‹ DiderotChapitre 18 sur 38 · CIL IV. — SES IDEES POLITI-QUES · texte numérisé non relu

CIL IV. — SES IDEES POLITI-QUES

« Je désirererais qu'un grand seigneur, un prince eût les notions élémentaires de l'architecture, de la sculpture et de la peinture, mais surtout de l'architecture ; on cache un mauvais tableau, on casse une mauvaise statue, mais il n'en est pas de même de la façade d'un palais, et l'on ne bâtit pas des palais tous les jours.

« Par qui les révolutions sont-elles tentées? Par ceux qui n'ont rien à perdre au changement de l'ordre des choses; par ceux qui ne peuvent qu'y gagner.

« Que sont ces hommes ? Des hommes puissants dans la nation par leur poste et malaisés par le dérangement de leur fortune.

« Quel parti prendre avec eux? Il y en deux : le premier, de les enrichir; c'est le plus sûr, mais ce n'est pas le plus 'courageux; le second, de les lier par des fonctions honorables qui les éloignent.

« Il m'a semblé que la personnalité, qualité sauvage, entrait un peu dans le caractère russe.

« Le sauvage n'est ni père, ni époux, ni frère Il est lui, il est l'enfant de la nature.

« Il m'a semblé que les liens de la famille étaient encore faibles et qu'en général on avait peu de souci des siens après soi. C'est une des

plus fâcheuses et des plus constantes causes des révolutions. Les pères se ruinent; ite ne laissent rien à leurs enfants qu'un nom et des prétentions; un nom impossible à soutenir parce qu'on est pauvre, des prétentions difficiles à soutenir parce que le souverain n'y a pas toujours égard. Si l'àme est bouillante et forte, quel dessein conçoit-elle? Un dessein violent qui détruise l'autorité subsistante, bonne ou mauvaise, et nous rende agréable à l'autorité qu'on aura élevée au péril de sa vie.

« Quand on ne peut devoir tout cela à la bienfaisance de celui qui règne, on cherche à se recommander à la reconnaissance de celui qui régnera.

« Il est donc important d'empêcher la ruine des grandes familles. Leur misère est plus dangereuse que leur opulence. La misère irrite, l'opulence endort. La misère est audacieuse, l'opulence est pusillanime.

« Point de seigneur pauvre et considéré, surtout proche de soi. L'une de ces deux choses, je le répète, les enrichir ou les éloigner.

« Quel moyen d'empêcher les grandes familles de se ruiner? Le dégoût du faste dans le souverain, l'exemple de l'économie, l'éloge des vertus domestiques, la faveur accordée aux bons pères,

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l'approche de sa personne, dont ils sont le rempart, la bonne éducation des enfants, le mépris des superfliiités nationales et étrangères, des secours donnés aux pères malheureux, etc. Tous les moyens qu'un homme peut avoir d'encourager la vertu et de décrier un vice : la table, l'oisiveté, le jeu.

« Mais partout empêcher les grandes familles de se dégueniller.

« J'y ai un peu rêvé. Il me semble que c'est une cruelle chose que de flotter éternellement entre la faiblesse et l'ingratitude. Si vous refusez la moindre grâce à celui à qui vous devez tant, qui a exposé sa vie pour vous placer où vous êtes, vous êtes un ingrat.

« Si vous accordez, vous êtes faible; vous irritez toute une nation envieuse; vous vous suscitez à vous-même et à vos amis des haines dont on ne peut deviner les suites ni pour eux ni pour vous. »

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