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CH. IV. — SES IDEES MORALES

l'objet de son culte, auquel il sacrifie les plus grands établissements et sa personne même'.

Dans ses Pensées philosophiques, Diderot ose, comme Vauvenargues, prendre la défense des passions que les moralistes à courte vue attaquent si puérilement.

« On déclame sans fin contre les passions, on leur impute toutes les peines de Ihomme, et l'on oublie qu'elles sont aussi la source de tous ses plaisirs. On croirait faire injure à la raison si on disait un mot en faveur de ses rivales ; cependant il n'y a que les passions et les grandes passions qui peuvent élever l'àme aux grandes choses. Les passions sobres font les hommes communs. Les passions amorties dégradent les hommes extraordinaires. — Ce serait donc un bonheur que d'avoir des passions fortes? — Oui, sans doute, si toutes sont à l'unisson et établissent entre elles une juste harmonie. »

Vauvenargues, comme Diderot, recommande l'action et les passions nobles. Vivre, c'est agir en homme et agir fortement. « L'homme,

(1) Il semble que le généreux Farcy, mort sur les barricades de 1830, se soit inspiré de ces sentiments de Diderot quand il a écrit : « Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-miîme sa statue pour son tombeau et chacun de nos actes est un des traits dont se forme notre i maire. »

disait-il, est maintenant en disgrâce cliez tous ceux qui pensent, et c'est à qui le chargera de vices, mais peut-être est-il sur le point de se relever et de se faire restituer toutes ses vertus. »

Diderot, précisément, relève l'homme, et par la défense qu'il présente de ses passions généreuses, il lui restitue ses vertus.

La morale chrétienne et ascétique fait violence à la nature humaine qui est l'idéal et la loi. Tout ce qui tend à dépasser la nature est absurde ou chimérique. Mais s'il fait justice des aberrations mystiques du chrétien, Diderot veut l'homme complet; il le veut avec toutes ses faiblesses, mais aussi avec toute sa force. « Il glorifie les passions et prêche l'amour du plaisir, mais en même temps il célèbre les nobles affections, les sentiments purs, l'enthousiasme et le dévouement'. »

Dans la constitution de Thomme, les passions sont un élément dont on ne peut dire ni trop de bien ni trop de mal. « Mais ce qui me donne de l'humeur^ c'est qu'on ne les regarde jamais que du mauvais côté... C'est le comble de la folie que de se proposer la ruine des passions. Le

(I) E. Vacherot.

(2j Diderot. Pensées philosophiques.

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beau projet que celui d'un dévot qui se tourmeute comme un forcené pour ne rien désirer, ne rien aimer, ne rien sentir et qui finirait par devenir un vrai monstre, s'il réussissait. »

En dépit de ses professions de foi matérialistes, Diderot semble avoir compris que les plus incrédules peuvent encore se rencontrer avec les croyants, s'unir à eux dans une commune invocation. S'adressant à Dieu même, il lui dit, dans le même sens que Pascal et Kant : — « Les uns t'affirment, les autres te nient, mais ton idée n'en doit pas moins demeurer une règle de conduite. 0 Dieu ! j'agirai comme si tu voyais dans mon âme, je vivrai comme si j'étais devant toi. »

La morale toutefois est indépendante de la religion ; cela n'est contesté que par les prêtres et les théologiens qui n'auraient plus de raison d'être si cette vérité était admise par tous.

Il ne faut pas confondre l'immoralité et l'irréligion. La moralité peut être sans la religion; et la religion est souvent avec l'immoralité.

Sans étendre ses vues au delà de cette vie, il y a une foule de raisons qui peuvent démontrer à un homme que, pour être heureux dans ce monde, tout bien pesé, il n'y a rien de mieux à faire que d'être vertueux.

Il ne faut que du sens et de l'expérience, pour

sentir qu'il n'y a aucun vice qui n'entraîne avec lui quelque portion de malheur, et aucune vertu qui ne soit accompagnée de quelque portion de bonheur ; qu'il est impossible que le méchant soit tout à fait heureux, et l'homme de bien tout à fait malheureux ; et que malgré l'intérêt de l'attrait du moment, il n'a pourtant qu'un* conduite à tenir.

Suivant Diderot, il n'y a pas de loi morale antérieure à l'homme. Comment, pourquoi, par qui et pour qui cette loi existerait-elle ? Les lois humaines naissent des rapports des hommes entre eux. Donc, la loi humaine est contemporaine de l'humanité qu'elle régit.

L'homme a une nature certaine. Il doit donc faire ce qui convient à cette nature ; ce qui lui convient c'est le bien ; ce qui ne lui convient pas est le mal.

La morale idéale est celle qui est conforme à l'organisation normale et idéale de l'homme. Mais la perfection et l'absolu n'existent ni dans l'homme ni dans la morale qui est son ouvrage, puisqu'elle n'est que la constatation et la science des rapports progressifs des hommes entre eux. Donc, la morale suit pas à pas les lents progrès de l'espèce humaine ; elle se révèle d'abord aux sages et se découvre peuà peu à tous ; elle samé-

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liore avec les siècles et se modifie suivant les milieux et les climats.

Diderot a une haute idée de la morale, « de cet arbre immense, dont la tète touche aux cieux et dont les racines pénètrent jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la décence, la politesse, les vertus les plus légères, s"il en est de telles, sont attachées comme la feuille au rameau, qu'on déshonore en l'en dépouillant. »

Quant à la liberté morale, c'est un vain mot. La liberté morale n'existe pas. Ce qu'on nomme le libre arbitre est *' l'illusion d'un être qui a conscience de lui-même comme cause et na pas conscience de lui-même comme effet ».

La liberté n'est qu'un préjugé; il y a dans l'homme qui réfléchit un enchaînement d'idées, et dans l'homme qui agit un enchaînement d'incidents dont le plus insignifiant est aussi contraint que le lever du soleil. La volonté n'est que la dernière impulsion, le dernier résultat de tout ce qu'on a été depuis la naissance jusqu'au moment où l'on est.

Est-ce qu'on veut de soi? La volonté naît toujours de quelque motif interne ou externe, de quelque impression présente, de quelque réminiscence du passé, de quelque passion, de quelque projet dans l'avenir. « Après cela, je ne

dirai de la liberté qu'un mot, c'est que la dernière de nos actions est l'eiïet nécessaire d'une cause une, nous , très compliquée mais une. Et le vice et la vertu, que sont-ils? — De la bienfaisance et de la malfaisance. On est heureusement ou malheureusement né ; on est irrésistiblement entraîné par le torrent général qui conduit l'un à la gloire et l'autre à l'ignominie. — Et l'estime de soi, la honte, le remords? — Puérilités fondées sur l'ignorance et la vanité d'un être qui s'impute à lui-même le mérite ou le démérite d'un instant nécessité. — Et les récompenses et les peines? — Des moyens de corriger l'être qu'on appelle méchant et d'encou rager celui qu'on appelle bon. — Mais toute cette doctrine n'a-t-ellerien de dangereux? — Est-elle vraie, elle peut sans doute avoir des inconvénients, mais ils sont moindres que ceux du mensonge. Les suites fâcheuses de la vérité, quand elle en a, passentvite; celles du mensonge ne finissent qu'avec lui. j-

Dans une lettre de 1766', Diderot revient sur ce sujet de la liberté morale : Regardez-y de près, et vous verrez que le mot de liberté est un mot vide de sens; qu'il n'y a point et qu'il ne peut

(1) Entretien avec d'Alcmberl.

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y avoir d'être libre; que nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et "à la chance des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement. On ne conçoit pas plus qu'un être agisse sans motif, que le bras d'une balance agisse sans l'action d'un poids, et le motif est tantôt externe dépendant des choses environnantes et tantôt interne dépendant de notre caractère et de nos passions.

Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise en naissant de confondre le volontaire avec le libre. C'est un préjugé bien vieux que celui de croire à notre liberté morale. Qu'est-ce qui distingue les hommes? La bienfaisance et la malfaisance. Le malfaisant est un homme qu'il faut détruire et non punir ; la bienfaisance est une bonne fortune et non une vertu. Mais, quoique l'homme bienfaisant ou malfaisant ne soit pas libre, il n'en est pas moins un être qu'on modifie. C'est par cette raison qu'il faut détruire le malfaiteur sur une place publique. De là les effets de l'exemple, des discours, de l'éducation, des plaisirs, de la douleur. . . De là une sorte de philosophie pleine de commisération, qui attachefortaux bons et ne s'irrite

pas plus contre un méchant que contre un ouragan... Une pierre tombe parce qu'elle pesante. Il n'y a qu'une sorte de causes à proprement parler : ce sont les causes physiques ; il n'y a qu'une sorte de nécessité : c'est la même pour tous les êtres. Ne rien reprocher aux autres, ne se repentir de rien, voilà les premiers principes de la sagesse.

Les devoirs de l'homme consistent à se rendre heureux; d'où dérive la nécessité de contribuer au bonheur des autres, ou en d'autres termes d'être vertueux.

Selon Diderot, la vertu qui consiste à contribuer au bonheur des autres a son principe et sa raison d'être dans le devoir de nous rendre heureux nous-mêmes. L'intérêt personnel est la seule base inébranlable de la morale et le principe unique de toutes nos vertus.

Dans une note, Diderot ajoute :

On a tort de s'en prendre aux passions des crimes des hommes ; c'est leurs faux jugements qu'il en faut accuser. Les passions nous inspirent toujours bien, puisqu'elles ne nous inspirent que le désir du bonheur ; c'est l'esprit qui nous conduit mal et qui nous fait prendre de fausses routes pour y parvenir. Ainsi nous ne sommes criminels que parce que nous jugeons mal ;

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c'est la raisoD, et non la nature qui nous trompe. Mais, me dira-t-on, l'expérience est contraire à votre opinion, et nous voyons que les personnes les plus éclairées sont souvent les plus vicieuses. Je réponds que ces personnes sont en effet très ignorantes sur leur bonheur, et là-dessus je m'en rapporte à leur cœur; s'il est un seul homme sur la terre qui n'ait pas eu sujet de se repentir d'une mauvaise action par lui commise, qu'il me démente dans le fond de sou àme. Eh ! que serait la morale s'il en était autrement ? Que serait la vertu ? On serait insensé de la suivre, si elle nous éloignait de la route du bonheur, et il faudrait étouffer dans nos cœurs l'amour qu'elle nous inspire pour elle comme pour le penchant le plus funeste. Cela est affreux à penser. Non, le chemin du bonheur est le chemin même de la vertu. Le témoignage de soi, voilà la source des vrais biens et des vrais maux.

Diderot ramène la vertu individuelle à la sincérité envers soi-même et à la fermeté qui donne de la teneur et de la suite à notre conduite. C'est la fermeté, dit-il, dans une lettre à la comtesse de Forbach sur l'éducation d'un enfant, qui le résignera à sa destinée et qui l'élèvera au-dessus des revers.

Quant à la morale sociale, justice et bienfai-

sance la résument. « A la rigueur, il n'y a point de lois pour le sage, car toutes étant assujetties à des exceptions, c'est à lui qu'il appartient de juger des cas où il faut s'y soumettre ou s"en affranchir'. »

En tète de son drame du Père de famille, Diderot a placé, en guise de préface, une Lettre â la imncesse ' de Nassau dans laquelle il lui dit: « Quelque distance quil y ait de lame d'un poète à celle d'une mère, j'oserai descendre dans la votre, y lire et révéler quelques-unes des pensées qui l'occupent. — J'élèverai mon enfant ; c'est le moyen de me le bien donner.

<t L'éducation fondera sa reconnaissance et mon autorité. Je lui inspirerai avant tout le libre exercice de sa raison. Un autre principe que je ne cesserai ensuite de lui recommander, c'est la sincérité envers soi-même, et, ce qui en découle, l'estime et le respect de soi-même. — Il est beau de se soumettre soi-même à la loi qu'on s'impose.

« L'habitude de la vertu est la seule que vous puissiez contracter sans crainte pour l'avenir. Tôt ou tard, les autres sont importunes. Lorsque les passions tombent, la honte, l'ennui, la douleur commencent. Alors, on craint de se regar-

(I) Entretien d'un Père avec ses Enfants.

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der. La vertu se voit elle-même toujours avec complaisance. Elle est une maîtresse à laquelle on s'attache autant par ce qu'on fait pour elle que par les charmes qu'on lui croit. Le vice et la vertu travaillent sourdement en nous. Ils n'y sont pas oisifs un moment ; chacun mine de son côté ; mais le méchant ne s'occupe pas à se rendre bon ; il est lâche dans le parti qu'il a pris. Faites-vous un but qui puisse être celui de toute votre vie. »

« L'on doit n'exiger jamais d'un autre ce que vous ne feriez pas pour lui, ou soumettez-vous à des soupçons de finesse et d'injustice.

« Je vois les projets des hommes, et je m'y prête souvent, sans daigner les désabuser sur la stupidité qu'ils me supposent. Il suffit que j'aperçoive dans leur objet une grande utilité pour eux, assez peu d'inconvénient pour moi. Ce n'est pas moi qui suis une bête, toutes les fois qu'on me prend pour tel.

« Tout ce que nous faisons c'est pour nous ; nous avons l'air de nous sacrifier, lorsque nous ne faisons que nous satisfaire (les hommes généreux sont sages puisqu'ils sont heureux de leurs sacrifices et puisque leur bonheur est conforme au bonheur des autres).

« Certainement ils sont heureux ; car quoi qu'il

leur coûte, ils sont toujours ce qui leur coûte le moins. Si vous voulez peser les avantages qu'ils se procurent, et surtout les inconvénients qu'ils évitent, n'oubliez pas d'apprécier la considéralion des autres et celle de soi-même, tout ce qu'elles valent; n'oubliez pas non plus qu'une mauvaise action n'est jamais impunie; je dis jamais parce que la première que l'on commet dispose à une seconde, celle-ci à une troisième, et que c'est ainsi qu'on s'avance peu à peu vers le mépris de ses semblables, le plus grand de tous les maux. Déshonoré dans une société, dira-t-on, je passerai dans une autre où je saurai bien me procurer les honneurs de la vertu : erreur. Est-ce qu'on cesse d'être méchant à volonté? Après s'être rendu tel, ne s'agit-il que d'aller à cent lieues pour être bon, ou que de s'être dit: « je veux l'être ». Le pli est pris, il faut que létoffe le garde.

« Lhomme n'agit pas sans motif ; par conséquent, il n'est point libre ; le plus fort l'entraîne toujours. Ce qui distingue les hommes, c'est la bienfaisance et la malfaisance. Mais bien que l'homme bon ou malfaisant ne soit pas libre, lhomme n'en est pas moins un être qu'on modifie. De là les bons effets de l'exemple, des discours, de l'éducation, du plaisir, de la douleur.

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etc. ; de là une sorte de philosophie pleine de commisération qui attache forcément aux bons, qui n'irrite non plus contre le méchant, que contre un ouragan qui nous remplit les yeux de poussière.»

Ces principes nous réconcilient avec les autres et avec nous-mêmes.

Ne rien reprocher aux autres, ne se repentir de rien, voilà les premiers pas vers la sagesse.

Dans sou article sur le Beau, Diderot commence par passer en revue et apprécier rapidement les principales opinions qui ont été proposées sur ce sujet. Aucune ne le satisfait; et il s'occupe de compléter les théories de ses devanciers par une analyse approfondie des notions de rapport, d'ordre et de symétrie.

Selon lui, ces notions sont expérimentales comme les autres; elles viennent de la faculté de sentir ou de penser excitée par nos besoins ; elles viennent par les sens. Le beau est tout ce qui réveille en nous Vidée des rapports, en s'adressant soit au sentiment, soit à la raison.

Diderot excelle à montrer les causes de la diversité des jugements et des erreurs touchant le beau. Il fait remarquer que le beau est toujours essentiellement relatif.

Voulez-vous voir le beau, paraissaut, disparaissant, cliangeaut avec les rapports mêmes? Prononcez le qu'il mourût des Horaces devant un homme qui ignore Corneille ; ou mettez-le dans la bouche du vieil Horace ; ou que Scapin, fuyant, le dise de son maître attaqué par des brigands; vous avez rinsignifiant , le sublime, le burlesque. Il est donc constant que la beauté commence, s'accroît, varie, décline et disparaît avec les rapports.

L'àme veut vivre. Tout ce qui l'élève, tout ce qui l'étend, tout ce qui l'exerce sans la fatiguer, lui plaît.

L'esprit aime la symétrie, les proportions, la convenance, qui grandissent et soulagent l'attention ; ce lui est un doux exercice de pénétrer les pensées fines qui, de même que la bergère de Virgile, se cachent autant qu'il le faut pour qu'on ait le plaisir de les trouver.

Il y a aussi une douceur secrète attachée à toute émotion de l'àme. Dans la peinture que la poésie fait des passions, ce qui en fait le principal agrément, c'est que telle est leur contagion, qu'on ne peut guère les voir sans les ressentir. La tragédie divertit d'autant mieux qu'elle fait couler plus de larmes ; tout mouvement de tendresse, d'amitié, de reconnaissance, de gêné-

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rosité, de bienveillance, est un sentiment de plaisir.

Ainsi, l'art estla vie choisie et transformée par une àme sensible. Le goût est une faculté, acquise par des expériences réitérées, à saisir le vrai ou le bon, avec la circonstance qui le rend beau, et d'en être promptement et vivement touché.

Dans cet article sur le Beau, dans ses Pensées, sur la peinture, dans ses Salons, Diderot observe et recommande toujours l'alliance dn beau et du bien, de l'esthétique avec la morale.

Pourquoi les ouvrages d'art des anciens ont-ils un si grand caractère? C'est qu'ils avaient tous fréquenté les écoles des philosophes. Tout morceau de sculpture ou de peinture doit être l'expression d'une grande maxime, une leçon pour le spectateur ; sans quoi il reste muet. « Deux choses sont essentielles aux arts : la morale et la perspective. »

En résumé, le vrai est la convenance des actes de l'homme avec sa fin ; le beau, la splendeur du vrai et du bon. Ajoutez au vrai et au bon quelque circonstance rare, éclatante, et le vrai sera beau et le bon sera beau.

Pour juger du bon goût, il faut bien déterminer de quel cùté sont les bonnes mœurs. « Où un jeune libertin trouve la beauté d'une femme,

uez retroussé lèvres 'riantes, œil éveillé, démarche délibérée, moi je tourne le dos et j'arrête mes regards surun visage où jelis de l'innocence, de l'ingénuité, de la candeur, de la dignité, de la décence. » La beauté est une promesse de bonheur, comme l'a dit Stendhal. Le jeune libertin et Diderot ne conçoivent pas le bonheur de la môme manière; c'est pourquoi ce n'est point la môme beauté qui leur plaît à tous deux, ni les mêmes choses qui leur semblent belles. « Croyez-vous, ajoute Diderot, qu'il soit bien difficile de décider qui a tort du jeune homme ou de moi? Son goût se réduità ceci: j'aime le vice; le mien à ceci : j'aime la vertu. »

Il n'y a, dit Spuller, aucun des écrits tombés de la plume infatigable de Diderot qui n'ait eu pour objet de protester au nom de la raison contre les préjugés, au nom de la liberté contre la tyrannie, au nom de la tolérance contre le fanatisme, et qui n'ait contribué, dans une large mesure, à propager ce grand mouvement d'idées qui a donné naissance à la Révolution française.

Aucun homme, écrit Diderot, n'a reçu de la

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nature le droit de commander aux autres. La liberté est un présent du ciel, et chaque individu a le droit d'en jouir. Si la nature a établi quelque autorité, c'est la puissance paternelle, qui doit finir dès que les enfants sont eu état de se conduire. Toute autre autorité vient d'une autre origine que la nature. Qu'on examine bien, et on la fera toujours remonter à l'une de ces deux sources : ou la force et la violence de celui qui s'en est emparé, ou le consentement de ceux qui s'y sont soumis par un contrat fait ou supposé entre eux et celui à qui ils ont déféré l'autorité.

La puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation, et ne dure qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de ceux qui obéissent.

Il n'y a point d'autorité sans loi ; il n'y a point de loi qui donne une autorité sans bornes. Tout pouvoir a ses limites... La couronne, le gouvernemeul et l'autorité publique sont des biens dont la nation est propriétaire, et dont les princes sont les usufruitiers, les ministres, les dépositaires.

« Hàtons-nous de rendre la philosophie populaire. Si nous voulons que les philosophes marchent en avant, approchons le peuple du point où en sont les philosophes. Diront-ils qu'il est

des ouvrages qu'on ne mettra jamais à la portée du commun des esprits? S'ils le disent, ils montreront seulement qu'ils ignorent ce que peuvent la bonne méthode et la bonne habitude*. »

Dans un dialogue supposé entre un père et sa fille, après une conversation sur les devoirs des riches envers les déshérités de ce monde, la fille que Diderot met en scène, dit :

« Mon bon père rêvait, je lui en demandais le sujet; il fit difficulté de me le dire, craignant que les idées qui l'occupaient ne fussent audessus de ma portée. En eiïet, je n'en compris pas alors toute l'étendue. Mourrai-je, me dit-il, sans avoir vu exécuter qui préviendrait toutes les années des millions dinjustices et qui produirait une infinité de biens ? C'est la publication du tarif général des impôts et de leur répartition. Par là on connaitraitle dénombrement du peuple, la population d'un lieu et la dépopulation d'un autre, les richesses de chaque citoyen, la pauvreté et par conséquent la dette des riches ; Vinégalité de la répartition serait empêchée. L'impôt ne doit tomber que sur celui qui est au-dessus du besoin réel. Celui qui est au-dessous est de la classe des pauvres, et elle ne doit rien

(1) Traité de l'interprélalion de la nature.

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payer. Sans compter le freiu que cette publicité mettrait nécessairement à l'avidité et aux vexations des gens préposés à la perception des impôts. C'est dans nos provinces, dans nos campagnes qu'on peutvoiràquelsexcèscesabus sont portés... Cette conversation dura jusqu'au soir, et je la vis finir à regret. »

Diderot ne fut pas seulement un réformateur théorique du régime fiscal, ses Pensées philosophiques, son Essai sur les règnes de Claude et de Néron contiennent des vues politiques remarquables; de plus, sous \Q\i\.vQ(S.Q Principes de la 'politique des Souverains, il a publié un recueil de maximes où il a osé mettre à nu la politique des despotes, les secrets de l'empire, arcana imperii, comme il dit après Tacite et Machiavel, et où il leur oppose les principes rationnels de la morale et du droit.

En voici quelques-unes :

« Le despotisme suppose une armée puissante qui soit tout entière dans la main du souverain. Celui qui n'est pas maître du soldat n'est maître de rien. Celui qui est maître du soldat est maître de la fintince. Donc le despote doit tout sacrifier à l'État militaire ; pour lui, tous les ordres de sujets se réduisent à deux : des soldats et leurs pourvoyeurs.

« Je me soucie fort peu, dit le souverain, qu'il y ait des lumières, des poètes, des orateurs, des peintres, des philosophes ; je ne veux que de bons généraux ; la science de la guerre est la seule utile. Je me soucie bien moins des mœurs que de la discipline militaire.

« En réalité, mes sujets ne sont que des ilotes sous un nom supposé, et mes idées suivies par cinq ou six successeurs conduiraient infailliblement à la monarchie universelle. »

Pour accoutumer le peuple à sa servitude, un moyen très sur est de toujours demander l'approbation dont on peut se passer; de toujours mettre avant le sien le nom du sénat et du peuple : Ex senatus-consulto et auctoritate Cœsaris. On n'y manque guère, ajoute Diderot, quand le sénat n'est rien.

Une autre maxime des despotes est de ne jamaismauquerde justice dans les petites choses, parce qu'on en est récompensé par la facilité qui en résulte de l'enfreindre impunément dans les grandes.

Le despote doit tirer parti de la nuit pour faire ses coups : « Les ordres de la souveraineté qui s'exécutent la nuit marquent, il est vrai, injustice ou faiblesse; n'importe : que les peuples n'apprennent la cliose que quand elle est faite. »

cil. IV. — SES IDÉES POLITIQUES 23D

Sur l'alliance funeste du trône et de l'autel :

— Qu'est-ce qu'un roi? se demande Diderot. Si le prêtre osait répondre, il dirait : c'est mon licteur.

Toutes les pensées de Diderot respirent ainsi la haine du despotisme et l'horreur de la servitude. « La contrainte des gouvernements despotiques rétrécit l'esprit sans qu'on s'en aperçoive ; machinalement ou s'interdit une certaine classe d'idées fortes, comme on s'éloigne d'un obstacle qui nous blesserait; et lorsqu'on est accoutumé à cette marche pusillanime et circonspecte, on revient difficilement à une marche audacieuse et franche. »

« Sous quelque gouvernement que ce soit, le seul moyen d'être libre, ce serait d'être tous soldats ; il faudrait que dans chaque condition le citoyen eût deux habits, l'habit de son état et l'habit militaire. Aucun souverain n'établira cette éducation. Il sait trop bien qu'il n'y a de bonnes remontrances que celles qui se fout la baïonnette au bout du fusil. »

L'homme est son propre maître. La nature n'a point fait d'esclaves. Convenir avec un souverain qu'il est le maître absolu pour le bien, c'est convenir qu'il est le maître absolu pour le mal, tandis qu'il ne l'est ni pour l'un ni pour

l'autre. On a confondu les idées de père avec celles de roi. Peuples, ne permettez pas à vos prétendus maîtres de faire même le bien contre votre volonté générale.

,« 0 redoutable notion de l'utilité publique; Parcourez les temps et les nations, et cette grande et belle idée d'utilité publique se présentera à votre imagination sous l'image symbolique d'un Hercule qui assomme une partie du peuple aux cris de joie et aux acclamations de l'autre partie, qui ne sent pas qu'incessamment elle tombera écrasée sous la même massue aux cris de joie et aux acclamations des individus actuellement vexés. Les uns rient, quand les autres pleurent ; mais la véritable notion delà propriété entraînant le droit d'us et dabus, jamais un homme ne peut être la propriété d'un souverain, un enfant la propriété d'un père, une femme la propriété d'un mari, un domestique la propriété d'un maître, un nègre la propriété d'un colon. — La police obvie à la licence, l'administration doit rassurer la liberté. »

Sur la liberté de la presse, Diderot affirme aussi les droits de l'homme. Il constate que la liberté de penser est le droit naturel : « La liberté de publier ses pensées n'admet aucun privilège exclusif; l'art de penser appartient de droit à

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toute la classe bipède des hommes; c'est au temps à exterminer toutes les productions ridicules, et il s'acquitte de ce devoir sans que personne s'en mêle. » Cette liberté existe en Angleterre : quels maux entraîne-t-elle ? Et ne voit-on pas au contraire le bien qu'il en résulte? « Elle porte naturellement les hommes de lettres à rechercher les vraies causes des faits historiques et à les publier, ce qui se peut sans danger, en Angleterre surtout, où l'on jouit toujours de ces temps heureux que les Romains eurent sous Trajan. »

Diderot insiste avec force sur la nécessité de développer l'éducation publique. Il loue ce qui se passe en Allemagne. Là, dit-il, il y a matin et soir des heures fixes pour l'instruction publique, où tous les enfants assistent gratuitement; mais, après les heures publiques, le maître d'école en tient encore une privée pour les enfants des citoyens plus aisés, qui lui paient pour les soins particuliers une modique rétribution.

Il serait à désirer, écrit-il encore dans le Plan (Vune Unicersité pour le gouvernement de Russie, que lui avait demandé l'impératrice Catherine, Userait à désirer qu'on eût des catéchismes de morale et de politique, c'est-à-dire des livrets où les premières notions des lois du pays, des

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devoirs des citoyens, fussent consignées pour l'instruction et Tusage du peuple; et une espèce de catéchisme usuel, qui donnât une idée courte et claire des choses les plus communes de la vie civile, comme des poids et mesures, des différents états et professions, des usages que le dernier d'entre le peuple a intérêt de connaître.

Diderot pense qu'on devrait donner dans les écoles une idée de toutes les connaissances nécessaires à un citoyen, depuis la législation jusqu'aux arts mécaniques, « qui ont tant contribué aux avantages et aux agréments de la société ».

« Le spectacle de l'industrie humaine est, en lui-même, grand et satisfaisant ; il est bon de connaître les diilerents rapports par lesquels chacun contribue aux avantages de la société.

« Ces connaissances ont un attrait naturel pour les enfants dont la curiosité est la première qualité.

« D'ailleurs, il y a dans les arts mécaniques les plus communs un raisonnement si juste, si compliqué et cependant si lumineux, qu'on ne peut assez admirer la profondeur de la raison et du génie de l'homme. »

« Peut-on devenir homme de grand goût sans avoir fait connaissance étroite avec les anciens?

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Leur littérature n'a-t-elle pas une consistance, un attrait, une énergie qui feront toujours le charme des grandes têtes? »

Oui, sans doute, et cependant Diderot pense qu'il faut réduire le temps consacré aux langues mortes; il remplace les vers latins par la traduction qu'il juge, avec raison, un exercice fort utile. 11 dit qu'en général on donne trop d'importance à létude des mots et qu'il faut lui substituer l'étude des choses.

C'est en étudiant l'histoire naturelle que les élèves apprendront à se servir de leurs sens, art sans lequel ils ignoreront beaucoup de choses, et, ce qui est pis, ils en sauront mal beaucoup d'autres, art de bien employer les seuls moyens que nous ayons de connaître, art dont on pourrait faire d'excellents éléments, préliminaire de toute espèce d'enseignement.

« La Faculté de théologie s'occupe de controverse, fait des intolérants, des brouillons, et les sujets de l'État les plus inutiles, les plus intraitables et les plus dangereux. » Point de prêtres entre les maîtres ; ils sont rivaux par état de la puissance séculière, et la morale de ces rigoristes est étroite et triste. Basses écoles.

Tous les griefs de l'aristocratie contre l'instruction primaire peuvent se réduire à celui-ci :

« Un paysan qui sait lire et écrire est plus malaisé à opprimer qu'un autre. » Le passage tout entier vaut la peine d'être cité.

« Dans les pays protestants, il n'y a point de village, quelque chétif qu'il soit, qui n'ait son maître d'école, et point de villageois, de quelque classe qu'il soit, qui ne fréquente l'école. La noblesse allemande dit que cela rend le paysan chicaneur et processif ; les lettrés disent que cela est cause que tout cultivateur un peu à son aise, au lieu de laisser son fils à la charrue, veut en faire un savant. Peut-être le grief de la noblesse se réduit-il à dire qu'un paysan qui sait lire et écrire est plus malaisé à opprimer qu'un autre; quant au second grief, c'est au législateur à faire en sorte que la profession de cultivateur soit assez tranquille et estimée pour n'être pas abandonnée. »

Citons encore ces admirables « conseils d'un philosophe à une impératrice ».

Durant les années de laborieuse claustration à Oranienbaum, qui précédèrent son avènement au trône, Catherine II avait fait son bréviaire de VEspritdes Lois.

« Celle qui a fait son bréviaire de VEsprit des Lois, où le despote est comparé au sauvage qui coupe l'arbre pour en cueillir le fruit plus com-

cil. IV. — SES IDEES POLITIQUES 241

modément, entendra patiemment ce que j'oserai lui dire.

« Tout gouvernement arbitraire est mauvais ; je n'en excepte pas le gouvernement arbitraire d'un maître bon, ferme, juste et éclairé.

<< Ce maître accoutume à respecter et à chérir un maître, quel qu'il soit. Il enlève à la nation le droit de délibérer, de vouloir ou de ne pas vouloir, de s'opposer même au bien.

« Le droit d'opposition me semble, dans une société d'hommes, un droit naturel, inaliénable et sacré.

« Un despote, fût-il le meilleur des hommes, en gouvernant selon son bon plaisir, commet un forfait. C'est un bon pâtre qui réduit ses sujets à la condition d'animaux ; en leur faisant oublier le sentiment de la liberté, sentiment si difficile à recouvrer quand on l'a perdu, il leur procure un bonheur de dix ans qu'ils payeront de vingt siècles de misère.

'< Un des plus grands malheurs qui pût arriver à une nation libre, ce serait deux ou trois règnes consécutifs d'un despotisme juste et éclairé. Trois souveraines de suite telles qu'Elisabeth, et les Anglais étaient conduits imperceptiblement à un esclavage dont on ne peut déterminer la durée.

« Malheur aux peuples dont le monarque transmettrait à ses enfants cette infaillible et redoutable politique 1

« Malheur au peuple en qui il ne reste aucun ombrage, même mal fondé, sur la liberté !

« Celte nation tombe dans un sommeil doux, mais c'est un sommeil de mort.

« Dans la famille, dans l'empire, le bon père, le bon souverain est séparé d'un bon père, d'un bon souverain par une longue suite d'imbéciles ou de méchants; c'est la malheureuse condition de toutes les familles et de tous les états héréditaires.

« Ou donne de la durée aux corps politiques par la multiplicité des affaires et par l'occupation.

« Le concours et l'opposition des volontés générales aux volontés particulières est l'avantage spécial de la démocratie sur toutes les autres espèces de gouvernement.

« Si le corps des représentants a tant de force politique, c'est qu'il n'y a point de milice nationale, pas même de maréchaussée; ils ont si peur des rois que c'est l'unique voleur contre lequel ils soient en garde.

« Si dans les contestations du Parlement d'Angleterre et du souverain, on examinait sans

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