Voir, par exemple, la lettre du 31 juillet I7G
Les principes de Diderot sur le vice et la vertu le conduisaient à d'autres questions encore. En blâmant ce qu'il regardait comme des mœurs artificielles, il était amené à prendre pour règle les rapports primitifs des hommes entre eux, et cette loi de nature qui joue un si grand rôle chez les philosophes du xviii^ siècle. Le morceau sur le voyage de Bougainville , entre autres, est tout à fait dans le genre de déclamation de Rousseau. Il semble, du reste, qu'à l'époque où Diderot l'écrivit, vers 1772, il fût préoccupé des idées dont je parle, car nous le retrouvons dans d'autres écrits de la même époque, en particulier dans ÏEntretieii d'unpère avec ses enfants, tout plein de la « voix du cœur, » du « tribunal de l'équité naturelle », et aboutissant à cette périlleuse maxime qu'il « n'y a point de lois pour le sage ». Il
est vrai que le père répond prudemment : « Je ne serais pas fâché qu'il y eût dans la ville un ou deux citoyens comme toi, mais je n'y haltiterais pas s'ils pensaient tous de même. »
Je ne terminerai pas cet exposé des doctrines de Diderot sans une réHexion destinée, non pas à dicter au lecteur le jugement qu'il doit en porter, mai> h l'empêcher de ranger tout d'abord ce système dans quelque catégorie toute faite, sous lune de ces étiquettes moins propres cà caractériser les idées qu'à les décréditer. Le point de vue auquel il faut se placer ici, comme au surplus dans l'étude entière de l'histoire de la philosophie, c'est celui des rapports de la conception dont il s'agit avec celles qui l'ont piécédée. Toute doctrine philosophique est le développement
DIDEROT. VSl
d'une doctrine antérieure, et ce développement s'opère toujours par voie de contradiction. Diderot n'a pas échappé à cette loi. La philosophie du xvii" siècle, encore tout imprégnée de théologie, avait conservé le dualisme de l'enseignement ecclésiastique.
Elle opposait sans ménagements, sans embarras, Dieu au monde et l'âme au corps. Elle se. représentait le créateur comme un horloger en lace de la pendule qu'il vient d'achever, et l'âme au sein de Torganisme comme un soldat dans sa guérite. Les efforts auxquels les penseurs étaient condamnés pour expliquer les faits d'après ces données servent à montrer combien ces données passaient alors pour inattaquables, et aussi combien il était impossible que la science ne s'avisât pas quelque jour de les attaquer. Descartes n'admettant aucun rapport, aucun lien
entre des choses aussi disparates que la ma tière et l'esprit, avait été conduit à regarder les bêtes comme des automates; en eiïet, puisqu'elles n'ont pas d'âme, il ne leur reste que l'étendue, le mouvement et les lois générales de la mécanique. Fidèle aux mêmes principes, Malebranche avait eu recours aux causes occasionnelles : lame et le corps n'agissent point l'un sur l'autre, mais les mouvements de l'un sont pour l'autre l'occasion d'un mouvement correspondant; ils vont chacun de leur côté, et s'ils se rencontrent et se meuvent d'accord, c'est par un effet de la volonté divine. Leibniz qui, par une singulière contradiction, tenait pour indissoluble l'union de l'âme et du corps, qui se refusait à croire l'homme un pur esprit soit dans cette vie, soit dans une autre, Leibniz qui, par sa doctrine des monades, avait résolu la
dualité de l'étendue et de la force, n'avait pas su s'aftranchir de la dualité du corps et de l'âme. Il supposait qu'ils agissent de concert en vertu d'une harmonie préétablie. Ce sont deux horloges fabriquées avec tant d'art qu'elles continuent à correspondre exactement l'une à l'autre sans influence réciproque et sans intervention du dehors.
On dira ce qu'on voudra, il ne se pouvait que la pensée humaine en restât là. A part la violence, pour ne pas dire l'extravagance des procédés par lesquels la philosophie s'efforçait d'expliquer les doctrines traditionnelles, l'esprit de l'homme a le besoin invincible de ramener les choses à l'unité. C'est le ressort même de son activité, c'est la loi de la science, et il serait plus aisé de nous interdire de réfléchir que de nous persuader de
rester en face d'une dualité sans chercher
13i DIDEROT. I
à la résoudre. Voilà ce que le xyiu" siècle sentit fortement. Le problème des rapports de Dieu avec l'univers l'occupa moins; les germes semés par Spinoza ne devaient lever et fructifier que dans les grandes écoles spéculatives de nos jours; mais, quant à l'unilé de la nature humaine, les encyclopédistes, comme on les appelait, s'employèrent à la rétablir avec l'emportement propre aux réactions, et toutefois non sans quelque fruit permanent. Diderot, surtout, a été l'auteur dune synthèse dont l'originalité et la puissance auraient été jjIus tôt reconnues si ses écrits n'étaient pas fragmentaires, souvent 1 même rhapsodiques, ou s'ils avaient tout de suite été réunis d'une manière complète. Il serait souverainement injuste de le confondre avec ses émules, lesHelvétius, lesMaupertuis, les La Mettrie, les d'Holbach. 11 les dépasse de
toute la léte. 11 est de la même école, de la même race peut-être, mais il n'en reste pas moins solitaire au milieu deux par la largeur des conceptions et par la gênialité des aperçus.
Diderot n'est pas seulement l'auteur de V Encyclopédie, il est le plus encyclopédique de nos auteurs. Esprit curieux et avide de con- ^ naissances, il s'est laissé aller à toutes les études, séduire à toutes les tentatives. Il ne savait pas mieux économiser son talent que régler sa curiosité, et il se/épandait au hasard, écrivant comme il parlait, par besoin de donner corps à ses idées, ^ cédant au ca price et à l'occasion, prenant la plume tour à tour pournourrir sa famille, subvenir aux dé-
penses de madame de Puisieux, ou fournir de la copie à la Correspondance deGrimm. De là une multitude d'ouvrages les plus divers, et dont beaucoup n'ont plus qu'une valeur pour ainsi dire biographique. Les œuvres complètes de Diderot ont, en effet, cet intérêt, qu'elles nous montrent l'auteur tel qu'il faut le considérer surtout, comme un phénomène, un monstrum. Il y a du prodige dans cette capacité et cette activité universelles. Nous avons déjà vu le philosophe; eh bien, il y avait de plus chez ce philosophe un savant et un écrivain. Diderotavait le goût des sciences positives, et s'y^était adonné. 11 connaissait ce qu'on connaissait alors de physique, de chimie et de physiologie. Les mathématiques l'avaient particulièrement attiré. Il en avait dans sa jeunesse donné des leçons pour vivre,
il avait travaillé pour Deparcieux, publié des
dissertations sur des questions de géométrie et d'acoustique, sur la cohésion des corps et le calcul desprobabiiités. Mes lecteurs se rappelleront qu'il désigne « un certain mémoire de mathématiques » , dont le sujet nous est inconnu comme étant, sauf le Rêve de d'Alembert, le seul de ses ouvrages dans lequel il se complaisait. Les contributions de Diderot à V Encyclopédie sont innombrables et de toutes sortes. Les quatre ou cinq volumes qu'en a donnés M. Assézat, dans son édition, ne renferment que les articles < dans lesquels se fait, à un degré quelconque, sentir la personnalité de l'écrivain » ; l'éditeur a dû laisser de côté des morceaux de remplissage sur presque toutes les branches du savoir humain, ainsi que des dissertations sur les arts etmétiers qui n'auraient été intelligibles qu'avec des planches. Diderot s'était donné beau-
coup de peine pour cette partie de son travail, visitant les ateliers, conversant avec les ouvriers, se faisant fournir des mémoires, construire des modèles. 11 y a de lui un travail sur le métier à lisser les bas, que l'on cite comme un chef-d'œuvre de description. C'est déjà un singulier el puissant contraste que celui d'un esprit spéculatif de très large envergure et d'une capacité pour les sciences les plusdiverses, pour les connaissances technologiques les plus spéciales. Et cependant ce n'est encore que la moitié du prodige qu'offre l'intelligence de Diderot, car, je l'ai dit, il y a de plus un écrivain chez lui, et cet écrivain lui-même est extraordinaire par la variété de ses dons et par la prodigalité avec laquelle il les a jetés au vent. On ne sait, en vérité, ce que Diderot n'a pas fait ou essayé en littérature. Il a touché à tout, au théâtre
et au roman, à la poésie et à la critique; il a créé un genre, le Salon, et tellement excellé clans un autre, le dialogue, qu'il en a. pour ainsi dire, expulsé ses rivaux et se l'est approprié. Il a eu, enfin, ce rare bonheur, qu'après s'être prodigué et dépensé dans une foule d'écrits au milieu desquels la postérité n'auraitpastropsu distinguerni ledistinguer, il a laissé un chef-d'œuvre auquel son nom reste attaché et qui le fait surnager sur l'océan trouble et confus de ses propres ouvrages.
La poésie est ce qui tient le moins de place dans le bagage littéraire de Diderot. Il a fait des vers plutôt qu'il n'a été poète. Nous ne possédons pas du reste, à beaucoup près, tous ceux qu'il avait composés, carnousn'en avons aucuns de sa jeunesse, de ceux auxquels il fait allusion lorsqu'il se dépeint à
Falconet « décrochant de la muraille une vieille lyre dont la philosophie avait coupé les cordes, et recherchant l'enthousiasme de ses premières'années ». A en juger par les pièces qui ont été recueillies jusqu'ici, Diderot tournait agréablement des compliments de nouvel an ou des plaisanteries de table, et traduisait avec esprit ses passages favoris des poètes latins. M. Assézat a imprimé, entre autres, une piquante imitation de ÏOlim truncus eram ; mais elle est quelque peu hétérodoxe, et je laisse au lecteur le plaisir de la chercher parmi les morceaux inédits de la nouvelle édition. Laplusconnue des poésiesde Diderot est celle qu'il a intitulée les Êleuthéromanes,et encore n'en connaît-on le plus souvent que deux vers, ceux qui montrent l'esclave révolté ourdissant lesentiailles du prêtre.
Au défaut d'un cordon pour étrangler les rois.
On est parti de là pour se faire de l'auteur une image complètement fausse, celle d'un monomane d'impiété, d'un prédicateur de révolte. Il suffit de lire la pièce dans son entier pour reconnaître l'absurdité de ce jugement. Elle est toute de circonstance. Le hasard avait trois années de suite désigné Diderot comme « roi de la fève » ; il se récuse et abdique dans un dithyrambe dont le point de départ, on le voit, est une plaisanterie, qui affecte de propos délibéré, ainsi que l'auteur l'explique, l'ivresse et le délire, et qui, après avoir commencé sur le ton de Pindare, finit dans le goût d'Anacréon. C'est à la fois une déclamation comme les aimait le xviu^ siècle et une débauche d'esprit comme il convenait à un joyeux repas. Ceux qui se plaisent à citer les vers dont il s'agit pour faire de Diderot un précurseur de 93 n'ont
pas SU voir que le révolutionnaire mis en scène par le poète n'est nullement un héros, mais un affranchi encore livré à la bassesse et à la férocité de l'esclavage. D'ailleurs, je le répète, tout cela tourne et finit en madrigal :
Issus d'un même sang, enfants d'un même père,
Oublions en ce jour toute inégalité.
Naigeon, sois mou ami; Sedaine, sois mon frère :
Bornons notre rivalité A qui saura le mieux caresser sa bergère. Célébrer ses faveurs et boire à sa santé.
Diderot s'est toute sa vie occupé et préoccupé du théâtre. Il y allait fréquemment, il se croyait de la vocation pour le drame et il s'y est essayé à plusieurs reprises '. On
1. « Le hasard et plus encore les besoins de la vie disposent de nous à leur gré. Qui le sait mieux que moi? C'est la raison pour laquelle, pendant environ trente ans de suite, contre mou goût, j'ai fait VEncijclopédie et n'ai fait que deux pièces de théâtre. » Œuvres, t. II, p. 312.
lii DIDEROT.
trouvera dans la nouvelle édition de ses œuvres, à côté de celles de ses pièces qui ont été représentées, un grand nombre d'ébauches, de plans de comédies, de canevas. On y rencontrera même une esquisse de tragédie romaine, intitulée Terentia. Diderot avait beaucoup réfléchi à l'art dramatique. Il avait même une théorie à cet égard. Il était l'inventeur d'un genre, la comédie domestique et bourgeoise. On peut lire sur ce sujet son apologie du Fils naturel et une longue dissertation qui fut imprimée avec le Père de famille. Ce qui me paraît beaucoup plus intéressant, ce sont les articles que l'auteur fournissait de temps en temps à la Correspondance de Grimm, sur les pièces nouvelles. Diderot, par ces articles, devient l'un des ancêtres du feuilleton dramatique; il en a tout à fait la manière, sauf qu'il met plus de
soin peut-être dans l'analyse des ouvrages, et surtout plus de verdeur dans le jugement qu'il porte sur les écrivains. Voltaire luimême n'est pas ménagé. Il est vrai qu'il s'agit des Guèbres. « Il n'y a, dit le critique, ni idées, ni éloquence, ni chaleur, ni verve: les vers sont comme on les l'ait quand on improvise... On y sentie vieillard avec ses rides , mais aussi avec ses muscles et ses nerfs. C'est le buste deMassinissa. » Bien entendu que ce jugement n'était point destiné à passer sous les yeux de Voltaire, ce qui rendait la franchise facile. Ducis est plus malmené encore pour son Hamlet. Il avaitété secrétaire d'un lieutenant-général ; Diderot le renvoie sans pitié à ses dépêches, et lui interdit le théâtre. De Shakspeare, peu de chose dans cet article; si son drame est un
monstre, y lisons-nous, celui de Ducis est un
i46 DIDEROT.
épouvantail. Un sait du reste que Diderot n'était nullement insensible au génie du poète anglais, et qu'il tenait tète à Voltaire sur ce chapitre. Il ne prétendait comparer Shakspeare, disait-il, ni à l'Apollon du Belvédère, ni à l'Antinous, ni au Gladiateur, mais bien au Saint-Christophe de Notre-Dame, colosse informe, grossièrement sculpté, mais entre les jambes duquel nous passerions tous.
Je note, dans un autre de ces feuilletons de Diderot, un passage qui semble au premier abord en contradiction avec le tempérament de l'écrivain, mais qui tient à sa théorie drj^matique, comme cette théorie elle-même tient, au fond, à sa complexion morale la plus particulière. « Une scène de verve, dit-il, est certes une belle chose, un moment de génie; mais n'y en a-t-il point dans une scène pleine de délicatesse et de grâce?
Un trait de sentiment est-il moins difficile à trouver et à rendre qu'une plaisanterie ? Bref, je tranche le mot : quelle est la scène de Molière quon osât comparer à la première scène de V Adrienne de Térencc? Une scène de verve, une fois connue, l'est parfaitement; une scène de sentiment et d'expression est toujours nouvelle. Ajoutez que le genre pathétique ne comporte aucune scène faihle. » Il faut ici lire un peu entre les lignes et, comme je le marquais, chercher les causes de la préférence de Diderot dans les dispositions de sa propre nature. Diderot, au fond, manquait d'esprit, je veux dire de cette vive perception des rapports des choses qui se traduit par l'imprévu des saillies, par l'inattendu de l'expression. Il n'y a de trait ni dans ses écrits, ni dans sa correspondance, ni dansson théâtre. !! avait la verve, à la vé-
rite ; personne n'en a en autant que lui ; mais la verve qu'il oppose ici au sentiment, c'est justement celle de la gaieté, de la plaisanterie, c'est celle de Molière. Or si Diderot admire Molière, ce n'est pas sans une certaine impatience de voir la comédie condamnée par un si grand exemple à rester plaisante ; il est, pour son compte, et avant tout, sentimental.
Diderot, dans sa passion pour le théâtre, n'avait pas moins réfléchi au talent qui fait l'acteur qu'au génie qui fait l'auteur dramatique. J'ai déjà parlé de ses lettres à mademoiselle Jodin, dans lesquelles d'excellents conseils sur la manière de jouer de cette actrice se mêlent à de paternelles exhortations sur sa conduite privée. Diderot, au surplus, a donné toute sa théorie de l'art du comédien dans ce Paradoxe que nous ne possédons que
depuis 1830, et qui a pris place au premier rang des écritsde l'auteur. On n'y cherchera ni hi mise en scène du Neveu de Rameau, ni un caractère comparal)ie à celui de l'immortel parasite. L'écrivain défend une thèse, il veut prouver, et le dialogue n'a d'autre valeur ici cjue la vivacité qu'il donne à l'exposition. Mais quelle richesse d'arguments! Quelle abondance d'exemples ! Quel feu dans les récits! Et, au fond, que de sens et de vérité ! Diderot développe deux idées dans l'écrit dont nous parlons. La première et celle qui l'occupe principalement, c'est que l'acteur n'a pas l)esoin d'éprouver les sentiments qu'il exprime, qu'il ne doit même pas les éprouver, parce que cela l'empêcherait de les rendre avec toutes les ressources d'une conception réfléchie. Il en est de lui comme de l'orati'ui'. « Un orateur.
dit-on, en vaut mieux quand il s'échauffe, quand il est en colère. Je le nie. C'est quand il imite la colère. » L'opinion de Diderot, que résument ces deux lignes, est-elle absolument fondée? n'est-elle pas du moins trop exclusive? Le théoricien n'a-t-il pas poussé les choses à l'extrême? J'inclinerais, pour ma part, vers l'opinion de Grimm, qui avait beaucoup plus de finesse d'esprit qu'on ne lui en reconnaît d'ordinaire, et qui me paraît avoir touché plusjuste que son ami lorsqu'il conclut que « la sensibilité est une qualité neutre et étrangère au talent d'un grand comédien; elle peut se trouver ou ne pas se trouver dans le sujet qui possède ce talent éminent ». Quoi qu'il en soit, le paradoxe soutenu par Diderot l'a conduit à une autre idée, plus intéressante encore et plus féconde que la première, a Les images des passions au
théâtre, dit-il, n'en sont pas les vraies images, ce n'en sont que des portraits outrés, que de grandes caricatures assujetties à des règles de convention. » Et encore : « Le comédien ne dit rien, ne fait rien dans la société précisément comme sur la scène ; c'est un autre monde. »
Et maintenant que va-t-il sortir de tant de réflexions et de dissertations, de tant de controverses et de théories? Que produira Diderot lorsqu'il écrira lui-même pour le théâtre? Ce qu'on n'aurait probablement pas attendu en se souvenant de ce qu'il y avait de dramatique, pour ainsi parler, dans la nature de l'auteur, dans le mouvement de son esprit, dans son tour et son goût pour le dialogue ; ce à quoi il fallait s'attendre, au contraire, si l'on considère combien il est rare que le théoricien possède les quaJités
qui font le créateur, combien lart s'allie peu d'ordinaire avec une nette intelligence des conditionsde son propre succès. Diderot, d'ailleurs en fait de théâtre, n'était pas seulement didactique, ce qui est déjà fâcheux, il était systématique; il abordait la scène avec des idées de réforme; il entendait inaugurer un nouveau genre, à égale distance de la comédie et de la tragédie ; il voulait introduire sur le théâtre le pathétique de la vie bourgeoise, quelque chose d'analogue aux tableaux de son ami Greuze, l'Accordée de Village, la Mère bien-aimée, la Malédiction paternelle. Il ne se rendait compte ni de l'ennui dont sont aujourd'hui précisément ces sujets, ni de la différence entre deux arts dont l'un peut vivre parles seules qualitésd'exécution, tandis que l'autre est inséparable du mérite de la donnée scénique. Ajoutons, enlin, que Diderot, au
rebours des apparences, n'avait rien moins que le génie dramatique. Il était trop subjectif, trop moraliste. Il s'intéressait trop aux questions. Il manquait du don d'observation. et encore plus, s'il est possible, de cette liberté de l'artiste par laquelle il se dégage des passions qu'il étudie et des événements auxquels il assiste. Le drame chez Diderot, si tant est qu'il y ait vraiment drame, est tout intérieur, le combat tout psychologique. Le dénouement doit profiter à une thèse. De là des sentiments qui se traduisent par des discours au lieu de s'exprimer par une action. Quelle qu'en soit la cause, une chose est certaine : le théâtre de Diderot est pis que médiocre, il est insupportable. Si on laisse de côté les plans, les esquisses et les traductions, il se réduit à trois pièces, dont aucune ne soutient, je ne dirai pas la représentation,
loi DIDEROT.
mais la lecture. Je ne pense pas même qu'il y eût lieu de parler de Est-il bon"! Esl-il méchant? qui n'a jamais été joué que sur un théâtre de société, si Baudelaire ne s'était mis un jour en tète de recommander l'ouvrage à M. Hostein, alors directeur de la Gaîté. 11 faut lire la lettre de l'auteur des Fleurs du mal, aflirmantquela pièce est très dramatique, parlant de sa « merveilleuse portée ». La réponse de M. Hostein fut celle d'un homme de sens aussi bien que d'un administrateur expeit dans les choses de théâtre. Il eut peine à cacher la surprise que lui inspirait l'engouement de ce blasé qui cherchait la nouveauté dans la platitude. La vérité est que la pièce de Diderot est une bagatelle, esquissée d'abord en un jour, étendue depuis en quatre actes, à laquelle l'auteur n'attachait lui-même aucune importance, un imbroglio dénué de
tout intérêt, des conversations sans un grain de sel.
Le théâtre de Diderot se réduit donc en délinitive au Père de famille, qui a été joué en 1761, et au Fils naturel, qui avait été écrit le premier, mais ne fut joué qu'en 1771 . Il eut une seule représentation. Le Père de famille en eut plusieurs; il fut même honoré d'une reprise en 1769, et, à ce qu'il paraît, avec un certain succès de larmes. En 1811, au contraire, si nous en croyons Geoffroy, la pièce fut sifflée. Elle a été donnée pour la dernière fois en 1835. Lessing l'avait traduite, et je crois bien qu'elle avait pris plus d'importance de l'autre côté du Rhin qu'en France; les Allemands jugent volontiers d'une œuvre d'art par la théorie dont elle est l'expression.
Les deux drames de Diderot se ressemblent beaucoup à la lecture. L'intrigue y est égale-
menl faible, les^caractères également nuls, et le style également de mauvais goût. Les deux pièces ont même ceci de commun que le titre de l'une ni de l'autre n'est justifié. Dans le Fils naturel , ainsi que l'avait déjà faitobserver Palissot, la naissance de iJorval n'a aucune signification, elle n'amène aucune situation; et, quant au principal personnage de l'autre comédie,je ne vois pas ce qui en fait un père de famille, si ce n'est qu'il adesenfants.il n'y a rien de typique dans son rôle. Une représente pas plus les sentiments que les devoirs de sa condition, pour m'exprimer comme Diderot lui-même, qui avait la prétention de mettre les conditions sur le théâtre, à la place des caractères. Le père de Cécile et de Saint-Albin n'est l'image ni de la supériorité aux préjugés, ni de la tendresse qui triomphe des conventions sociales. Il ne cède que lorsque la
naissance de Sophie est découverte, et qu'il ne peut pi us faire autrement. C'est un iiomme de paille. Les ressorts de la pièce ne valent pas mieux. Le nœud ne se forme qu'à force d'invraisemblances. On sent, comme dans le Fils naturel, du reste, que tout est suspendu à un mot, que ce mot suffirait pour tout éclairLir, et que si personne ne le dit c'est parce que la pièce cesserait d'exister. Le dénoûment du Fils naturel touche au burlesque. Lysimond, le père naturel, arrive des colonies; il a été pris en mer, jeté en prison, délivré on ne sait trop comment; il paraît à la lin, et à peine a-t-il été reconnu que, sans rien savoir de la situation, sans avoir rien écouté ou rien appris, sans demander aux intéressés leur désir ou leur consentement, il marie et bénit tout le monde. Mais tout
cela n'est rien encore auprès de la manière
dont Diderot lait parler ses personnages. Le xviii^ siècle tout entier na rien de plus prétentieusement sentencieux, ayons le courage de le dire, de plus niaisement déclamatoire. Il y a une scène prodigieuse dans le Père de famille; c'est celle où le bonhomme qui donne son nom à la pièce presse sa (ille de se marier. « La nature, lui dit-il, en vous accordant les qualités sociales, ne vous destine point à l'inutilité... Je n'aurai point donné la vie à un enfant, je ne l'aurai point élevé pour le laisser descendre tout vif dans un tombeau, et, avec lui, mes espérances et celles de la société trompées... Et qui la repeuplera de citoyens vertueux si les femmes les plus dignes d'être des mères de famille s'y refusent? Cécile, la nature a ses vues et si vous regardez bien, vous verrez sa vengeance sur tous ceux qui les ont trompées. Le mariage.
c'est !a vocation de tout ce qui respire. 0 lien sacré des époux, si je pense à vous, mon âme s'échauffe et s'élève I 0 noms tendres de fils et de fille, je ne vous prononçai jamais sans tressaillir, sans être touché ! » Puis, comme Cécile laisse comprendre qu'elle n'est pas sans connaître l'amour, son père cherche à lui faire avouer son secret; c'est alors qu'il a ce mot d'une si parfaite ineptie : « Comment hlàmerais-je en vous un senti- •ment que je fis naître dans le cœur de votre \ mère? » La pièce se termine à l'avenant. Le père fait, comme Lysimond, deux mariages d'un coup et il s'écrie en bénissant les époux : « Une belle femme, un homme de bien sont les deux êtres lesplus touchjntsde la nature. Donnez deux fois en un même jour ce spectacle aux hommes ! »
Il n'y a qu'une chose qui puisse rivaliser
avec ce galimatias, c'est la scène du Fils naturel clans laquelle Constance plaide aussi la cause du mariage. Dorval résiste, bien, ditil, qu'il ne soit « point étranger à cette pente si générale et si douce qui entraîne tous les êtres, et qui les porte à éterniser leur espèce » . Mais il aurait des enfants, et ces enfants seraient « jeiés, en naissant, dans le chaos des préjugés ». Constance, quant à elle, n'en croit rien; les enfants ressemblent toujours à leurs parents : « Dorval, s'écrie-t-elle, vos filles seront honnêtes et décentes, vos fils seront nobles et (iers; tous vos enfants seront charmants. » Enfin, comme Dorval ne se rend pas encore. Constance qui n'a cessé, dans cet entretien, de s'offrir comme la mère possible des enfants hypothétiques dont le sort se débat. Constance revient de nouveau à la loi de l'hérédité, de la double hérédité :
« Vous m'avez dit cent fois qu'une âme tendre n'envisageait point le syslèrae général des êtres sensibles sans en désirer fortement le bonheur, sans y participer, et je ne crains pas qu'une Ame cruelle soit jamais formée dans mon sein et de votre san^. » Tel est le ton du drame domestique. C'est ainsi que Diderot cherche à ramener le théâtre au langage de In nature. On ne peut s'empêcher de penser au parti qu'aurait tiré de ce pathos un adversaire un peu malin des philosophes, un Palissot homme d'esprit, par exemple. Mais quelle est la charge qui aurait jamais égalé le grotesque de l'original, qui aurait pu renchérir sur ces déclamations où défile tout le vocabulaire de la secte philosophique, le vice et la vertu, les préjugés et la raison, le fanatisme et les lumières, où tout
objet devient touchant, où toute âme devient
ffl2 DIDEROT.
sensible, où l'on embrasse les autels, où l'on invoque la divinité, où l'on apostropbe la nature, où l'on piodigue les serments et où l'on noie le tout dans un torrent de larmes. Et Voltaire qui était là, à qui il aurait suffi d'un de ses francs éclats de rire pour crever toute cette enflure; mais il était trop engagé lui-même dans l'eQ'ort contre le passé, pour sentir qu'on était en train de remplacer l'odieux par le lidicule !
Le conteur, chez Diderot, est fort supérieur h l'auteur dramatique. Notre écrivain n'a plus ici la tentation, que lui offrait le dialogue, de mettre dans la bouche de ses personnages des sentiments ampoulés ou des maximes philosophiques. S'il ne raconte guère sans avoir, comme à l'oi'dinaire, quelque proposition à soutenir, la marche du récit ne
laisse pas de l'entraîner : elle lui impose l'ohservation des situations et des caractères, elle l'empêche de verser dans la déclamation. Il y a cependant à distinguer, et beaucoup, entre les récits de Diderot. Ses romans, c'està-dire ses fictions de longue haleine, sont très inférieurs à ses simples contes. Je ne sais même s'il convient de parlei- des Bijoux indiscrets, par exemple, dans une appréciation littéraire. L'écrivain, qui n'avait pas l'excuse de la jeunesse quand il lit ce livie, eut du moins le mérite de le juger plus tard comme il le fallait. Il y reconnaissait « l'exhalaison pestilentielle d'un cloaque ». NousvoiKà loin deM. Assézatchezipii la prévention en faveur de son auteur a ti'op souvent étoulTé le sens critique, et qui veut nous faire croire que la licence de l'écrit n'était qu'une façon de « faire parvenir;') dis coui'tisans. à des femmes.
d64 DIDEROT.
à des jeunes gens, des idées dont ils n'auraient jamais eu connaissance, si Diderot les eût consignées dans un livre à l'usage des seuls philosophes ». M. Assézat voudrait bien aussi faire admettre que le talent de l'écrivain rachète l'impureté de l'ouvrage : mais on sent qu'il ne sait trop lui-même à quoi attacher des éloges, tant la satire est froide, la plaisanterie lourde et la gaieté absente. Il n'y a rien dans les Bijou.r indiscrets qui rachète cet amour de l'ordure pour l'ordure dont le volume est tout souillé.
On ne peut malheureusement porter un jugement beaucoup plus favorable sur Jacques le fataliste, écrit vingt-cinq ans plus tard, et / oii M. Assézat cherche encore à nous faire admirer « une ampleur de pensée qui fait à chaque instant craquer les coutures d'un habit trop étroit ». Le livre se compose d'un
récit remarquable, il est vrai, l'histoire de madame de la Pommeraye, mais intercalé entre un mauvais pastiche de Sterne et une collection d'anecdotes polissonnes. Naigeon ^ avait bien raison de dire que Diderot n'était nullement plaisant, et ne l'était jamais moins que quand il voulait l'être. Le genre humoristique, celui du Voijaye sentimental et de Tristram S hand y , que Diderot a voulu imiter, exige une alliance de sensibilité et de fantaisie, de bonhomie et de malice, de naïveté et de dr'ôlerie, dont notre écrivain possédait bien quelques éléments, mais non point la piquante combinaison. S'il avait les larmes faciles de Sterne, il n'avait pas son inimitable sourire moitié compatissant, moitié moqueur. Diderot sait intéresser, il n'amuse guère, et il n'a pas l'air de s'amuser lui-même. Le fatalisme de Jacques n'amène |)as un seul elTet
i60 DIDEROT.
comique, la plaisanterie qui devait en sortir est horriblement vulgaire; tranchons le mot, tout le premier tiers de l'œuvre est d'un ennui dont rienne peut donner l'idée. Quant à l'épisode de madame de la Pommeraye, je trouve qu'on a fait tort à Diderot en le trop vantant. M. Vinet, qui appelle justement /acqnes le fataliste un livre infect, déclare l'histoire dont il s'agit « un chef-d'œuvre d'ait et de naturel » . J'y consens jusqu'à un certain point; je reconnais dans ce récit un don remarquable de simplicité et de conduite, mais je trouve que la vengeance de l'amante abandonnée devient répugnante à force d'être calculée, invraisemblableà force d'être soutenue, et je trouve en même temps que Diderot a fait mieux dans le même genre. L'histoire de mademoiselle de La Chaux et de Gardeil, celle de Desroches et de madame de La Car-
lière sont inlinimciit supérieures par le naturel et le pathétique. Ce sont des perles dans l'écrin de Diderot, et des perles qui seraient sans défaut si la narration n'était entrecoupée d'un dialogue qui en détruit un peu l'elîet.
M. Assézat n'a pas l'air de s'en douter; il réserve son admiration pour les productions les plus contestables de son auteur, et il appelle la Religieuse un a merveilleux ouvrage ». Voilà bien le parti pris d'enthousiasme! Et qu'il est cui'ieux de voir Diderot, lequel fut en réalité un très libre esprit, devenu l'objet d'un culte superstitieux, dune dévotion sectaire I Ce qui est vrai, c'est que la Religieuse, malgré certain chapitre pathologique qui la rabaisse au rang des livres équivoques, ne doit pas être confondue avec les Bijoux indiscrets et Jacques le fataliste. Il n'y
a aucune comparaison à instituer entre des productions si différentes. La Religieuse manque de liaison; ce n'est qu'une succession d'épisodes et il n'y a point de dénouement; mais il y a ce naturel et ce don d'émouvoir qui caractérisent Diderot comme conteur. On ne peut assurément placer ce roman à côté de Madame de La Carlière, il n'en a ni l'intérêt poignant, ni le parlait achèvement, et il a une grosse tache morbide au milieu, mais tel qu'il est, Diderot seul peut-être pouvait l'écrire.
La critique des ouvrages d'art existait avant Diderot; on écrivait même avant lui des comptes rendus de ces expositions dont la France avait, dès le xvii^ siècle, emprunté l'usage à l'Italie. Il n'en est pas moins vrai que Diderot reste !e fondateur du « Salon ». C'est lui qui,
le premier, a fait de l.i description des œuvres de peinture et de sculpture un genre littéraire, en y trouvant un prétexte cà toute espèce de réflexions et de digressions.
Nous avons neuf Salons de Diderot, de 1759 à 1781. Comme les expositions de son temps n'avaient lieu que tous les deux ans, la collection de ces écrits forme une suite jusqu'en 1775, sauf l'année 1773 pendant laquelle l'auteur lit son voyage de Hollande et de Russie. A partir de 1775, le critique se sent déjà vieuxet ne travaille plus aussi volontiers. S'il reprend la plume en 1781, c'est pour obliger Grinim, mais il se borne à des notes et il y coud des citations. Les deux Salons les plus importants de la série sont celui de 1703 qu'accompagnaient des « Études sur la peinture », et celui de 17G7 que précède une longue lettre sur les expositions, sur « la mau-
dite race des amateurs », sur la nature, l'antique et l'idéal. Qu'on joigne à ces morceaux les « Pensées détachées sur la peinture » impriméesparM. Assézat à la suite des Saloiis, et l'article Beau de l'Encyclopédie, qui résume les idées d'esthétique abstraite de l'écrivain, et l'on aura le fond de théorie sur lequel repose la critique de Diderot lorsqu'il se prononce sur les ouvrages des artistes contemporains.
L'auteur des Salons rend compte à mademoiselle Volland du sentiment dans lequel il travaillait, de sa manière de composer et en même temps de ses satisfactions secrètes d'amour-propre. Il s'agit du travail considérable que lui imposa l'exposition de 1765 :
Eufiu, chère amie, écrit-il, m'en voilà quille après quinze jours du labeur le plus opiniâtre. Grimm se reproche le danger auquel il croit qu'il a exposé ma
santé par une aussi longue solitude, et des tours de force qu'il prétend qu'on ne fait impunément à aucun âge, moins encore au mien et au sortir d'un travail de vingt années. (Diderot avait cinquante-deux ans et il venait d'achever l'Encyclopédie.) Au demeurant, il est resté stupéfait. Il jure sur son âme, dans deux ou trois de ses lettres, qu'aucun homme sous le ciel n'a fait et ne fera jamais nn pareil ouvrage sur cette matière. Quelquefois c'est la conversation toute pure comme on la fait an coin du feu; d'autres fois, c'est tout ce qu'on peut imaginer ou d'éloquent ou de profond. Je me trouve tiraillé par des sentiments opposés. Il y a des moments où je voudrais que cette besogne tombât du ciel tout imprimée au milieu de la capitale ; plus souvent, lorsque je réfléchis à la douleur profonde qu'elle causerait à une infinité d'artistes qui ne méritent pas d'être si cruellement punis d'avoir fait des efforts pour mériter notre admiration, je serais désolé qu'elle parût... C'est un des chagrin? de Grimm que de voir enfermer dans sa boutique, comme ill'appelle, une chose qui certainement ne paraît pas avoir été faite pour être ignorée. C'a été une assez douce satisfaction pour moi que cet esssi. Je me suis convaincu qu'il me restait pleinement, entièrement toute l'imagination et la chaleur de trente ans, avec un fonds de connaissances et de jugement que je n'avaispoint alors. J'ai pris la plume, j'ai écrit quinze jours desuite,du soirau matin, etj'airem-
pli d'idées et de style plus de deux ceuts pnges de récriture petite et menue dont je vous écris ces longues lettres, et sur le même papier, ce qui fournirait un bon volume d'impression. J'ai appris en même temps que mon amour-propre n'avait pas besoin d'une rétribution populaire, qu'il m'était même assez indifférent d'être plus ou moins apprécié par ceux que je fréquente habituellement, et que je pourrais être satisfait s'il y avait au monde un homme que j'estimasse et qui sût bien ce que je vaux. Grimni le sait et peutêtre ne l'a-t-il jamais su comme à présent! 11 m'est doux aussi de penser que j'aurai procuré quelques moments d'amusement à ma bienfaitrice de Russie, écrasé par-ci, par-là, le fanatisme et les préjugés, et donné par occasion quelques leçons aux souverains, qui n'eu deviendront pas meilleurs pour cela, mais ce ne sera pas faute d'avoir entendu la yérité et de l'avoir entendue sans ménagement; ils sont de temps en temps apostrophés et peints comme des artisans de malheur et d'illusions, et des marchands de crainte et d'espérance.
Diderot a donné diverses formes à ses Salons. Le plus souvent ce sont des comptes rendus entrecoupés de dissertations; d'autres fois des dialogues supposés, des ieltres. Sa
critique, quant au fond, n'en procède pas moins toujours de la même manière. Il avait la manie, lorsqu'il rendait compte d'un livre, de le refaire; il éprouve également le besoin de refaireles tableaux dont ilparle. Douéd'une imagination scénique et dramatique, il avait pris l'babitude, ainsi qu'il le dit lui-même, d'arranger les figures dans sa tête comme si elles étaient sur la toile. Il se représentait toutes les scènes, voyait tous les sujets, et non seulement les groupes, les attitudes, les expressions, mais les plans et la perspective. Sa conception, tout naturellement, se substituait à celle de l'artiste qu'il avait à juger. Du reste, aucun ordre, aucune métbode, un mélange de discussions sur ce qu'il appelle la métaphysique de l'art, et de récits, de souvenirs, d'aveux, de boutades, d'exclamations. Tout lui est matière à digression. Le peintre
lo.
Robert a voyagé: morceau sur les voyages et les voyageurs. Robert a peint des ruines : vite un passage sur la poétique des ruines. 11 a exposé des esquisses : comparaison de l'esquisse et du tableau terminé. Diderot nous donne aussi des anecdotes, et en grand nombre, fort salées pour la plupai't, mais bien joliment dites. « Monsieur Baudouin, faitil tout à coup en interpellant un peintre qui n'avait pas tiré parti de son sujet, vous m.e rappelez l'abbé Cossart, curé de Saint-Remy, à Dieppe. Un jour qu'il était monté à l'orgue de son église, il mit par hasard le pied sur une pédale; l'instrument résonna, et le curé Cossart de s'écrier ; Ah ! ah! je joue de l'orgue, cela n'estpas si difficile que je croyais. — Monsieur Baudouin, vous avez mis le pied sur la pédale et puis c'est tout. »
Diderot ne craint pas, à l'occasion, de ré-
DIDEROT. i75
tracter les opinionsqu'il a hasardées clans l'entraînement de la discussion. Il faut se rappeler qu'il est terriblement disculcur, et fort abondant dans son propre sens une fois qu'il est lancé; mais sa sincérité naturelle lui donne le besoin de revenir sur ses jugements. Il reconnaît avoir prononcé à la légère. Il donne à tout moment dans l'erreur, avoue-t-'il, parce qu'il n'a pas trouvé assez vite l'expression qu'il lui fallait. Il n'a ni le loisir, ni la solitude nécessaires à un travail rélléchi. Tantôt il dit autre chose que ce qu'il avait au fond du cœur, tantôt il abandonne une thèse faute de mots qui rendent bien ses raisons ^. L'aveu est à noter et nous montre l'écrivain moins sûr de lui qu'il n'en a l'air avec sa manière entraînée et entraînante. En général,