Jacques le Fataliste
effet à produire \ » La volonté n'est pas une faculté abstraite d'agir sans autre raison que cette volonté même. « Est-ce qu'on veut de soi? s'écrie Diderot. La volonté naît toujours de quelque motif intérieur ou extérieur, de quelque impression présente, de quelque réminiscence du passé, de quelque passion, de quelque projet dans l'avenir. Après cela je ne vous dirai de la liberté qu'un mot, c'est que la dernière de nos actions est l'effet nécessaire d'une cause une : nous, — très compliquée, mais une. »
Ce n'est pas que le langage de notre auteur paraisse toujours rigoureusement d'accord avec ces données. On est rarement conséquent avec soi-même en ces matières. Diderot, au beau milieu de ses arguments contre
d. Jacques le Fafalisle.
le libre arbitre, nous parlera des efforts d'un homme pour dominer ses dispositions naturelles, pour se rendre maître de ses mouvements, pour conserver son empire sur luimême. L'inconséquence apparente semble plus grande encore lorsqu'on voit ce vigoureux penseur travailler à rendre compte de l'unité du moi, à constituer la conscience, le ego humain. Car c'est à cela que revient en définitive la question. S'il n'y a pas de liberté, pas de source d'action propre, pas de faculté d'initiative, en un mot pas de point de départ réel et absolu dans l'homme, s'il n'est que le lieu d'un enchaînement de causes et d'effets, d'où vient le sentiment, l'affirmation de sa vie individuelle? En quoi consiste sa personnalité? Comment se fait-il qu'il dise je.^ La difficulté semble même s'accroître pour Diderot qui, par une de ces anticipa-
lOfi DIDEROT.
lions de la science moderne si fréquentes chez lui, reconnaît rind(''pendance relative de la cellule (ou, comme il s'exprime, de la molécule), et la diversité des centres d'action. Le Rêve ded'Alembert, en particulier, est tout entier consacré à expliquer comment de la diversité des parties peut résulter la conscience d'un tout. A la bonne heure: mais, ce tout une fois constitué, la personne humaine une fois reconnue comme jouissant d'une existence séparée, distincte, ne devient-il pas naturel de lui attribuer une activité qui lui soit propre, en d'autres termes la faculté d'être par elle-même une cause? Peut-être, si Diderot s'était fait l'objection, y aurait-il répondu en rappelant que la personne humaine, pour être un tout, n'en fait pas moins partie d'un tout plus vaste. Et quant au sentiment opiniâtre que nous éprouvons d'être
libres, il avait à sa disposition la solution de S{3inoza : « Si les hommes se croient libres, cela vient uniquement de ce qu'ils ont conscience de leurs actions et sont ignorants des causes qui les déterminent ' », ou, comme on peut l'exprimer encore plus succinctement, de ce qu'ils ont conscience d'eux-mêmes comme cause et non comme effet.
Diderot-aurait pu d'autant mieux recourir aux arguments de Spinoza qu'il les connaissait fort bien, ainsi qu'on peut s'en assurer en lisant, dans V Encyclopédie, l'article sur la liberté, dont il est l'auteur. Ce n'est pas dans ce morceau du i-este, j'en préviens le lecteur, que nous devons cherche)' les vues de l'écrivain sur le sujet qui nous occupe. L'article est intéressant, mais il l'est surtout comme