CH. 1". — SON CARACTÈRE ET SON ROLE
Diderot est un de ces hommes à qui l'on doit des statues, uu liomme qui mérite l'attention et le souvenir affectueux de la postérité à laquelle il pensait et qu'il voulait servir.
A définir d'un mot sou rôle au xviif siècle, il apparaît comme le premier des grands journalistes modernes.
Son caractère est moins facile à peindre, car il est un mélange de bien des contrastes. Homme excellent, d'une nature indépendante, cordiale, généreuse, il a tous les défauts, tous les vices aimables de l'humanité. C'est un épicurien qui aime l'agréable sans y mettre toujours assez de délicatesse. Facile à l'enthousiasme, il s'exalte aisément et se montre capable d'exagération dans l'entrain de ses sentiments toujours chaleureux et sincères. Il aime par-dessus tout l'étude. Il a passé sa vie à lire et à penser, sur tous les sujets il est plein d'idées, de réflexions et de vues; il aime à les répandre, à parler largement et à se laisser entraîner par le flot éloquent des paroles, par le courant de son improvisation.
Cette libre habitude n'est pas sans iucouvé-
nieuts. Aux esprits raisonnables qui le lisent aujourd'hui, Diderot peut souvent paraître exagéré, outré.
Cette exagération n'est qu'apparente; en tous cas, elle n'est point volontaire. Diderot croyait être simple, même en déclamant, tant l'emphase lui était naturelle.
Avec une multitude de connaissances précises et positives, il se laissait entraîner par l'imagination et par l'attrait de l'éloquence, tant il avait en lui du poète et de l'orateur.
Doux, facile, indulgent, il craignait le monde; il n'était à son gré que dans une société familière d'esprits symphatiques. Hors de cette intimité intelligente et libre où il se sentait à son aise, il était timide et embarrassé. Étant chez son ami d'Holbach, au Grandval, il écrivait à son amie, M"' Voland, le i28 octobre 1760 : « Je me suis demandé plusieurs fois pourquoi, avec un caractère doux et facile, de l'indulgence, de la gaîté et des connaissances, j'étais si peu fait pour la société. C'est qu'il est impossible que j'y sois comme avec mes amis, et que je ne sais pas cette langue froide et vide de sens qu'on parle aux indifférents ; j'y suis silencieux ou indiscret. » Quelques jours avant, le 7 octobre, il lui disait déjà ; « Je n'aime pas les occasions de balbutier