‹ DiderotChapitre 8 sur 38 · L ENCYCLOPEDIE · texte numérisé non relu

L ENCYCLOPEDIE

Il n'appartient qu'à un siècle philosophe de teuter une Encijciopédie, parce qu'un pareil ouvrage demande plus de hardiesse qu'on ne peut eu avoir dans les siècles où la théologie domine des esprits crédules et des cœurs pusillanimes.

V Encyclopédie devcùi être l'inventaire des connaissances humaines au xviii'-' siècle.

« On ne peut disconvenir, disait le prospectus, que, depuis le renouvellement des lettres parmi nous, on ne doive en partie aux dictionnaires les lumières générales qui se sont répandues dans la société, et ce germe de science qui dispose insensiblement les esprits à des connaissances plus profondes. »

Combien donc n'importait-il pas d'avoir eu ce genre un livre qu'on pût consulter sur toutes les

matières, et qui servît autant à guider ceux qui se sentiraient le courage de travailler à l'instruction des autres, qu'à éclairer ceux qui ne s'instruisent que pour eux-mêmes'.

« Nous osons dire, écrit Diderot, que si les Anciens eussent exécuté une encyclopédie comme ils ont exécuté tant de grandes choses, et que ce manuscrit se fût échappé seul de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, il eût été capable de nous consoler de la perte des autres, »

Qu'est-ce qu'une encyclopédie ?

Ce mot signifie enchaînement des sciences. En effet, le but d'une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre ; d'en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous, afin que les travaux des siècles passés n'aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succéderont; que nos neveux, devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux; et que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain.

Il eût été difficile de se proposer un objet plus étendu que celui de traiter de tout ce qui a rap-

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port à la curiosité de l'homme, à ses devoirs, à ses besoins et à ses plaisirs.

C'est Diderot qui eu eut l'idée, c'est lui qui trouva un éditeur, des collaborateurs, des souscripteurs. C'est lui qui dirigea cette œuvre collective.

Durant près de vingt-cinq ans (1748-177:2), il fut, d'abord avec d'Alembert, et ensuite seul, le soutien, la colonne, et comme l'Atlas de cette énorme entreprise, sous laquelle Sainte-Beuve le montre un peu courbé et voûté, mais toujours serein et souriant. L'audace, l'initiative ont permis à Diderot d'entreprendre cette grande œuvre que sa persévérance a fait aboutir. Il y a rassemblé de nombreux articles supérieurs à tous les livres existant sur les mômes matières.

Sa science immense et, sur certains sujets, profonde, n'est superficielle sur aucun.

V Encyclopédie est bien le résumé du dixhuitième siècle, son œuvre par excellence.

En même temps que le directeur, Diderot eu fat le principal ouvrier'.

(l) Diderot a fourni à VEncydopédie :

8 articles d'a^friculture et d'économie rustique; 4 articles d'architecture ; 2 articles d'astronomie; 10 articles de botanique; 2 articles de chimie et physique.

« La conception générale de l'ouvrage, l'esprit qui l'anime, un nombre considérable d'articles importants, l'histoire de la philosophie, la description des arts et métiers, tout cela, dit E. Faguet, revient à Diderot. »

Pour le diriger, il eut, au début, pour collègue, le plus prudent des philosophes, d'Alembert, « tacticien plus adroit que ne l'était Voltaire lui-même, se cachant pour frapper Vinfâme, dit Louis Blanc, et lançant la flèche sans montrer la main ».

8 articles de commerce, entre autres les articles : « privilège et librairie » ;

31 articles de géographie ancienne et moderne;

467 articles de grammaire : « définitions et synonymes » ;

85 articles d'histoire ancienne et antiijuités;

84 articles d'histoire moderne ;

42 articles d'histoire ecclésiastique et d'articles sur les superstitions anciennes et modernes ;

10 articles d'histoire naturelle;

13 articles de jurisprudence;

57 articles de littérature et beaux-arts;

23 articles de logique;

10 articles sur la magie et la divination ;

3 articles de mathématiques;

18 articles de médecine;

45 articles de métaphysique.

3 articles de minéralogie et métallurgie;

131 articles de morale;

67 articles de mythologie;

75 articles de philosophie exposant les opinions des philosophes anciens et modernes et l'histoire des sectes et des hérésies ;

33 articles de politique;

et 28 articles de théologie.

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Voltaire encourageait leurs efforts et y applaudissait. Dans sa Lettre sur r Encyclopédie, il exalte leur courage et le mérite de l'œuvre.

Le vestibule de ce prodigieux édifice fut un discours préliminaire composé par M. d'Alembert. «J'ose dire, écrit Voltaire, que ce discours, applaudi de toute l'Europe, parut supérieur à la Méthode de Descartes, et égal à tout ce que l'illustre chancelier Bacon avait écrit de mieux. »

Quand, plus tard, Voltaire se plaignit de rencontrer dans V Encyclopédie des articles dignes du. Journal de Trévoux, « il y a, répondait tranquillement d'Alembert, d'autres articles moins au jour, où tout est réparé. Le temps fera distinguer ce que nous avons pensé de ce que nous avons dit ».

Diderot veut faire de l'Encyclopédie un livre où seront tous les livres. Il veut opposer cette nouvelle Bible, cette Bible de Vhurnanité au livre unique des chrétiens. Il veut y faire le tableau général des efforts de l'esprit humain, dans tous les genres et dans tous les siècles.

A son aptitude encyclopédique, Diderot joignait l'énergie morale, le zèle, l'activité infatigable. 11 était à la fois le général en chef, capitaine et le plus vigoureux combattant. N'épargnant point sa peine, il se chargea, outre

l'histoire de la philosophie, de tous les nombreux articles dont personne ne voulait. C'est ainsi qu'il exécuta seul la description des arts mécaniques.

« On s'est, dit-il, adressé aux plus habiles de Paris et du royaume. On s'est donné la peine d'aller dans leurs ateliers , de les interroger, d'écrire sous leur dictée, de développer leurs pensées, d'en tirer les termes propres à leur profession, d'en dresser des tables, de les définir, de converser avec ceux dont on avait obtenu des mémoires, et (précaution presque indispeusablei de rectifier, dans de longs et fréquents eatretiens avec les uns, ce que d'autres avaient imparfaitement, obscurément et quelquefois infidèlement expliqué. 11 est des artistes qui sont en même temps gens de lettres ; mais le nombre en est fort petit : la plupart de ceux qui exercent les arts mécaniques ne les ont embrassés que par nécessité, et n'opèrent que par instinct. A peine, entre mille, eu trouvera-t-on une douzaine en état de s'exprimer avec quelque clarté sur les instruments qu'ils emploient et sur les ouvrages qu'ils fabriquent. Nous avons vu des ouvriers qui travaillaient depuis quarante années sans rien connaître à leurs machines. Il nous a fallu exercer avec eux la fonction dont se glori-

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fiait Socrate, la fouctioa pénible et délicate de faire accoucher les esprits, obstetrix animorum. »

« Le philosophe moderne, dit Camille Pelletan, c'est Diderot, ceint du tablier du chimiste ou du dissecteur, manipulant amoureusement la matière, tout poudreux, tout maculé du fourneau ou de l'atelier, poursuivant la vie universelle dans le creuset ou sous le scalpel, mêlant aux plus hauts aperçus, aux élans les plus lyriques, des investigations, des conjectures sur la fabrication de l'acier ou sur une expérience nouvelle au sujet de l'électricité, toujours en communion avec la nature, la comprenant, la surprenant à demi-mot, de telle sorte que non seulement il indique des découvertes de détail réalisées après lui , mais encore quil entrevoit des horizons qu'il ose à peine dévoiler. »

Il passait des journées entières dans les ateliers; il commençait par examiner attentivement une machine; se la faisait expliquer, démonter, remonter; ensuite l'ouvrier travaillait devant lui. Enfin lui-même prenait la place de l'ouvrier, qu'il étonna plus d'une fois par son adresse et sa pénétration. Il se rendit ainsi familières les machines les plus compliquées, telles que le métier à bas et le métier à fabriquer les velours ciselés. Il finit, dit Génin, par posséder

très bien l'art des tissus de toile, de soie et de coton; et les descriptions qu'il en a données sont le résultat de son expérience.

« J'ai trouvé, disait-il, la langue des arts très imparfaite, et cela par deux causes : la disette des mots propres et l'abondance des synonymes. Il y a des outils qui ont plusieurs noms difïérents; d'autres n'ont, au contraire, que le nom générique : engin, machine, sans aucune addition qui les spécifie; quelquefois la moindre petite différence suffit aux artistes pour abandonner le nom générique et inventer des noms particuliers. Dans la langue des arts, un marteau, une tenaille, une auge, une pelle, etc., ont presque autant de dénominations qu'il y a d'arts. La langue change en grande partie d'une manufacture à une autre.

« C'est aux arts libéraux à tirer les arts mécaniques de l'avilissement où le préjugé les a tenus si longtemps; les artisans se sont crus méprisables, parce qu'on les a méprisés; apprenonsleur à mieux penser d'eux-mêmes; c'est le seul moyen d'en obtenir des productions plus parfaites. Qu'il sorte du sein des académies quelque homme qui descende dans les ateliers, qui y recueille les phénomènes des arts, et qui les expose dans un ouvrage qui détermine les ar-

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