‹ DiderotChapitre 3 sur 8 · LE MARI ET L AMI · texte numérisé non relu

LE MARI ET L AMI

son maintien, il y avait naturellement dans le port de sa tête, et surtout dès qu'il parlait avec action, beaucoup de noblesse, d'énergie et de dignité. Il semblait que l'enthousiasme fût devenu

la manière d'être ^^^^^

la plus naturelle „ ^==^m

de son âme, de sa r ï

voix, de tous ses traits. Dans une situation d'esprit froide et paisible, on pouvait souvent trouver en lui de la contrainte et de la gaucherie, même une sorte d'affectation ; il n'était vraiment Diderot, il n'était vraiment lui, que lorsque sa pensée l'avait transporté hors de luimême. »

Cette habitude qu'avait Diderot de penser tout haut, développant son opinion au fur et à mesure qu'il

en avait conscience, commençant par parler un peu au hasard, puis saisissant une idée pour en tirer tout le suc, lui joua maints tours curieux. On pouvait assister, en l'entendant parler, à une sorte de débat contradictoire dans lequel le même interlocuteur changeait d'avis plusieurs fois pour ne savoir plus, en définitive, quel parti adopter.

C'est ainsi qu'un soir, il soutenait devant une jeune

Le baron Gri/nm.

princesse russe, la princesse Dashkof, l'amie intime de Catherine II, qu'il fallait affranchir les esclaves russes. La princesse lui montra les dangers de cette émancipation pour les paysans eux-mêmes :

« Je me représente, dit-elle, un aveugle-né, placé sur un rocher, au milieu des précipices les plus effrayants, mais qu'il ignore ; tout à coup un oculiste lui rend la vue : il connaît ses dangers, son malheur. Je le vois tomber victime du désespoir à la fleur de son âge...

« Diderot, continue la princesse, s'élança de son siège comme par un mouvement mécanique, tant il était frappé à l'improviste par cette petite esquisse de mes sentiments. Il se mit à faire de rapides enjambées à travers la chambre, puis, soudain, s'arrêtant brusquement et crachant avec une sorte de rage sur le parquet, sans se donner le temps de reprendre haleine :

— Quelle femme vous êtes! s'écria-t-il. En un moment, vous avez renversé toutes les idées que je caressais depuis vingt ans. »

« Ce trait, ajoute la princesse, caractérise parfaitement un homme que j'admirais même dans les débordements de sa nature enthousiaste (1). »

Ainsi l'on voit que, même dans ce cas, ceux qui étaient témoins des curieuses tergiversations de cet esprit brillant ne lui en tenaient pas rancune. Quelle impression profonde ces étincelantes improvisations ne devaient-elles donc pas produire sur un esprit trop pondéré comme celui de Grimm qui avait besoin, pour s'échauffer, de cette excitation continuelle!... Aussi l'admiration vouée par Grimm à Diderot fut-elle toujours sans nuages comme leur amitié. Au reste, leurs goûts étaient les mêmes. L'auteur des Bijoux indiscrets aimait la solitude, la lecture, le travail et la rêverie. Il se sentait mal à l'aise dans le monde. Il préférait la retraite où l'on peut travailler à loisir, et où les nouveaux visages viennent

(1) Mémoires de la princesse Dashkof, publiés par W. Bradford, traduit de l'anglais par Alfred des Kssarts. Paris \%hS).

LE MARI ET L AMI -iS

rarement vous troubler. Il était farouche, tout comme Jean-Jacques, et M^^^ d'Houdetot raconte : « J'ai rencontré l'autre jour Diderot chez le baron; il m'a fui, je crois : j'avais un panier et des diamants; malgré cela, j'avais, en vérité, aussi un cœur bien fait pour sentir le mérite des bonnes choses, et surtout des belles âmes, et il aurait bien pu m'aborder. »

De son côté, Grimm, adonné vingt ans de sa vie à la tâche formidable de lire tous les écrits parus dans le plus écrivassier des siècles et d'en rendre compte, passait la plus grande partie de son temps dans son cabinet de travail. « Ainsi nos deux solitaires, nous dit M. Louis Ducros, après une journée laborieuse qu'ils avaient employée, l'un cloué sur sa chaise de paille à lire et à critiquer pour sa Correspondance littéraire toutes sortes de livres, et l'autre à écrire je ne sais combien d'articles pour ÏEncyclopédie, aimaient à se délasser et à se détendre en des causeries intimes, à bâtons rompus... Dans ces téte-à-tête familiers, ils se complètent et se font valoir l'un l'autre : Grimm, sceptique et pessimiste comme tout esprit critique, se plaît à poser des questions et à faire des objections; Diderot, plein de confiance en luimême et plein d'espoir dans l'avenir philosophique de l'humanité, toujours en verve, comme un esprit resté jeune, qui prend les gens par leurs bons côtés et la vie par son côté poétique, non seulement a réponse à tout, mais a, sur tous sujets, plusieurs réponses, dont chacune offre matière à penser à son pénétrant interlocuteur : c'est plutôt à son auditeur qu'il faudrait dire, car un des charmes de la conversation de Grimm pour Diderot, c'est assurément que Grimm parlait peu et lentement, et qu'il savait écouter comme il savait lire (1). »

A peine, dans cette belle intimité, peut-on relever une ou deux brouilles passagères causées par le caractère un peu sec de Grimm. Diderot se laissait volontiers conduire par lui dans l'exécution de ses travaux.

(1) Louis Ducros, op. cit.

« Le volontaire Grimm, écrit-il à M'i^ Volland, me boude de ce que je m'émancipe quelquefois à faire ma volonté. «

Grimm, lui ayant un jour réclamé durement quelques lignes promises sur le Salon, et lui ayant écrit que, si ce n'était pas fait le surlendemain, il serait inutile d'achever, Diderot résolut de se venger. Il travailla ardemment les deux jours et les deux nuits, — et, à l'heure fixée... il envoyait un volume !

Un seul événement eût pu troubler une amitié aussi étroite : la présence d'une femme entre eux. Or, si la femme surgit, elle ne fut la cause d'aucun nuage.

Pourtant il semble que Diderot redoutait son intrusion dans le domaine de l'amitié. Aussi avait-il toujours farouchement refusé de recevoir M^^ d'Épinay, même lorsqu'elle fut reconnue par toute la société comme la maîtresse officielle de Grimm.

Or, chez cette jolie femme, Rousseau (alors au mieux avec Diderot) et son ami ne tarissaient pas d'éloges sur l'auteur du Neveu de Rameau, et c'était là de quoi piquer fortement sa curiosité.

Cependant, malgré toutes ses ruses, elle ne pouvait aborder le philosophe qui, prévenu, dit-on, contre elle par Duclos, se refusait obstinément à toute présentation.

Un jour, enfin, ils se trouvent face à face chez Grimm.

« Comme Diderot, raconte Mn^*^ d'Epinay, voulait sortir dès qu'il me vit, je l'arrêtai par le bras : Ah! lui dis-je, le hasard ne me servira pas si bien sans que j'en profite. Il rentra, et je puis assurer que je n'ai, de ma vie, eu deux heures plus agréables. » Désonnais la glace était rompue entre eux et ils devinrent les meilleurs amis du monde.

Que de fois Diderot devait franchir par la suite le seuil de la maisonnette de la rue Neuve-des-Petits-Champs où habitait M'"« d'Épinay : « Là, écrivait-il, demeurent la gaieté, la plaisanterie, l'amitié, la liberté! L'hôtesse aimable avait promis à l'Esculape genevois (Tronchin) de s'endormir à dix heures, et nous causions et nous riions encore à minuit! »

L'été, Diderot s'attarde dans la propriété de la Che-

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