‹ DiderotChapitre 3 sur 38 · CH. 1". — SES GOUTS, SON ESPRIT · texte numérisé non relu

CH. 1". — SES GOUTS, SON ESPRIT

plus digne de ses études. Son front large, élevé, découvert , mollement arrondi , portait l'empreinte imposante d'un esprit vaste, lumineux et fécond. Sou nez était d'une beauté mâle; le contour de la paupière supérieure plein de délicatesse; l'expression habituelle de ses yeux, sensible et douce ; mais, lorsque sa tète commençait à s'échauffer, on les trouvait étincelants de feu; sa bouche respirait un mélange intéressant de finesse, de grâce et de bonhomie. Quelque nonchalance qu'il eût d'ailleurs dans son maintien, il y avait naturellement dans le port de sa tête, et surtout dès qu'il parlait avec action, beaucoup de noblesse, d'énergie et de dignité. Il semblait que l'enthousiasme fût devenu la manière d'être la plus naturelle de son âme, de sa voix, de tous ses traits. Dans une situation d'esprit froide et paisible, on pouvait souvent trouver en lui de la contrainte et de la gaucherie, même une sorte d'affectation; il n'était vraiment Diderot, il n'était vraiment lui, que lorsque sa pensée lavait transporté hors de lui-même. »

Il n'était tout à fait à son aise que dans une société familière et intime , et alors il se déployait en plein abandon , avec des facultés riches, puissantes, colorées et affectueuses, qui enchaînaient à lui tous ceux qui l'écoutaient; il

était impossible de le connaître sans l'aimer. Dans ses Portraits littéraires, Sainte-Beuve nous le fait voir la tête en avant, les bras tendus, la poitrine ouverte, toujours prêt à être hors de lui et à vous embrasser, pour peu que vous lui plaisiez, à \a\)remièrGrenconire. Vattitude de l'homme était ici l'image même de son esprit.

Diderot parlant de lui-même a dit : « Il était particulièrement livré à l'étude de la philosophie; ou l'appelait le philosophe, et on l'appelait ainsi parce qu'il était sans ambition, qu'il avait l'àme honnête, et que l'envie n'en avait jamais altéré la douceur et la paix. Du reste , grave dans son maintien, sévère dans ses mœurs, austère et simple dans ses discours. Le manteau d'un philosophe était presque la seule chose qui lui manquât, car il était pauvre et content de sa pauvreté. Il aimait à s'entretenir des lettres et de la morale, des grandes questions de philosophie sur lesquelles il avouait qu'il n'avait guère que des doutes à émettre; car si on lui demandait ce que c'était que le vrai, le bon et le beau, il n'avait point de réponses prêtes; et cependant il souffrait qu'on l'appelât philosophe. »

Page 1