GII. IV. — SES IDÉES POLITIQUES
conditions supérieures et des conditions inférieures ; une espèce d'amalgame qui s'unira également bien avec la noblesse pauvre et avec la riche bourgeoisie.
'< Quand ce corps ne serait, avec le temps, qu'un grand fantôme de liberté, il n'en influera pas moins sur l'esprit national, car il faut qu'un peuple ou soit libre, ce qui est le mieux, ou qu'il croie l'être; parce que cette opinion a toujours les effets les plus précieux.
« Que Votre Majesté Impériale crée donc ou cette grande réalité ou ce grand fantôme, qu'elle le fasse le plus beau, le plus distingué, le plus chamarré, le plus éclatant, le mieux composé, le plus honoré qu'elle pourra, et qu'elle se persuade bien qu'on peut gêner, mais qu'on ne peut jamais emmailloter l'enfant qui naît avec quatre cent mille bras.
« 0 Montesquieu! que n'es-tu à ma place? Comme tu parlerais ! Gomme on te répondrait ! Comme tu écouterais ! Comme tu serais écouté !
« Nulle certitude de la durée des lois d'un empire, sans un corps particulier dépositaire de ces lois et leur conservateur.
« Le corps dépositaire et conservateur est le meilleur des moyens qu'on peut fortifier de l'instruction générale de l'esprit public.
« Si j'avais à civiliser des sauvages, je ferais des choses utiles en leur présence, sans leur rien ni dire, ni prescrire. J'aurais l'air de travailler pour ma seule famille et pour moi.
« Les hommes sont plus touchés des cérémonies extérieures qu'on ne pense.
<£ Les protestants, en anéantissant les cérémonies religieuses commémoratives , auront, avec le temps, anéanti la religion pour le peuple, à qui il faut des images et des spectacles.
« J'ai entendu dire à un peintre protestant qu'il ne mettait jamais le pied dans Saint-Pierre de Rome sans devenir catholique.
« Je désirerais donc que l'inauguration d'un député fût très solennelle; qu'elle fût accompagnée d'un serment sur la légitimité de sa nomination et sa fidélité à remplir ses devoirs ; que ce serment fût fait avec dignité; qu'il se renouvelât d'année en année par le corps entier ; que ce corps eut un vêtement distingué; enfin, que Votre Majesté Impériale imaginât tous les moyens possibles de le rendre respectable à la nation et important à ses propres yeux.
« Les hommes ne sont que de vieux enfants ; et lorsque la procession de Saint-Sulpice passe sous mes fenêtres, je me retrouve enfant malgré moi.
cil. IV. — SES IDÉES POLITIQUES 247
« Les grandes masses d'hommes animées d'un même esprit me font toujours une profonde impression.
« L'homme et l'animal ne sont que des machines de chair ou sensibles.
«■ Je n'ai jamais vu ni lu d'aucun ministre qu'il ait eu le courage et l'honnêteté de suivre le projet commencé de son prédécesseur.
^' Votre fils sort d'une vie instructive, utile et occupée. Il serait très facile et très dangereux qu'il se fît une vie oisive et dissipée. Les suites en seraient redoutables et pour son bonheur domestique et pour le bonheur de son empire futur.
« J'oserais proposer qu'il assistât aux séances des différents collèges d'administration où les affaires sont débattues. C'est là qu'il apprendrait, d'abord comme simple auditeur, à connaître le tour d'esprit et de caractère , la manière de penser, de sentir et de voir, les lumières et les talents de ceux qu'il jugerait à propos dans la suite d'appeler auprès de sa personne.
« Pendant cet intervalle, je dépêcherais dans les différentes contrées de l'empire un astronome, un géographe, un médecin, un naturaliste, un jurisconsulte, un militaire, avec ordre de sinstruire profondément chacun dans sa
partie de ce qui la concerne. Voilà les compagnons de voyage que je lui préparerais et qui lui feraient observer sur les lieux les choses qu'ils auraient vues.
« Il n'entreprendrait lui-même cette grande tournée qu'après avoir bien lu et bien médité tout ce qu'il y a de mémoires manuscrits et imprimés sur l'empire.
« C'est alors qu'eu parcourant les différentes contrées de l'Europe, il saisirait rapidement ce qu'elles auraient dans leurs mœurs , leurs usages, leurs lois, leurs sciences, leurs arts, d'applicable au bien de sa nation.
« Cette seconde tournée serait préparée , comme la première, par les lectures préliminaires et l'instruction propre et personnelle des compagnons de voyage.
« Les deux endroits de l'Europe où je l'arrêterais davantage seraient l'Angleterre et l'Italie : l'Angleterre pour la sagesse et la liberté, l'Italie pour le goût.
« Le voyage de l'Angleterre suppose des notions de politique; celui de Hollande, des notions de commerce; celui de France, des notions d'arts, de sciences, de littérature, d'agriculture et de goût; celui d'Italie, des notions de beauxarts.