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Essai sur les règnes de Claude et de Néron

sonnement. Il s'en rapporte parfois à un penchant que nous aurions reru de la nature, à une notion, un goût de l'ordre auquel nous ne pouvons résister, au témoignage intérieur qui fait la félicité de l'homme de hien et le tourment du méchant. Il en appelle même à sa propre expérience. « Je trouve en moi, écrit -il à Landois, une égale répugnance à mal rai.sonner et à mal faire. Je suis entre deux puissances dont l'une me montre le hien et l'autre m'incline vers le mal. Il faut prendre parti. Dans les commencements le mo ment ducomhat est cruel, mais la peine s'affaihlitavec le temps: il en vient un où le sacrifice de la passion ne coûte plus rien ; je puis même assurer par expérience qu'il est doux : on en prend à ses propres yeux tant de grandeur et de dignité 1 La vertu est une maîtresse à laquelle on s'attache autant par

les sacrifices qu'on fait pour elle que parle charme qu'on lui croit.» Ailleurs quand il raisonne, quand il disserte, Diderot déclare, au contraire, que le sens moral est une chimère. Tout est expérimental en nous. Tout est affaire d'éducation, d'intérêt, par conséquent d'égoïsme. « Combien de motifs secrets et compliqués dans notre blâme et nos éloges! » Il n'est pas jusqu'à l'enthousiasme qu'excite une belle action qui ne devienne suspecta la pénétrante analyse de l'écrivain. « On a mis en jeu notre sensibilité, nous la montrons, c'est une si belle qualité! Nous invitons fortement les autres à être grands : nous y avons tant d'intérêt! Nous aimons mieux encore réciter une belle action que la lire seul. Les larmes qu'elle arrache de nos yeux tombent sur les feuillets froids d'un livre; elles n'exhortent personne, elles ne nous recomman-

dent à personne, il nous faut des témoins vivants \ »

La morale utilitaire est nettement professée dans une page où l'écrivain touche en même temps aux rapports du monde moral avec le monde physique., et à la durée de la personnalité humaine. Diderot, toujours prodigue de ses idées, les a jetées cette fois-ci dans un morceau où Ion ne penserait guère à aller les chercher, un article de critique sur un ouvrage d'un M. de Valmire intitulé Dieu et r homme. Il reproche à l'auteur ses ménagements pour la théologie. « Combien cette maudite métaphysique fait de fous ! Hé, mes amis, que vous importe qu'il y ait ou qu'il n'y ait ni Dieu, ni diable, ni anges, ni pa-

1. Salon de 1767. La lettre à mademoiselle Volland du 4 octobre de la même année renferme un passage tout semblable.

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radis, ni enfer! Ne savez-vous pas que vous voulez être heureux; que les autres ont le même désir que vous; qu'il n'y a de félicité vraie pour vous que par le besoin que vous avez les uns des autres, et que par les secours que vous espérez de vos semblables et qu'ils attendent de vous; que si vous n'êtes pas aimés, estimés, considérés, vous serez méprisés et haïs ; et que l'amour, la considération, l'estime, sont attachés à la bienfaisance? Soyez donc bienfaisants tandis que vous êtes, et endormez-vous du dernier sommeil, aussi tranquilles sur ce que vous deviendrez que vous l'êtes sur ce que vous étiez il y a quelques centaines d'années. Le monde moral est tellement lié au monde physique qu'il n'y aguèi'ed'appai-ence que ce ne soit une seule et même machine. Vous avez été un atome de ce grand tout, le temps vous

réduira à un atome de ce grand tout. Chemin faisant, vous aurez passé par une multitude de métamorphoses. De ces métamorphoses, la plus importante est celle sous laquelle vous marchez à deux pieds; la seule qui soit accompagnée de conscience; la seule sous laquelle vous constituez par la mémoire de vos actions successives, un individu qui s'appelle moi. Faites que ce moi-là soit honoré et respecté, et de lui-même, et de ceux qui coexistent avec lui, et de ceux qui viendront après lui. »

On a les deux points de vue contraires, la morale innée ou intuitive et la morale utilitaire ou expérimentale. Diderot, au milieu de ses hésitations et de ses tâtonnements, a pourtant essayé un jour de concilier les assertions qu'il présente ailleurs dans leur isolement et leur opposition. Il est vrai qu'il n'a fait quin-

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cliquer sa pensée à cet égard, sans lui donner les développements nécessaires. « Il est possible, lisons-nous dans sa critique du livre de l'Esprit, de trouver dans nos besoins naturels, dans noti'e vie, dans notre existence, dans notre organisation et notre sensibilité qui nous exposent à la douleur, une base éternelle du juste et de l'injuste, dont l'intérêt général et particulier fait ensuite varier la notion en mille manières différentes. C'est, à la vérité, lintérét général et particulier qui métamorphose l'idée de juste et d'injuste, mais son essence en est indépendante. »

Il n'est pas besoin dédire que l'impératif catégorique, dans tous les cas, est fort étranger à un pareil système, et fait place à une notion purement relative du devoir : « Le mal, ce sera ce qui a [)lus d'inconvénients

que d'avantages, et le bien, au contraire, ce qui a plus d'avantages que d'inconvénients. » Il est une chose cependant cjui ne varie pas, chez Diderot : il est convaincu que la vertu, en somme, vaut toujours m.ieux. Il ne sort pas de là, et non seulement en théorie et dans ses écrits, mais dans le détail et dans l'application. Rien de piquant comme les conseils c^u'il donne à mademoiselle Jodin, une actrice assez médiocre, dont le père avait collaboré a V Encyclopédie, et à laquelle Diderot montra beaucoup de bonté, lui écrivant souvent et lui prodiguant d'excellents avis, tant sur sa conduite privée que sur son art. Il ne sépare pas d'ailleurs les deux choses. Il veut qu'elle soit vraie. « Faitesvous-en l'habitude, dit-il ; n'ayez ni détours, ni finesses, ni ruses. Si vous n'avez qu'un petit caractère, vous n'aurez jamais qu'un

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petit jeu. » N'est-il pas vrai que cette réflexion ne manque ni d'esprit, ni de solidité? Diderot y revient : « Je ne vous demande pas les mœurs dune vestale, mais celles dont il n'est permis à personne de se passer, un peu de respect pour soi-même. » « Tâchez donc d'avoir des mœurs. Comme il y a une différence infinie entre l'éloquence d'un honnête homme et celle d'un rhéteur qui dit ce qu'il ne sent pas, il doit y avoir la même différence entre le jeu d'une honnête femme et celui d'une femme avilie, dégradée par le vice, qui jase des maximes de vertu. »

Mais le passage le plus caractéristique, en ce qui concerne la morale pratique et courante de Diderot, c'est assurément celui où il raconte à mademoiselle Volland les leçons qu'il donnait à sa fille alors âgée de seize ans.

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On a là le moraliste pris sur le vif et sur le fait : « Nos promenades vont toujours leur train. Je me proposai dans la dernière de lui faire connaître qu'il n'y avait aucune vertu c|ui n'eût deux récompenses : le plaisir de bien faire et celui d'obtenir la bienveillance des autres; aucun vice qui n'eût deux jchâtiraents : l'un au fond de notre cœur, un autre dans le sentiment d'aversion que nous ne manquons jamais d'inspirer aux autres. Le texte n'était pas stéiile; nous parcourûmes la plupart des vertus; ensuite, je lui montrai l'envieux avec ses yeux creux et son visage pâle et maigre; l'intempérant avec son estomac délabré et ses jambes goutteuses; le luxurieux avec sa poitrine asthmatique et les restes de plusieurs maladies qu'on ne guérit point ou qu'on ne guérit qu'au détriment du

reste de la machine. Cela va fort bien : nous

ne DIDEROT.

n'aurons guère de préjugés, mais nous aurons de la discrétion, des mœurs et des principes communs à tous les siècles et à toutes les nations. Cette dernière réflexion est d'elle. » Il est tel article qu'on peut s'étonner de rencontrer dans celte instruction faite à une enfant; mais Diderot ignorait ces scrupules, et il avait commencé par en dire bien d'autres à Angélique, « ne lui laissant rien ignorer de tout ce qui pouvait se dire décemment ».

Tout s'enchaîne dans la pensée scientifique. Nous avons vu les idées de Diderot sur l'unité de substance dans l'univers aboutir, de conséquence en conséquence, au déterminisme, à la négation du mal età lamoraleutilitaire. Il nous reste à signaler, à son tour, une conséquence du principe qui ramène le devoir à l'intérêt personnel ou social. Cette conséquence c'est que les vertus qui n'ont pas de valeur échan-

geable, si j'ose employer cette expression, qui ne peuvent servir ni à nous-mêmes, ni aux autres, qui échappent par la nature au contrôle de l'opinion et à la règle de l'égoïsme bien entendu, c'est que les devoirs envers nous-mêmes, comme le catéchisme les appelle, ne sont qu'affaire de préjugé ou de convention. Ainsi pensait Diderot, et c'est de cette manière que nous expliquerons les passages assez nombreux de ses écrits oîi il se plaît à établir le caractère arbitraire de la pudeur, de la chasteté, de la fidélité conjugale, et cela sans reculer devant aucune des conséquences extrêmes et énormes de sa thèse. Une fois le dada spéculatif enfourché, il ne s'arrête qu'après l'avoir fourbu. Témoin une certaine suite de l'Entretien avec d'Alemoert qu'il ne permettait pas de lire à mademoiselle Volland, et cependant celle-ci ne devait

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pas être prude à en juger par les problèmes saugrenus que Diderot s'avisait quelquefois de lui proposer \ Le Supplément au voijage de Bougainville n'est de même qu'une suite de questions de casuistique lubrique, et toutes abordées avec la même audace. Est-ce à dire que Diderot fût d'avis de se mettre au-dessus des conventions sociales? Nullement : tout en maintenant qu'on avait attaché la honte et le châtiment à des actions innocentes en ellesmêmes, il voulait qu'on évitât ces actions parce qu'il s'y attache de la honte et que la honte est le plus grand des maux. Il sentait en particulier très vivement la nécessité de la discrétion, de la retenue chez les femmes, et il signale souvent les périls pour elles dune simple inconséquence.

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