‹ DiderotChapitre 5 sur 38 · CIL 1". — SON CARACTÈRE ET SON ROLE · texte numérisé non relu

CIL 1". — SON CARACTÈRE ET SON ROLE

et balbutie toujours la première fois que je vois, et puis tout se réduit alors à des phrases d'usage dont on se paie réciproquement. Je n'ai pas un sou de cette monnaie, je sais tout dire excepté bonjour. J'en serai toute ma vie à Va, b, c, de tous ces propos que l'on porte de maison en maison, et qu'on entend dans tous les quartiers, à la même heure. »

Diderot s'est ainsi peint lui-même, sans préméditation et bien des fois.

Dans toutes ses lettres on voit sa franchise, sa bonté généreuse, sa hardiesse d'esprit, sa bienveillance pour tous, sa bonhomie, son optimisme. Il était « de bonne race », d'une race droite et généreuse, sans vanité, sans jalousie, désintéressé d'argent et d'honneurs, mais non pas d'estime et de gloire.

Qu'il parlât ou qu'il écrivît, il avait une verve inépuisable au service de son enthousiasme. Et, naturellement, il aimait à parler ou à écrire pendant ces heures rapides et sous l'ivresse légère de l'exaltation. Sincère dans ses élans, passionné dans ses désirs, hardi jusqu'au paradoxe, il vit sans règles et sans principes, abandonnant sa conduite à ses instincts généreux, à tous les entraînements d'un bon cœur. Voilà ce que nous explique son mariage disproportionné,

aussi bieu que sa passion pour M""^ de Puisieux d'abord; et plus tard pour M"" Volland qui seule parait avoir mérité les sentiments qu'elle lui inspira.

Un homme d'une nature aussi vive, aussi impétueuse, exubérante, est sincère même quand il nous paraît outré; il exprime, avec chaleur, ce qu'il éprouve, il dit tout haut ce qu'il sent, dans l'instant même, sans l'exagérer par la parole écrite, et comme il l'aurait dit en causant. Mais il est poète, il est enthousiaste et grand écrivain ; en peignant ses sentiments, il y mêle ses gestes; en lui écrivant, il croit embrasser réellement sa maîtresse; il se présente et fait voir en action tout ce qu'il décrit.

Pantopliile-Diderot , comme l'appelait Voltaire, possède tous les goûts possibles ; il est homme en tout; il admire et comprend tous les arts, il s'intéresse à tout, il aime tout. Les idées le passionnent, comme feraient des maîtresses ; il s'y donne, il s'y attache, il les suit avec ardeur, avec ivresse; il les aime comme des êtres vivants ou, du moins, comme des sensations supérieures, accessibles au poète, au savant et au philosophe, — inconnues au monde inférieur comme au reste des hommes.

Nous commençans à le mieux comprendre.

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Mobile daus ses impressions et constant dans ses goûts, Diderot avait l'esprit hardi et le caractère timide. Son génie large, puissant, élevé, excessif, s'enthousiasmait aisément; rien de ce qui l'occupait ne le laissait froid. Il mettait de l'ardeur à tout. Il aimait avec passion tout ce qui mérite Tamour des hommes : la vérité, la poésie, la science, la beauté, l'éloquence, l'art, la vertu.

Il est naturel qu'un homme qui aimait l'idéal sous toutes ses formes et qui savait le voir où il est, ait dépassé les anciennes notions spiritualistes et déistes.

Diderot a mérité les injures des ignorants, des superstitieux et des fanatiques, qui ont cru lui nuire en l'accusant d'avoir été un athée, un matérialiste. Il avait, en effet, sur l'origine du monde et sur la destinée de l'homme, les idées que la science moderne donne aux philosophes. II pensait que la vérité seule est bienfaisante et qu'il ne faut pas lier le sort de la morale au sort d'anciennes légendes et de genèses arriérées. Il avait le sentiment de la beauté plastique et de la vie universelle, qui manque quelquefois aux hommes de science. Il y joignait le goût de l'expérience et de l'observation exacte. La vérité seule lui paraissait utile, honorable, digne de Tintelligence supérieure qui la peut découvrir; « elle

seule mérite le respect et l'amour des hommes; seule, elle peut contribuer au perfectionnement moral et à tous les progrès ».

Diderot aimait à être utile et il donnait ce qu'il avait : son temps, ses idées, son argent. C'était là sa façon d'aimer le bien et de pratiquer la vertu qu'il ne séparait pas de la bienfaisance.

Avec une ardeur sans cesse renaissante, un esprit généreux et prodigue, il se passionnait vite pour toutes ses besognes; il avait les qualités va'illantes d'un chef qui, sans amour-propre, sans envie, possède l'art difficile de grouper les hommes, est présent partout, ne songe qu'à la victoire de tous, au succès de l'entreprise, au moyen d'atteindre le but visé en commun. C'est ainsi qu'il a pu diriger si longtemps YEncyclopédie, en supporter seul le poids à la fm, entretenir et ranimera chaque instant le zèle de tous. Non seulement il la dirigeait, mais il y faisait, seul, l'histoire de la philosophie et la description des arts mécaniques.

Dans cette description tout était à découvrir : la connaissance des choses et l'art, nouveau aussi, de les décrire. Diderot passait des journées entières dans les ateliers ; il ne négligeait pas d'interroger et de regarder faire les plus simples manœuvres. Il faisait démonteret remonter sous

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ses yeux les machines. Le vulgaire ne s'étonne de rien, parce qu'il ne sait rien : l'ignorant ne sait même pas de quoi s'enquérir ; le philosophe ne s'accoutume pas aux phénomènes les plus communs : il y pense et en cherche attentivement les raisons et les causes.

Diderot réhabilite le travail manuel ; il estime les arts mécaniques; il comprend la révolution démocratique qui s'apprête, et prévoit le grand rôle social de l'industrie. Vrai philosophe, il place, avec raison, les inventeurs des arts utiles, presque toujours ignorés, à côté des plus grands génies.

Si lourde qu'elle fût , l'Encyclopédie ne lui prenait point tout son temps ; il en savait garder pour ses amis. (1 vivait pour eux; il leur prodiguait ses idées, ses avis, ses aperçus, ses conseils, les largesses littéraires d'une verve toujours à leur disposition et toujours prête.

D'Holbach, Helvétius, Grimm, l'abbé Raynal, etc., tous ont puisé aux sources intarissables de son esprit. « La jalousie des talents, disait-il, est un vice qui m'est étranger. J'atteste tous mes confrères en littérature, lorsqu'ils ont daigné quelquefois me consulter sur leurs ouvrages, si je n'ai pas fait tout ce qui dépendait de moi pour répondre dignement à cette marque de leur estime. »

On aime trop souvent à conter ses chagrins ; pour les plaisirs on les sent bien tout seul et on en jouit en silence. Ce n'est pas ainsi qu'en usait Diderot. Dans un de ses Salons, écrits pour la Correspondance littéraire de Grimm, toujours facile aux confidences, Diderot nous laisse voir, — avec sa bonté naturelle — la cause généreuse d'un enthousiasme parfois excessif.

De tous les écrivains du xviii'' siècle, Diderot est, avec Voltaire, celui qui résume le plus complètement le mouvement philosophique. Aujourd'hui Voltaire est dépassé, Diderot toujours actuel. Par sa facilité de caractère, par sa bonté généreuse, sa bienveillance universelle, il a été l'àme et le lien du siècle, le confident et le collaborateur de tous, le chef consulté et obéi, le théoricien dirigeant.

Malgré son apparente instabilité, il était persévérant et tenace. Quand d'Alembert fatigué, inquiet, méconteui, se retira de V Encyclopédie, il aurait voulu que Diderot suivît son exemple. L'œuvre eût été abandonnée. Diderot, plus courageux, poursuivit quinze années encore, à travers la persécution, la calomnie et la gène, la généreuse et utile entreprise dont il resta le seul chef et dont il fut jusqu'à la fin le plus actif travailleur, a Je me porte à merveille, écrivait-il

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alors, quoique je fasse tout ce qu'il faut pour venir à bout de ma santé. Je me couche tard, je me lève matin, je travaille comme si je n'avais rien fait de ma vie, que je n'eusse que vingt-cinq ans et la dot de ma fille à gagner. Je ne sais rien prendre modérément, ni la peine, ni le plaisir, et si je me laisse appeler philosophe sans rougir, c'est un sobriquet qu'ils m'ont donné et qui me restera. »

Son influence latente par la parole a été aussi grande que son influence d'écrivain. C'était un improvisateur. Il écrivait de verve et ce défaut d'ensemble qu'on remarque parfois dans ses écrits, disparaissait dans le cours libre et varié de la conversation. Catherine II écrivait à Voltaire qu'elle admirait son imagination intarissable. Tous les contemporains s'accordent à lui reconnaître cette puissance de parole, cette verve, cette chaleur d'éloquence expansive et féconde. Rousseau, — qui fut plus tard injuste envers lui, comme envers tous, quand il devint défiant et aigri par sa maladie, — disait auparavant à ]\fnie d'Epinay ; « Dldcrot est un génie transcendant, comme il n'y en a pas deux dans ce siècle. » M'"" d'Épinay, aidée de l'excellent jugement de Grimm, savait aussi l'apprécier : « Quatre ligues de cet homme, disait-elle, me

ilBLIOTNECA ;

font plus rêver, etra'occupent plus qu'un ouvrage complet de nos prétendus beaux-esprits. » Le champ d'étude où Diderot promenait sa pensée n'avait point de limites. Le même homme a fait l'histoire de la philosophie, le RcKe de lyAlemhett et les Salons ! Quelle science dans ce rêveur, quelle rêverie poétique dans ce savant 1 Quelle étendue d'esprit ! Quel heureux accord de qualités contraires ! Certes, l'homme qui a écrit le Neveu de Rameau connaissait le monde et la vie. En le lisant, on est saisi, comme M""" d'Épinay, delà j ustesse de ses observations sur les hommes, les mœurs du temps, sur les caractères. On voit en lui un libre et puissant penseur, sans préjugés, sans fausse pudeur, osant dire tout haut ce quil pense.

Diderot se plaisait à Paris où, par la multitude de ses goûts, il jouissait, plus que tout autre, des ressources variées de la grande ville, de la facilité et de l'agrément des relations au xvm'' siècle. Un de ses premiers amis fut Rousseau, encore inconnu, avec qui il dînait à l'hôtel du Panier fleuri. L'abbé, plus tard cardinal de Bernis, Condillac et son frère, l'abbé Mably se joignaient à eux. Sa liaison avec M""" de Puisieux lui fit publier les Pensées pJiilosophiques et la Lettre sur les aveugles, qui le mirent en

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