Ethices pars 2, propoi. 35, SchoUum
un exemple de la manière dont Diderot savait déguiser ses opinions lorsqu'il écrivait sous les yeux de l'autorité, à quels accommodements de conscience il se soumettait pour éviter que la censure n'arrêtât sa grande opération de librairie. Rien n'est curieux comme de voir le fougueux déterministe devenir tout à coup le défenseur du libre arbitre, la thèse de la nécessité se transformer en une « absurde hypothèse », en « une doctrine énorme qui ne doit point être examinée dans l'école, mais punie par les magistrats ». Une fois entré dans ce rôle, du reste, Diderot juge apparemment qu'il ne saurait trop appliquer le masque sur sa figure; l'auteur des propositions hétérodoxes que nous avons recueillies plus haut déclare sans broncher € que la pensée et la volonté ne sont ni ne peuvent être des qualités de la matière » ; aux preu-
ves de raison et de sentiment qu'il vient complaisamment d'énumérer, il ajoute « celles que nous fournissent la morale et la religion » ; il a même soin de terminer en ajustant sa définition de la liberté à celle de l'Église.
Les écrits livrés au public avec nom d'auteur, et surtout les écrits censurés sont d'une sincérité suspecte ; la correspondance ne l'est pas. Il n'est rien de tel pour connaître les sentiments d'un bomme qu'une lettre écrite dans l'intimité, non seulement parce qu'elle peut être tout à fait franche, mais aussi parce qu'elle comporte des développements familiers qui mettent la pensée de l'écrivain dans tout son jour. On en apprend plus sur le déterminisme de Spinoza dans sa correspondance avecGuillaume de Blyenbergh que dans les théorèmes du second livre de
l'Éthique, et si l'on veut connaître le fond des idées de Diderot sur le môme sujet, il sera plus sûr de lire sa lettre à Landois que de consulter ses articles de V Encyclopédie ou même ses autres ouvrages. Elle est terrible de netteté, j'allais dire de crudité, cette lettre, et complète en'^même temps, touchant à toutes les objections, faisant la part de la morale, de l'éducation, de la législation.
Regardez-y de près, écrit notre philosophe (en 1756), et vous verrez que le mot de liberté est un mot vide de sens; qu'il n'y a point et qu'il ne peut y avoir d'êtres libres ; que nous ne sommes que ce qui convient à l'ordre général, à l'organisation, à l'éducation et à la chaîne des événements. Voilà ce qui dispose de nous invinciblement. On ne conçoit non plus qu'un être agisse sans motif, qu'un des bras d'une balance agisse sans l'action d'un poids, et le motif nous est toujours extérieur, étranger, attaché ou par une nature ou par une cause quelconque qui n'est pas nous. Ce qui nous trompe, c'est la prodigieuse variété de nos actions, jointe à l'habitude que nous avons prise tout en naissant de confondre le volontaire avec le libre. Nous
DIDEROT. lli
avons tant loué, taot repris, nous l'avons été tant de fois, que c'est un préjugé bien vieux que celui de croire que nous et les autres voulons, agissons librement. Mais il n'y a point de liberté, il n'y a point d'action qui mérite la louange ou le blâme, il n'y a ni vice, ni vertu, rien dont il faille récompenser ou châtier. Qu'estce qui distingue donc les hommes? La bienfaisance et la malfaisance. Le malfaisant est un homme qu'il faut détruire et non punir; la bienfaisance est une bonne fortune, et non une vertu. Mais, quoique l'homme bien ou malfaisant ne soit pas libre, l'homme n'en est pas moins un être qu'on modifie. C'est par cette raison qu'il faut détruire le malfaisant sur une place publique. De là le bon effet de l'exemple, des discours, de l'éducation, du plaisir, de la douleur, des grandeurs, de la misère, etc. ; de là une sorte de philosophie pleine de commisération, qui attache fortement aux bons, qui n'irrite non plus contre le méchant que contre un ouragan qui nous remplit les yeux de poussière. Il n'y a qu'une sorte de causes à proprement parler, ce sont les causes physiques. Il n'y a qu'une sorte de'nécessité, c'est la même pour tous les êtres, quelque distinction qu'il nous plaise d'établir entre eux, et qui y soit réellement. Voilà ce qui me réconcilie avec le genre humain... Ne rien reprocher aux autres, ne se repentir de rien, voilà les premiers pas vers la sagesse. Ce qui est hors delà est préjugé, fausse [ihilosophie. Si l'on
s'impatiente, si l'on jure, si l'on mord la pierre, c'est que, dans l'homme le mieux constitué, le plus heureusement modifié, il rt-ste toujours beaucoup d'animal.
La conséquence immédiate de cet enseignement c'est que le mal est nécessaire, ou, ce qui revient au même, que le mal est un mot. « Le mal est une suite des lois générales de la nature. Pour qu'il ne fût pas, il faudrait que ces lois fussent différentes. Je dirai déplus qucj'ai fait plusieurs fois mon possible pour concevoir un monde sans mal, et que je n'ai pu y parvenir '. » Ainsi Diderot n'est ni optimiste, ni pessimiste, il se contente de reconnaître les faits, et juge qu'il est inutile de s'insurger contre eux : « Pope, selon lui, a très bien prouvé, d'après Leibniz, que le monde ne saurait être que ce qu'il est; mais,