CH. IV. — SES IDÉES MORALES
lance et la vertu sont étroitement liées avec le borrt^ur.
Le plaisir est un sentiment de l'àme qui nous rend heureux pendant tout le temps que nous le goûtons. Nous ne saurions trop admirer combien la nature est attentive à remplir nos désirs; si par le seul mouvement elle conduit la matière, ce n'est aussi que par le plaisir qu'elle conduit les humains. Elle a pris soin d'attacher de l'agrément à ce qui exerce les organes du corps sans les affaiblir, à toutes les occupations de l'esprit qui ne l'épuisent pas pa* i)ar une trop vive et trop longue contention, à tous les mouvements du cœur, que la haine et lia contrainte n'empoisonnent pas, enfin à laccomplissement de nos devoirs.
Le cœur, comme l'esprit et le corps, est fonde plaisirs. La nature nous offre de toutes parts des sentiments agréables; en nous composant de diverses facultés, elle a voulu qu'il n'y en eût aucune dont l'exercice ne fût un plaisir.
Nous cherchons tous, nécessairement, à être heureux. La vue du bonheur accompagne les hommes dans les occasions les plus contraires au bonheur même. Le farouche Anglais qui se défait veut être heureux ; le brahmine qui se macère veut être heureux ; le courtisan qui se
rend esclave veut être heureux ; la multitude, la diversité et la bizarrerie des voies ne démontrent que mieux l'unité du but. Nous avons des passions qui créent en nous des besoins, et ces besoins se résument dans le désir naturel du plaisir. Les passions ne sont pas mauvaises en elles-mêmes. Au contraire, ce sont elles qui nous indiquent la route du bonheur. C'est dans ce but qu'il faut raisonner nos actions, c'està-dire faire servir au développement et au perfectionnement de notre être, la raison qui est notre plus haute faculté, mais qui n'est en nous que pour contribuer comme les autres, à notre bonheur.
Ainsi, la doctrine morale de Diderot est au fond celle d'Épicure , la morale de l'intérêt et du bonheur. Il reconnaît lui-même qu'Épicure est son maître : « Épicure, le seul d'entre tous les philosophes anciens qui ait su concilier sa morale avec le vrai bonheur de l'homme et ses préceptes avec les appétits et les besoins de la nature, »
Quoi de plus heureux que de se plaire dans une suite d'occupations convenables à ses talents et à son état ? La sagesse écarte loin de nous le chagrin, elle garantit même de la douleur qui, dans les tempéraments bien confor-
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mes, ne doit guère sa naissance qu'aux excès ; lorsqu'elle ne peut la prévenir, elle en émousse du moins l'impression, toujours d'autant plus forte qu'on y oppose moins de courage.
Cette conception tout utilitaire a presque toujours semblé basse, ou tout au moins peu noble. « Des gens qui n'avaient jamais attaché au mot intérêt d'autre idée que celle de l'or et de l'argent, se révoltèrent contre une doctrine qui donnait l'intérêt pour le mobile de toutes nos actions, tant il est dangereux en philosophie de s'écarter du sens usuel et populaire des mots. »
A proprement parler, cependant, l'altruisme n'est qu'un égoïsme noble, puisque, pour l'homme bien né, le sacrifice porte en luimême sa récompense, un contentement de soi qui a plus de prix que le bien sacrifié pour le ressentir. Il n'y a que les âmes qui sentent bassement, qui ne comprennent pas le plaisir du dévouement. « L'estime juste de soi, les applaudissements légitimes de la conscience ne sont-ils pas des récompenses assez amples pour dédommager l'homme de bien des vanités, des frivolités, des avantages futiles, qu'il sacrifie au plaisir d'être constamment estimé de lui-même et des autres ? » Il n'y a donc, à parler rigoureusement, qu'un devoir : c'est
d'être heureux. Tout ce que nous faisons, c'est pour nous: nous avons l'air de nous sacrifier, lorsque nous ne faisons que nous satisfaire.
11 n'y a qu'une vertu, c'est la justice : le bonheur de chacun dépend du bonheur des autres, et les droits d'autrui sont la limite des siens. L'utilité commune, voilà donc le but et la base de la morale de Diderot*. « L'homme qui y contribue le plus est le plus moral dans sa conduite et, s'il en est payé par un vif sentiment de plaisir, il est le plus moral dans son cœur. »
« L'homme est intègre ou vertueux lorsque, sans aucun motif bas ou servile, tel que l'espoir d'une récompense ou la crainte d'un châtiment, il contraint toutes ses passions à concourir au bien général de son espèce : effort héroïque, et qui toutefois nest jamais contraire à ses intérêts particuliers. »
L'homme vertueux est un artiste, dont le génie consiste à se perfectionner. Le plaisir le plus sensible au sage est celui que fait naître en lui l'idée et la pratique de la perfection. C'est
(1) « Si l'on suppose des êtres créés de façon qu'ils np puissent subsister qu'en se soutenant mutuellement, il est clair que leurs actions sont convenables ou ne le sont pas à proportion qu'elles se rapprochent ou qu'elles s'éloignent de ce but. »