CH. II. — L'ENCYCLOPÉDIE
listes à lire, les philosophes à penser utilement et les grands à faire enfin un usage utile de leur autorité et de leurs récompenses.
« 11 y a des époques et des milieux où les métiers et les ouvriers qui les exercent sont dédaignés, et où le travail industriel est considéré comme une besogne nécessaire, mais indigne d'occuper l'esprit. Il en est d'autres où le métier est honoré, entouré d'une active préoccupation intellecluelle; où l'on sent qu'il participe de la science et de l'art, où l'on reconnaît en lui un des terrains de la lutte par laquelle l'homme plie la nature à le servir. »
Diderot porta sou intérêt et sou attention sur l'industrie de son temps, jusque dans ses procédés techniques.
L'art industriel fit d'admirables progrès au xviii° siècle. C'est alors, dit Camille Pelletau, que la céramique , le mobilier auparavant massif, architectural, tous les menus objets accommodés aux nécessités de l'existence, assouplirent leurs formes, devenues fluides et vivantes, les adaptèrent à l'intimité de la vie, ennoblirent les usages quotidiens par une élégance à la fois exquise et familière.
« C'est un peuple d'artistes que celui qui créa cette industrie nouvelle; et ce n'est point chose
sans importance, de voir un philosophe d'une telle envergure, un écrivain de si grand éclat, consacrer la magnificence de son style et les forces de son génie à ces métiers dédaignés jusqu'à lui, et en faire comprendre toute la haute valeur. »
La distinction des arts libéraux et des arts mécaniques a produit un mauvais effet, en avilissant des gens très estimables et très utiles, et en fortifiant en nous je ne sais quelle paresse naturelle, qui ne nous portait déjà que trop à croire que donner une application constante et suivie à des expériences et à des objets particuliers, sensibles et matériels, c'était déroger à la dignité de l'esprit humain, et que de pratiquer, ou même d'étudier les arts mécaniques, c'était s'abaissera des choses dont la recherche est laborieuse, la méditation ignoble, l'exposition difficile, le commerce déshonorant, le nombre inépuisable, et la valeur minutielle...
« Mettez dans un des côtés de la balance les avantages réels des sciences les plus sublimes, et des arts les plus honorés, et dans l'autre coté ceux des arts mécaniques, et vous trouverez que l'estime qu'on a faite des uns, et celle qu'on a faite des autres, n'ont pas été distribuées sous le juste rapport de ces avantages, et qu'on a bien
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plus loué les hommes occupés à faire croire que nous étions heureux, que les hommes occupés à faire que nous le fussions en effet. Quelle hizarrerie dans nos jugements! nous eji^igeons qu'on s'occupe utilement, et nous méprisons les hommes utiles. »
Mais Diderot ne donne pas son attention seulement aux industries dart, à ces arts industriels qui touchent et confinent aux beaux-arts, ses tendances démocratiques le conduisent jusqu'aux journaliers, jusqu'aux manœuvres. Un journalier, écrit-il, est un ouvrier qui travaille de ses mains, et qu'on paie au jour la journée. Cette espèce d'hommes forme la plus grande partie d'une nation ; c'est son sort qu'un bon gouvernement doit avoir principalement en vue. Si le journalier est misérable, la nation est misérable.
L'esprit libéral et démocratique qui anime Diderot et qu'il a fait passer dans VEncijclopédie a triomphé dans la France moderne. Il a fait triompher aussi l'esprit d'examen.
Sceptique à la façon de Montaigne, de Descartes et de Bayle, Diderot oppose la raison à la prétendue Révélation divine ; il oppose la libre critique à l'autorité abusive de la tradition. Seule la raison est capable de nous faire voir la
vérité, car elle est la lumière de l'esprit : penser, c'est voir.
Le premier volume de ï Encyclopédie parut en 1752. Quatre mille trois cents souscripteurs avaient répondu à l'appel. C'était un fait sans précédent que cet inventaire des counaissances humaines dressé par les hommes qu'une si glorieuse entreprise avait seule unis et que mentionnait le Discours préliminaire de d'Alembert : Voltaire, qui avait tout de suite pris le tablier de «garçon encyclopédiste», Montesquieu, qui se réservait davantage, mais qui lit preuve de bonne volonté; Rousseau, que sa misanthropie inquiète écarta bientôt; puis le chevalier de Jaucourt, dont le zèle infatigable n'apportait peut-être pas assez de choix dans l'emploi des matériaux; d'Holbach, Grimm, Marmontel, Morillet, le président de Brosses, Dumarsais, Bourgilat, Boulanger, etc. ; on dénombrerait plus aisément les hommes remarquables qui s'abstinrent que ceux qui prêtèrent leur concours.
L'encyclopédie marque le moment où le \ Nvui"" siècle eut la pleine conscience de sou génie. Elle en est la manifestation tumultueuse, incohérente, mais puissante.
V Encyclopédie ne pouvait qu'être suspecte aux yeux des ennemis de la liberté ! Le choix de la
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plupart des rédacteurs indiquait assez l'esprit du recueil. On voyait se former une association puissante composée de ce qu'il y avait de plus considérable dans le monde des lettres, des sciences, des arts, soutenue par l'opinion publique, encouragée ou au moins tolérée par la cour, pourvue de moyens d'action énergiques, et qui par la nature même de louvrage allait propager dans toutes les directions les doctrines redoutées de la libre pensée. Prévisions légitimes. Dès que les travailleurs furent à l'œuvre, ils se sentirent unis, solidaires. Isolés jusqu'alors et étrangers les uns aux autres, ils purent s'entendre, se concerter, s'éclairer, marcher du même pas au même but, présenter à l'ennemi un corps compact et difficile à entamer. Il y avait des gens de lettres, des savants, des artistes : il y eut une légion, les encyclopédistes, et un parti, les philosophes. La communauté d'idées les avait réunis, la communauté de périls cimenta l'union.
C'est Diderot qui le premier conçut et esquissa dans ses traits essentiels une histoire générale des systèmes philosophiques de l'antiquité. Diderot releva les ruines de l'église des sages, il reconstitua ce grand diocèse qui compte parmi ses membres Aristote, Zenon, Cicéron et bien
d'autres qui ne veulent pas se laisser enfermer dans les symboles officiels.
Le jour où Diderot, rédacteur en chef de ÏEncyclopédie, directeur, administrateur, fort recherché par conséquent, et fort en vue, devint un personnage, Rousseau, son ami de longtemps, commença à craindre qu'ils ne fussent pas faits l'un pour l'autre. Il lui sembla que son ami le prenait d'un peu haut avec lui, qu'il abusait de sa supériorité ; son orgueil maladif fut atteint.
M. Paul Albert fait remarquer que « Diderot était terriblement en dehors et souvent, sans s'en douter, écrasait tout ce qui se trouvait à sa portée, comme ces chênes puissants qui interceptent l'air et la lumière et ne laissent que l'ombre aux chétifs arbustes. Chez les Dupin, chez M'"'' d'Epinay, chez Helvétius, d'Holbach, partout, cette exubérante personnalité s'étalait naïvement, par un besoin de nature, et tous lui étaient indulgents car ils y trouvaient leur profit : il y avait en lui des torrents d'idées, d'enthousiasme, de poésie. Les indigents comme d'Holbach, Helvétius, l'abbé Raynal, se penchaient et prenaient des notes ; Grimm emportait des articles tout faits pour sa correspondance. Si d'Holbach était le maître d'hôtel de la philo-
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Sophie , Diderot était l'approvisionneur des esprits.
D'Alembert et Diderot prirent sur eux la responsabilité de tout l'ouvrage; mais ils s'efforcèrent de rattacher à la rédaction les hommes les plus distingués de l'époque. On remarque parmi les auteurs de V Encyclopédie, Dumarsais, Daubenton, Rousseau, qui donna l'article Musique ; Buffon l'article Nature, et le chevalier de Jaucourt, qui rédigea avec un dévouement à la science que rien ne put lasser, tous les articles concernant la physique et l'histoire naturelle. A dater du troisième volume, d'Holbach, La Coudamine, Marmontel et Langlet Dufresnoy, qui fit l'article Histoire, se joignirent aux premiers. A dater du tome quatrième, il faut ajouter Duclos {Déclamation des anciens) , Boulanger [Corvée et Déluge), Voltaire, qui commença de fournir beaucoup d'articles, Montesquieu qui fit l'article Goût, le comte de Trenau, le président de Brosses, l'abbé Morellet, Dauville, Quesnay, Necker [Frottement) et Turgot qui fournit un mémoire dont on fit usage à l'article Coton.
Les auteurs de VEncijclopédie prenaient d'ailleurs de toutes mains et pillaient, sans s'en cacher lorsqu'on le leur reprochait, Trévoux et Buffler, Furetière et Basnage.
D'Alembert et Diderot revoyaient tous les articles et dounaieut à l'ouvrage eulier la teiute générale de leurs opinions, Diderot surtout, qui était spécialement chargé de la partie philosophique. La variété des écrivains u'otait donc pas tant qu'on pourrait le croire à l'unité de dessein et d'intention.
Découragé par les tracasseries du Gouvernement qui tantôt tolérait, tantôt ordonnait de suspendre l'Encyclopédie, mécontent aussi des libraires-éditeurs, d'Alembert abandonna l'entreprise avant la fin et cessa d'y prendre part après la publication du huitième volume.
Diderot, lui, ne se fatigua ni ne se rebuta jamais, et fût sans relâche l'âme véritable de VEncyclopédie. Il y aborda et y traita toute sorte de sujets, les faits historiques et les faits fabuleux, les usages anciens et modernes, la philosophie et les superstitions, la politique et la grammaire. Il y rédigea entièrement tout ce qui concerne les arts mécaniques (990 articles).
Dans les articles philosophiques, sa prédilection pour Ilobbes, Locke et Shaftesbury est nettement marquée.
La morale de l'Encyclopédie est la morale utilitaire, la morale de l'intérêt et du bonheur. Selon Diderot, l'homme cherche le boidieur, et
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c'est dans ce but que la Société a été établie. Nous avons des passions qui créent en nous des besoins, et ces besoins se résument tous dans le désir inné du bonheur. Il faut donc, dans ce but, raisonner nos actions, c'est-à-dire faire servir au développement de notre nature sensible la raison.
A Tarticle Immortalité, Diderot ne parle que de cette espèce de vie que nous acquérons dans la mémoire des hommes.
A l'article Epicure, il dit : « Epicure est le seul dentre tous les philosophes anciens qui ait su concilier sa morale avec ce qu'il pouvait prendre pour le vrai bonheur de l'homme, et ses précepte^ avec les appétits et les besoins de la nature. »
La soumission à la volonté générale est le lieu de toutes les sociétés ; les lois doivent être faites dans l'intérêt du bonheur de tous. Le bonheur de tous, qui est le seul légitime, exige que la puissance législative appartienne à la volonté générale. Dans sa mobilité, la loi doit toujours être l'expression exacte de la volonté générale. La volonté des peuples est le fondement du droit et de la puissance des souverains. Dans l'article Autorité, Diderot attaque l'axiome que toute puissance vient de Dieu ; il déclare que le
prince ne tient que de ses sujets l'autorité qu'il a sur eux.
Dans les questions esthétiques, Diderot pense que le beau est relatif à nous. La diversité des rapports perçus est ainsi la cause de la diversité des opinions humaines sur la beauté.
Toutes nos idées de beauté sont tirées de l'expérience; elles se résolvent ainsi dans la notion essentiellement variable et complexe des rapports.
Dans l'article Académie, Diderot montre comment l'établissement des académies a contribué au développement de l'esprit laïque dans la direction des intérêts moraux de la société.
Dans l'article Encyclopédie, il expose ses idées sur le projet d'un dictionnaire universel raisonné des connaissances humaines, sur sa possibilité, sa destination, ses matériaux, l'ordonnance générale de ces matériaux, le style, la méthode, les renvois, la nomenclature, les manuscrits, les auteurs, les conteurs, les éditeurs et le typographe.
Dans aucun article Diderot n'a déployé avec plus d'aisance cette faculté rare qu'il avait de s'occuper de toute espèce de sujets avec un égal enthousiasme.
L'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des