son oreille. Mais il n'en est pas ainsi de l'homme. Il est entre ses sens une telle harmonie qu'aucun ne prédomine ; il conserve toute son autonomie et il eu use pour se perfectionner. »

Donc, avant Robinet et Lamarck, c'est Diderot le premier qui a entrevu le transformisme et formulé la théorie de l'évolution. C'est un fait qu'il faut constater, c'est une justice qu'il faut lui rendre, car les philosophes allemands paraissent l'oublier et réclament cette priorité pour eux-mêmes. « A la tète de la civilisation, dit Ha^ckel, se placent aujourdliui les

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Anglais et les Allemands, qui, par la découverte et le développement de la théorie de l'évolution, viennent de poser les bases d'une nouvelle période de haute culture intellectuelle.

Là disposition de l'esprit à adopter cette théorie et la tendance à la philosophie monistique qui s'y rattachent fournissent la meilleure mesure du degré de développement intellectuel de l'homme. »

Bien avant HaBckel et Darwin, avant Bonnet, Lamark et Robinet, c'est Diderot qui, dès 1734, a tracé, dans l'Interprétation de la nature, puis dans le Kève de d'Alembert (1769) tout le programme de la doctrine évolutionniste.

Eu rapprochant V Entretien avec dWlembert et le Iléxe de d'Alemliert des pensées publiées en 1754, sous le titre d'Mterprétation de la nature, où il préconise la méthode expérimentale, et du fragment, publié par Naigeon, sur la matière et le mouvement, en y joignant les Éléments inédits de philosophie, publiés en 1877 par MM. Assézat et Maurice Tourneux, on voit qu'il ne manque à la théorie de Diderot aucun des éléments essentiels du transformisme.

C'est ce qui fait de Diderot un contemporain ; c'est ce qui rend ses idées toujours actuelles.

Les progrès de la science, au lieu de le vieillir comme tant d'autres, l'ont rajeuni.

« Ce n'est que de nos jours, dit Scherer, qu'on a compris tout ce qu'il y avait de vive intuition, de divination intérieure dans cet esprit dont on n'admire d'abord que la verve et la sincérité.

La philosophie de Diderot était tout aussi monistique que celle d'Haeckel. La nature est une, dit-il, et la science qui la reflète doit être une comme elle.

C'est bien pourquoi il avait conçu YEncyclofédie comme un arbre généalogique de toutes les sciences, indiquant l'origine de chaque branche de nos connaissances et marquant les liaisons qu'elles ont entre elles et avec la tige commune.

Ainsi que Leibniz, Diderot voyait une chaîne ininterrompue entre tous les êtres, reliés les uns aux autres par la loi de continuité ; et c'est précisément pourquoi il avait été conduit à sup poser que les espèces elles-mêmes pourraient bien n'avoir rien de fixe, s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas encore à présent donné ses derniers résultats.

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« QuaDd on voit, dit- il, les métamorphoses successives de l'enveloppe du prototype, quel qu'il ait été, approcher un règne d'un autre règne par des degrés insensibles et peupler les confins des deux règnes (s'il est permis de se servir de ce terme de confins où il n'y a aucune division réelle), qui donc ne se sentirait porté à croire qu'il n'y a jamais eu qu'un premier être prototype de tous les êtres ? »

Le temps peut expliquer l'évolution des êtres et la transformation des espèces les unes dans les autres.

« Le nil sub sole noi-um n'est qu'un préjugé fondé sur la faiblesse de nos organes, l'imperfection de nos instruments et la brièveté de notre vie. » Songez à la rose de Fonteuelle et au sophisme de l'éphémère.

Puisqu'elle est éternelle, le temps n'est rien pour la nature, et tout se fait avec le temps.

Nous croyons les espèces fixes parce que nous ne vivons qu'un instant et que, loin d'être éternels comme la nature, nous ne participons qu'à un instant de sa durée. Mais, de même que dans le règne animal et végétal, un individu commence, s'accroît, dure, dépérit et passe, pourquoi, répéterons-nous après Diderot, pourquoi n'en serait-il pas de même des espèces entières ?

Tout change, tout passe, il n'y a que le tout qui reste.

Le monde, pense Diderot, commence et finit sans cesse ; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin. Rerum novus nascitur ordo, voilà son inscription éternelle. Ce qui vit a toujours vécu et vivra sans fin. Il n'y a que la manière et la forme qui changent. Le sentiment et la vie sont éternels.

« La vie n'est qu'une suite d'actions et de réactions. La seule différence que je conçoive entre la mort et la vie, c'est qu'à présent nous vivons en masse et que, dissous, épars en molécules, dans vingt ans nous vivrons en détail. »

Avant Bûchner et Moleschott, Diderot a vu la circulation de la vie. Il n'y a qu'une substance qui prend mille formes dans l'animal, dans l'homme, dans la statue. On fait du marbre avec de la chair et de la chair avec du marbre. Le bloc de marbre, réduit en poussière, se mêle à la terre végétale et la plante, qui croît dans l'humus, est mangée par l'homme.

Dans ce monde si varié d'apparence, Diderot voit l'unité essentielle des forces : attraction, pesanteur, électricité, magnétisme.

Mais quelle que soit la nature primitive des éléments, il suffit, pour expliquer l'éternelle

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variété des choses, de l'éternelle variété de leurs combinaisons. La matière douée de force suffit à expliquer le monde, et toute autre hypothèse est irrationnelle.

Rien ne peut sortir de rien. Un Dieu, pur esprit, serait sans action possible sur la matière et l'idée théologique de la création est puérile.

Les atomes, puisqu'ils sont, sont éternels et suffisent à donner la raison des choses qu'un Dieu, pur esprit, n'explique pas.

La nature éternelle tire tout d'elle-même. Elle sent dans l'animal, végète dans la plante ; elle pense et veut dans Ihomme. Le monde a une âme qui est la force infuse en lui. Cette force devient intelligente dans l'homme et donne alors au monde, qui ne l'avait pas, la conscience de lui-même. L'homme est donc la nature, devenue nature humaine.

Dans les Principes philosophiques, publiés en 1770, Diderot démontre que la matière n'est nullement indifférente au mouvement et au repos. Tous les corps gravitent les uns sur les autres. La molécule, douée d'une qualité propre à sa nature est, par elle-même, une force active. Elle s'exerce sur une autre molécule qui s'exerce sur elle. Le mouvement appartient à la matière, comme l'étendue. La pesanteur n'est

pas une tendance au repos, mais au mouvement local. La force intime inhérente à la molécule, ne s'épuise pas : elle est immuable et éternelle.

A considérer ainsi l'ensemble des choses, on y voit des combinaisons de toute espèce : tout se détruit sous une forme et se reconstruit sous une autre. Et le monde, ainsi fait, rend la supposition d'un être placé hors de l'univers matériel inutile et impossible. Donc, il ne faut pas faire une telle supposition ni en rien inférer.

Qui sait ? Il y a peut-être un phénomène central qui jettera ses rayons sur tous les phénomènes inconnus que le temps fera découvrir, qui les unira et qui nous donnera ainsi la cause de chaque fait et la cause des causes qui sera celle de l'univers.

Le Rêve de iVAlemhert se compose de pensées que d'Alembert endormi, mais rêvant avec un peu de fièvre, exprime tout haut, et sur lesquelles Bordeu et M"*" de Lespinasse, chacun à son point de vue, font leurs réflexions.

— Docteur, dit M"" de Lespinasse, dans le Rêve de d'Alembert, docteur, qu'est-ce que lesophisme de l'éphémère.

Le D"^ Bordeu. — C'est celui d'un être passager qui croit à l'immortalité des choses.

M'"^ de Lespinasse. — La rose de Fontenelle ne

cil. IV — PHILOSOPHIE DE DIDEROT 201

disait-elle pas quede mémoirede rose on n'avait vu mourir de jardinier?

Le docteur. — Précisément ; cela est léger et profond.

LeD'^Bordeu indique ensuite, en termes précis, le principe même de l'évolution : « Les organes produisent les besoins, et réciproquement les besoins produisent les organes.

La conformation originelle s'altère ou se perfectionne par le besoin et les fontions habituelles.

Deux phénomènes généraux se produisent dans l'océan de matière moléculaire, et expliquent tout ce qu'on y voit : le passage de l'état d'inertie à l'état de sensibilité, et les générations spontanées.

Il n'est rien qui n'ait sa raison dans ces principes. Tous les êtres circulent et les uns dans les autres, tout est un flux perpétuel; tout animal est plus ou moins homme, tout minéral plus ou moins plante, toute plante plus ou moins animal. Il n'y a qu'un seul grand individu, c'est le tout. Dans ce tout, comme dans un animal, dans une machine, il y a des parties que vous appelez telles ou telles. Un être n'est que la somme d'un nombre de tendances. Les espèces

ue sont que des tendances à un terme commun qui leur est propre. La vie n'est qu'une suite d'actions et de réactions. Vivant, j'agis et je réagis en masse, mort, j'agis et je réagis en molécules. Donc on ne meurt point. Naître, vivre et passer, c'est changer de forme et chaque forme a le bonheur ou le malheur qui lui est propre. Il n'y a pas de libre arbitre, il n'y a que tendance et nécessité de tendance.

Ainsi, selon Diderot, le principe des choses est une substance unique qui a en elle le mouvement et, par le mouvement, la sensibilité et la pensée. — La pensée est dans l'étendue, comme un phénomène inhérent à la matière, une des propriétés de la nature.

Telles sont les idées de Diderot sur le monde, exposées dans le Rêve de cVAleuihert avec tout le mouvement, l'ardeur, la fougue, l'audace et le débordement qui lui sont propres.

Ce sont les idées panthéistes et naturalistes de Spinoza exposées avec l'imagination d'un poète qui sait donner le mouvement et la vie à tout ce qu'il touche. Spinoza est un esprit calme, vigoureux dans la dialectique, mais avant tout logicien. Il ne sort jamais de la région des idées pour eutrer, comme le fait Diderot à chaque instant, dans la région de l'imagination et de la

sensibilité. Spinoza, c'est le géomètre suivant, moregeometrko, l'inflexible ligne de ses déductions sévères; Diderot, c'est le poète qui n'a point cette exactitude et cette sévère dialectique, mais qui la remplace par l'ampleur, la vie et la fécondité.

En résumé, Diderot, comme Leibniz, a reconnu partout, sous l'apparence de l'inertie matérielle, la force et la vie. La nature entière lui apparaît non seulement comme une immense collection d'atomes dont les diverses combinaisons produisent, par le mouvement, toutes les propriétés qui affectent nos sens, mais comme un grand foyer d'activité et de vie, dont le rayonnement produit tout ce que nous voyons.

/ Diderot marche et devance son siècle ; il va plus vite et voit plus loin; toujours en progrès sur lui-même, il perfectionne sa philosophie et il la tranforme. Parti du déisme, qu'il examine de près, il arrive à sa conséquence logique qui

ft l'athéismei^ Il a voulu d'abord « élargir Dieu », il a voulu le voir et l'adorer dans la nature, en dehors des temples, des églises, des mosquées. Puis, l'ayant dispersé dans la nature, il ne voit plus qu'elle et Dieu devient, pour lui, comme pour Laplace, une hypothèse inutile.

On peut constater cette marche ascendante de Diderot vers la vérité, des Pensées sur l'Interprétation de la nature (no4), au Rêve de d'Alembert (1769).

Après une courte station dans le scepticisme indévot, Diderot est entré pour n'en plus sortir, il s'est fixé dans le naturalisme ou matérialisme scientifique.

C'est pourquoi il fut parmi ses contemporains par excellence le philosophe. « C'est un titre, dit André Lefèvre, qui ne lui sera guère contesté, sinon par ceux qui ne voient point de philosophie hors des traités spéciaux sur la théodicée, la métaphysique ou la psychologie traditionnelles.

Le monde moral est tellement lié au monde physique, qu'il n'y a guère d'apparence que ce soit une seule et même machine. Vous avez été un atome de ce grand tout, le temps vous réduira à un atome de ce grand tout. Chemin faisant, /Vous aurez passé par une multitude de métamorphoses. De ces métamorphoses, la plus importante est celle sous laquelle vous marchez à deux pieds, la seule qui soit accompagnée de conscience, la seule souslaquelle vous constituez, par la mémoire de vos actions successives, un individu qui s'appelle moi. Faites que ce moi-là

cil. IV. — PHILOSOPHIE DE DIDEROT 205

soit honoré et respecté, et de lui-même, et de ceux qui coexistent avec lui et de ceux qui viendront après lui.

« Le corps, selon quelques philosophes, serait, par lui-même, sans action et sans force; c'est une terrible fausseté, bien contraire à toutebonne chimie : par lui-même, par la nature de ses qualités essentielles, soit qu'on le considère en molécules, soit qu'on le considère en masse, il est plein d'activité et de force. »

Il n'y a point d'àme distincte séparée du corps, et la nature est une.

C'est des sens que vient toute connaissance, et notre àme est au bout de nos doigts. « Si jamais un philosophe aveugle et sourd fait un homme à l'imitation de celui de Descartes, je vous assure, madame, qu'il placera l'âme au bout des doigts; car c'est de là que lui viennent ses principales sensations et toutes ses connaissances '. »

« Il n'y aura rien de démontré en métaphysique, et nous ne saurons jamais rien, ni sur l'origine et le progrès de nos facultés intellectuelles, ni sur l'origine et le progrès de nos connaissances, si le principe ancien, Nihil est

(1) Lettre sur les Aveugles.

in intellectu, quod non prius fuerit in sensu, n'a pas l'évidence d'un premier axiome *.

« Mon idée serait de décomposer un homme et de considérer ce qu'il tient de chacun des sens qu'il possède. Je me souviens d'avoir été quelquefois occupé de cette espèce d'anatomie métaphysique, et je trouvais que de tous les sens l'œil était le plus superficiel, l'oreille le plus orgueilleux, l'odorat le plus voluptueux, le goût le plus superstitieux et le plus inconstant, le toucher le plus profond et le plus philosophe ^

« On répugne à admettre que la sensibilité soit une propriété essentielle de la matière, parce qu'il faudrait en conclure que la pierre ellemême sent et que cela est dur à croire. Oui, peut-être pour celui qui la coupe, la taille, la broie et ne l'entend pas crier. Mais y a-t-il vraiment de la différence au fond entre l'homme et la plante, le marbre et la chair? Non, pas plus qu'entre la matière qui se meut et celle qui ne se meut pas, mais n'en a pas moins en elle le mouvement.

« Il en est de la sensibilité comme du mouvement : il y a de la sensibilité inerte et de la sensibilité vive. Il y en a, avec inertie dans le marbre,

[l] Apologie de l'Abbé de Prades.

(2) LcUre sur les Sourds et Muels.

cil. IV. — PHILOSOPHIE DE DIDEROT 207

avec activité clans l'homme, l'animal et la plante. Et pour que dans un corps elle passe de l'un de ces états à l'autre, il ne s'agit que de lever l'obstacle qui s'y oppose.

« Ainsi, en mangeant vous levez les obstacles qui s'opposent à la sensibilité active de l'aliment, vous vous l'assimilez, vous l'animalisez, vous le rendez sensible. Si donc vous faisiez du marbre quelque chose de comestible, en le mangeant vous le rendriez sensible, vous dégageriez la sensibilité qu'il renferme en lui; or, qu'il lui arrive de devenir comestible, c'est, ce qui peut fort bien résulter d'une suite de transformations par lesquelles il passerait Je fais donc ainsi de la chair ou de l'àme comme dit ma fille : je fais donc une matière activement sensible.

« Et de l'être sensible à l'être pensant, il y a certainement moins loin que du marbre à l'être sensible. Sentir, c'est vivre. C'est au moyen d'une certaine organisation, avoir la conscience et la mémoire. Or, l'être qui a l'une et l'autre est capable de nier, d'affirmer, de raisonner, en un mot de penser. Cest donc la matière qui pense en lui, et y supposer un autre être qui ait cette propriété, c'est dans ses attributs et prendre pour une réalité un mot vide de sens.

<- Nous ne sortons jamais de nous-mêmes.

ce n'est que notre pensée que nous apercevons ^ »

« Notre àme est un tableau mouvant d'après lequel nous peignons sanscesse. Nous employons bien du temps à le rendre avec fidélité; mais il existe en entier et tout à la fois : l'esprit ne va pas à pas comptés comme l'expression -. »

Nous venons d'assister aux efforts de Diderot pour dégager du chaos la vérité humaine; nous allons maintenant voir ses idées relatives à la liberté morale et à la pratique du bien ; puis à la réalisation du beau, en deux mots : sa morale et son esthétique.

On pourra, dès lors, constater l'unité de sa pensée dans toutes ses œuvres. Philosophie, morale, critique littéraire, critique des beauxarts, compositions dran^atiques, tout porte l'empreinte d'un même sentiment et d'un même esprit. Diderot ne connaît qu'un Dieu en métaphysique, qu'une loi en morale, qu'une règle en esthétique : la nature et l'organisation humaine,

(1) Lettre sur les Aveugles.

(2) Lettre sur les Sourds et Muets.

cil. IV. — SES IDEES MORALES 209

la nature sans fard, dans toute sa simplicité, mais aussi dans toute sa force et dans toute sa grandeur.

Le critérium qu'il applique à la pratique du bien est celui qui s'applique aussi à la réalisation du beau. C'est ainsi que son esthétique touche à sa morale qui n'est pour lui que l'esthétique appliquée à la vie.

A l'article du Juste dans VEiicijclopédie, Diderot s'exprime ainsi : « C'est de la nature même de l'homme que résulte la propriété de ses actions ; une action qui convient ou ne convient pas à la nature de l'être qui la produit est bonne ou mauvaise moralement, parce qu'elle s'accorde avec l'essence de l'être qui la produit ou qu'elle y/ répugne.

Or, si l'on suppose des êtres créés de façon -qhi'ils ne puissent subsister qu'en se soutenant leSyUus les autres, il est clair que leurs actions sont convenables ou ne le sont pas, à proportion (-oqu'elles s'approchent ou s'éloignent de ce but, 'et que ce rapport avec notre conservation fonde les qualités du bon et du droit, de mauvais et de pervers, qui ne dépendent, par conséquent, d'aucune convention arbitraire, mais de l'organisation même de l'homme.

« Si donc nous voulons remplir nos devoirs

envers les autres hommes, soyons justes et bienfaisants : l'injustice, ce principe îatal des maux du genre humain, n'afflige pas seulement ceux qui en sont les victimes; c'est une sorte de serpent qui commence par déchirer le sein de celui qui le porte. Elle prend naissance dans l'avidité des richesses oujians celle des honneurs, ;t elle en fait sortir avec elle un germe d'inquié-

ude et de chagrin. — L'habitude de la justice (it de la bienveillance, qui nous rend heureux ])rincipalement par les mouvements de notre i;œur, nous rend tels aussi par les sentiments

u'elle inspire à ceux qui nous approchent '. « La nature universelle, dit Justinien, Livre X,

i't. I. ayant créé les hommes les uns pour les autres, afin qu'ils se donnent des secours mutuels, icelui qui viole cette loi commet une impiété 'envers la divinité la plus ancienne : car la nature universelle est la mère de tous tous les êtres, et par conséquent tous les êtres ont une liaison

aturelle entre eux. On l'appelle aussi la Vérité,

arce qu'elle est la première cause de toutes les

érités. - »

Dans son article Plaisir, Diderot reprend et développe cette idée que la justice, la bieuveil-

(1) Encyclopédie, article Plaisir (Morale).

(2) Encyclopédie, arllcle ]'eriu {'Slorai]e).

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