Salon de
d76 DIDEROT.
il aime, dans ses Sa/ows, à parler de lui-même. Un jour, il raconte qu'il s'est trouvé, le matin, des cheveux blancs. Une autre fois, il fait l'histoire de madame Therbouche, une artiste de Berlin, qui s'est trouvée dans la misère à Paris et pour qui il a cherché de l'ouvrage. Mais il s'agissait d'une femme; naturellement on a jasé. Ici joli passage et dans lequel l'écrivain ne fait que rendre justice à son infatigable dévouement pour ceux-là mêmes qui en étaient le moins dignes :
Le pauvre philosophe, dit-il en se mettant en scène à la troisième personne, a été calomnié. Le pauvre philosophe s'est trouvé dans l'alternative cruelle ou d'abandonner la malheureuse à son mauvais sort, ou d'accréditer des soupçons déplaisants pour lui, de la plus fâcheuse conséquence pour celle qu'il secourait. Le pauvre philosophe s'en est rapporté à l'innocence de ses démarches et a méprisé des propos qui auraient empêché un autre que lui de faire le bien. Le pauvre philosophe a mis à contribution les grands, les petits,
les indifféreut?, s^es amis, et a fait gagner à l'artiste dissipatrice cinq à six cents louis, dont il ne restait pas une épingle au bout de six mois. Le pauvre philosophe a arrêté la Prussienne vingt fois sur le seuil du For-l'Evêque. Le pauvre philosophe a calmé la furie des créanciers de la Prussienne attachés aux roues de sa chaise de poste ; le pauvre philosophe a garanti l'honnêteté de celle femme. Qu'est-ce que le pauvre philosophe n'a pas fait pour elle? et quelle est la récompense qu'il en a recueillie? — Mais la satisfaction d'avoir fait le bien... — Sans doute, mais rien après que les marques de l'ingratitude la plus noire. L'indigne Prussienne prétend à présent que j'ai renversé sa fortune eu la chassant de Paris au moment où elle touchait à la plus haute considération. L'indigne Prussienne traite nos La Grenée, nos Vien, nos Vernet, d'infâmes barbouilleurs. L'indigne Prussienne oublie ses créanciers qui viennent sans cesse crier à ma porte. L'indigne Prussienne doit ici des tableaux dont elle a touché le prix et qu'elle ne fera point. L'indigne Prussienne insulte à ses bienfaiteurs. L'iiiiiigne Prussienne a la tête folle et le cœur dépravé. L'indigne Prussienne a donné au pauvre philosophe une bonne leçon dont il ne profitera pas, car il restera fou et bête comme Dieu l'a fait.
Cetlo façon de po mettre en scène fait ([ne
les Salons sont devenus des espèces de mémoires, et celui des ouvrages de Diderot qui oiïre le plus de matériaux pour l'étude de son caractàre, qui fait le mieux connaître les habitudes de son esprit et de sa vie. Le peintre Le Prince arrivait de Russie et en avait rapporté des sujets de tableaux. Notre critique se montre sévère, injuste même. Ces vues de pays étrangers ne'lui disent rien. Elles ne peuvent intéresser que celui qui est éloigné de, sa patrie et qui se sent un moment transporté, par l'artiste, au milieu de tout ce qu'il a quitté et de tout ce qu'il aime. Mais à peine Diderot a-t-il exprimé cette pensée qu'il se voit en imagination banni à quelques cents lieues de la rue Taranne, et le voilà faisant le compte de ce qu'il a perdu :
Si j'étais à Moscou, dontez-vous, cher Griiuiu, que la vue d'une carte de Pari? me fit plaisir. Je dirais :
Voilà la rue Neuve-Luxembourg (où demeurait Grimm) ; c'est là qu'habite celui que je chéris; peut-être il pense à moi dans ce moment, il me regrette, il me souhaite tout le bonheur que je puis avoir loin de lui. Voilà la rue Neuve-des-Petits-Champs (où demeurait madame d'Épinay) ; combien nous avons collationné de fois dans cette maisonnette ! C'est là que demeurent la gaieté, la plaisanterie, la raison, la confiance, l'amitié, l'honnêteté, la tendresse et la liberté. L'hôtesse aimable avait promis à l'Esculape genevois (Tronchin) de s'endormir à dix heures, et nous causions et nous riions encore à minuit. Voilà la rue Royale-Saiut-Roch (où se trouvait l'hôtel du baron d'Holbach) ; c'est là que se rassemble tout ce que la capitale renferme d'honnêtes et d'habiles gens. Ce n'est pas assez pour trouver cette porte ouverte que d'être titré ou savant, il faut encore être bon. C'est là que le commerce est sûr, c'est là qu'on parle histoire, politique, finance, belles-lettres, philosophie; c'est là qu'on s'estime assez pour se contredire ; c'est là qu'on trouve le vrai cosmopolite, l'homme qui sait user de sa fortune, le bon père, le bon ami, le bon époux ; c'est là que tout étranger, de quelque nom et de quelque mérite, veut avoir accès et peut compter sur l'accueil le plus doux et le plu? poli. Et cette méchante baronne, vit-elle encore? Sh santé était si frêle! Se moque-t-elle toujours de beaucoup de gensqui ne l'en aiment pas moins? Voilà la rue des Vieux-Augustius (demeure de mademoiselle
VoUand) ; là, uiou ami, la parole me mauquerait. Je m'appuierais la tète sur mes deux mains; quelques larmes tomberaieut de mes yeux, et je me dirais à moimême : Elle est là, comment se fait-il que je sois ici?
Y Diderot, on le voit par ces citations, écrit du ton de la conversation. 11 se ligure qu'il a Grimm dans un fauteuil en face de lui, ou le bras passé dans le sien pendant une prome-. nade, et il lui fait part de toutes ses impressions. On vient de surprendre un accès de tristesse; ce sera tout à l'heure un cri d'indignation. Il a cité un trait de tyrannie précoce chez un jeune prince; il en rend responsable l'instituteur de celui-ci et il le maudit: « Je regrette l'enfer pour les abominables corrupteurs de ces enfants-là. Il n'est donc que trop vrai qu'il n'y a pas un lieu de supplice pour eux après cette vie, souillée de leurs forfaits et trempée de nos larmes 1 Ils nous auront fait pleurer, et ils ne pleureront point I Je souf-
fre mortellement de ne pouvoir croire en Dieu ! Ah Dieu! souffrirais-tu et les monstres qui nous dominent et ceux qui les ont formés, si tu étais quelque chose de plus qu'un vain épouvantail des nations? » On voit partir la houfféede rhétorique, noble rhétorique, d'ailleurs, et honorable emportement.
On a beaucoup discuté sur l'athéisme de Diderot; il me semble que nous venons de le prendre sur le fait. A plus forte raison notre philosophe doit-il être impitoyable pour les cérémonies du culte; les processions ne peuvent manquer de le faire crier au fanatisme. Eh bien ! pas du tout. Diderot a ses moments d'émotion religieuse, et, comme il faut qu'il raconte tout ce qui lui passe par la tète et par le cœur, il n'hésitera pas à nous mettre dans la confidence. C'est au sujet des tableaux
d'église. Le critique s'élève contre certains
rigoristes, partisans d'une religion purement dogomatique, qui auraient voulu supprimer les démonstrations extérieures et les images :
Supprimez tous les symboles sensibles, dit-il, et tout le reste bieutôt se réduira à un galimatias métaphysique qui prendra autant de formes et de tournures bizarres qu'il y aura de têtes. Ces absurdes rigoristes ne connaissent pas l'effet des cérémonies extérieures sur le peuple; ila n'ont jamais vu notre Adoration de la croix au vendredi-saint, l'enthousiasme de la multitude à la procession de la Fête-Dieu, enthousiasme qui me gagne moi-même quelquefois. Je n'ai jamais vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures bleues, et jetant des fleurs devant le saint-sacrement; cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux ; tant d'hommes le front prosterné contre la terre; je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique donné par les prêtres et répondu affectueusement par une infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants, sans que mes entrailles ne s'en soient émues, n'en aient tressailli et que les larmes ne m'en soient venues aux yeux. Il y a là-dedans je ne sais quoi de grand, de sombre, de solennel, de mélancolique. J'ai connu uu
peintre protestant qui avait séjourné longtemps à Rome, et qui confessait n'avoir jamai? vu le souverain pontife officier dans Saint-Pierre, au milieu des cardidinaux et de son clergé, sans devenir catholique. Il reprenait sa religion à la porte.
Le morceau se termine par un mot qu'on est surpris de rencontrer sous la plume de Diderot : « Mon ami, si nous aimons mieux la vérité que les beaux-arts, prions Dieu pour les iconoclastes. » Cette saillie sent le scepticisme, et Diderot d'ordinaire n'est rien moins que sceptique. C'est un philosophe pour de bon, au grand sérieux, un vrai croyant. Seulement il est mobile et, comme il a tout senti et tout compris, il nous échappe parfois au moment où nous crovons le tenir.
Je continue ces extraits pendant que j'y suis, essayant de donner ainsi quelque idée de la variété de tons et de sujets qui fait des Salons un recueil si attravant. Nousavonsen-
tendu le critique discourir de toutes choses et surtout de lui-même; il est temps devoir de quelle manière il parle des arts et des artistes. Le remarquable portrait qu'on va lire est celui deFalconet:
Voici un homme qui a du géuie, et qui a toutes sortes de qualités compatibles et incompatibles avec le génie, quoique ces dernières se soient pourtant rencontrées dans François de Vérulam et dans Pierre Corneille. C'est qu'il a de la finesse, du goût, de l'esprit, de la délicatesse, de la gentillesse et de la grâce tout plein; c'est qu'il est rustre et poli, affable et brusque, tendre et dur; c'est qu'il pétrit la terre et le marbre, et qu'il lit et médite; c'est qu'il est doux et caustique, sérieux et plaisant; c'est qu'il est philosophe, qu'il ne croit rien et qu'il sait bien pourquoi; c'est qu'il est bon père et que son fils s'est sauvé de chez lui ; c'est qu'il aimait sa maîtresse à la folie et qu'il l'a fait mourir de douleur; qu'il en est devenu triste, sombre, mélancolique; qu'il en a pensé mourir de regret; qu'il y a longtemps qu'il l'a perdue et qu'il n'en est pas consolé. Ajoutez à cela qu'il n'y a pas d'homme plus jaloux du suffrage de ses contemporains et plus indifférent sur celui de la postérité. Il porte cette philosophie à un
point qui ne se conçoit pa^, et cent fois il m'a dit qu'il ne donnerait pas un écu pour assurer une durée éternelle à la plus belle de ses statues.
Après le portrait d'un artiste, la description d'un tableau. On regrette d'avoir à dire que Diderot, qui avait été lié avec le peintre aussi bien qu'avec le sculpteur, se brouilla avec l'un et l'autre. « 0 l'indigne nature que ce Greuzel » s'écriait-il dans une lettre à Falconet justement, en 1769. Ce qui n'empêche pas d'ailleurs qu'il ne parle avec enthousiasme de la Petite fille au chien noir exposée par Greuze cette année-là même. L'ouvrage dont il est question dans le passage suivant était plus ancien :
Avant que de finir, il faut que je vous dise un mot d'un tableau charmant qui ne sera peut-être jamais exposé au Salon. [1 est de Greuze. Vous n'y reconnaîtriez ni le genre, ni peut-être le pinceau de l'artiste; pour son esprit, sa finesse ils y sont. Imaginez
une fenêtre sur la rue. A cette fenêtre un rideau vert enlr'ouvert; derrière ce rideau, une jeune tille charmante sortant de son lit et n'ayant pas eu le temps de se vêtir. Elle vient de recevoir un billet de son amant. Cet amant passe sous sa fenêtre, et elle lui jette un baiser en passant (Diderot veut dire : au passage). Il est impossible de vous peindre toute la volupté de cette figure. Ses yeux, ses paupières en sont chargés ! Quelle main que celle qui a jeté le baiser! Quelle physionomie 1 Quelle bouche! Quelles lèvres! Quelles dents! Quelle gorge! On la voit cette gorge et on la voit tout entière, quoiqu'elle soit couverte d'un voile léger. Le bras gauche... Elle est ivre, elle n'y est plus, elle ne sait plus ce qu'elle fait, ni moi presque ce que j'écris... Ce bras gauche qu'elle n'a plus la force de soutenir est allé tomber sur un pot de fleurs qui en sont toutes brisées ; le billet s'est échappé de sa main ; l'extrémité de ses doigts s'est allée reposer sur le bord delà fenêtre, qui a disposé de leur position. Il faut voir comme ils sont mollement repliés ; et ce rideau, comme il est large et vrai ; et ce pot, comme il est de belle forme ; et ces fleurs, comme elles sont bien peintes ; et cette tête, comme elle est nonchalamment renversée ; et ces cheveux châtains, comme ils naissent du front et des chairs; et la finesse de l'ombre du rideau sur ce bras; de l'ombre de ces doigts sur le dedans de la main ; de l'ombre de cette main et de ce bras sur la poitrine ! La beauté et la délicatesse des passages du front aux joues,
des joues au cou, du cou à la gorge ! Comme elle est coiffée! Comme cette tête est bien par plans ! Comme elle est hors de la toile! Et la mollesse voluptueuse qui règne depuis l'extrémité de la main, et qu'on suit de là dans tout le reste de la Êgure! Et comme cette mollesse vous gagne et serpente dans les veines du spectateur comme il la voit serpenter dans la figure ! C'est un tableau à tourner la tête, la votre même qui est si bonne.
C'est un des traits les plus honorables du caractère de Diderot que l'impartialité avec laquelle il juge amis et ennemis. Je ne connais aucun écrivain qui ait plus approché que lui de ce que je me suis habitué à regarder comme l'idéal de la critique : savoir louer, louer cordialement, avec enthousiasme au besoin, sans s'engouer pour cela, ni devenir aveugle aux défauts ; et, de même, savoir être sévère, rigoureux dans l'occasion pour un écrivain ou un artiste, sans se croire tenu de lui refuser l'admiration qu'il peut
mériter à d'autres égards. Oui, chers confrères en critique, croyez-m'en, nos jugements sont trop d'une seule pièce; il faut apprendre à y apporter plus de liberté; il faut s'inspirer davantage de ce résultat le plus clair des leçons de la vie, que tout, même chez les plus grands d'entre les fils des hommes, est incomplet, mêlé, relatif, que tout est possible en fait de contradictions et de limites, que toute vertu comporte quelque alliage, tout héroïsme quelque petitesse, tout génie une part de sottise. On sait à quel point Lulli était borné. Comme il ne disait que des coquecigrues , un jour, à dîner, chez un grand seigneur son admirateur et son patron : « Ne l'écoutez pas, s'écriait celui-ci ; il n'a pas le sens commun, il est tout génie! » Diderot sent de même. Il placera très haut un dessin de Vanloo, et
il déclarera en même temps que l'auteur « était une brute ». Il assignera un rang fort élevé à La Grenée parmi les peintres du temps, et il ne l'en appellera pas moins une bête, -I une chienne de béte ». Il ne croit point se contredire en exprimant des jugements en apparence si opposés, et il a raison. N'est-il pas lui-même l'exemple le plus frappant des contrastesqu'offre la nature humaine? Ne nous est-il pas apparu tour à tour comme le plus vif esprit et l'auteur du galimatias le plus ampoulé, comme un cœur généreux et une imagination salie, comme un mélange d'élévation et de bassesse fait exprès, diraiton, pour dérouter la psychologie vulgaire qui veut que nous soyons tout l'un ou tout l'autre?
Les idées générales naissent à chaque instant, dans les Salons, de l'examen des ou-
i90 DIDEROT.
vrages exposés, et ces idées ne sont jamais banales. Il y a plutôt paradoxe, mais, en même temps, sous cette forme paradoxale, des choses admirablement bien vues. Que de finesse, par exemple, de profondeur même dans les lignes suivantes sur les conditions d'épanouissement des arts 1 11 s'agit de Roslin, un Suédois de naissance, t II pouvait être un peintre, écrit Diderot, mais il fallait venir de bonne heure dans Athènes. C'est là qu'aux dépens de l'honneur, de la bonne foi, de la vjrtu, des mœurs, on a fait des progrès surprenants dans les choses de goût, d'art, dans le sentiment de la grâce, dans la connaissance et le choix des caractères, des expressions et des autres accessoires d'un art qui suppose le tact le plus délié, le plus délicat, le jugement le plus exquis, je ne sais quelle noblesse, une sorte d'élévation, une
multitude de qualités (ines, vapeurs délicieuses qui s'élèvent du fond d'un cloaque. Ailleurs on aura de la verve, mais elle sera dure, agreste et sauvage. Les Goths, les Vandales ordonneront une scène ; mais combien de siècles s'écouleront avant qu'ils sachent, je ne dis pas l'ordonner comme Raphaël, mais sentir combien Raphaël l'a noblement, simplement, grandement ordonnée. »
Une autre année, dans le Salon de 1769, le même sujet est envisagé d'un autre point de vue, mais avec une intelligence non moins remarquable de la nature de l'ait et de l'artiste : «La philosophie, la poésie, les sciences et les beaux-arts tendent à leur déclin du moment où, chez un peuple, les tètes, tournées vers les objets d'intérêt, s'occupent d'administration, de commerce, d'agriculture, d'importation, d'exportation et de linance. Au
milieu de cet esprit de calcul, le goût de l'aisance se répand et l'enthousiasme se perd. Le goût des beaux-arts suppose un certain mépris de la fortune, je ne sais quelle incurie des alïaires domestiques, un certain dérangement de cervelle, une folie qui diminue de jour en jour. On devient sage et plat, on fait l'éloge du présent, on rapporte tout au petit moment de son existence et de sa durée ; le sentiment de l'immortalité, le respect de la postérité sont des mots vides de sens qui font sourire de pitié; on veut jouir; après soi le déluge. On disserte, on examine, on sent peu, on raisonne beaucoup, on mesure tout au niveau scrupuleux de la logique, de la méthode, de la vérité ; et que voulez-vous que les arts, qui ont tous pour base l'exagération et le mensonge, deviennent parmi des hommes sans cesse occupés de réalités et
ennemis par état des fantômes de l'imagination que leur souflle fait dispaïaître? C'est une belle chose que la science économique, mais elle nous abrutira. Il me semble queje vois déjà nos neveux le barème en poche et le portefeuille des finances sous le bras. Regardez-y bien, et vous verrez que le torrent qui nous entraîne n'est pas celui du génie. » Je voudrais qu'il me restât de la place pour quelques-unes des pensées détachées que j'ai notées en lisant les Salons. En voici une qui me paraît belle : « La sculpture suppose un enthousiasme plus opiniâtre et plus profond que la peinture, plus de cette verve forte et tranquille en apparence, plus de ce feu couvert et secret qui bout au dedans. C'est une muse violente, mais silencieuse et cachée. » Et comme ce qui suit est juste! « Il est bien de peindre facilement, ma-s il faut celer la
routine (jui donne aux productions en tout genre un air de manufacture. Ce n'est pas à Vernet seul que je m'adresse, c'est à Saint- Lambert, à Voltaire, à Rousseau, à l'abbé Morellet, à moi. » On est seulement étonné de trouver Saint-Lambert et Morellet en si haute compagnie. 11 est vrai qu'ils avaient écrit tous les deux dans l'Encyclopédie.
Il y aurait toute une collection à faire, dans ces Salons de Diderot, de jolies choses, de réflexions ingénieuses, de saillies amusantes, de pensées frappantes. Il est dommage seulement que, le moment d'après, ou plutôt à travers tout cela, pleuvent les gamineries, les polissonneries, les mots grossiers qu'on n'est pas accoutumé à voir imprimés noir sur blanc, les anecdotes graveleuses qui partout ailleurs se voilent du moins de quelques périphrases. « Vous voyez, mon ami, écrit
Diderot, que je deviens ordurier comme tous les vieillards. «Il n'avait malheureusement pas attendu la vieillesse pour contracter ce goût dépravé. « Regardez bien, dit Sainte- Beuve, vous lui voyez au front un retlet du rayon de Platon, mais il y a toujours le pied du Satyre. »
Nous ne pouvons éluder une question délicate. Diderot est éloquent, il est profond quand il discourt des arts, mais que valent ses jugements sur les tableaux et les artistes? Que valent-ils aujourd'hui, à distance, et surtout qu'en pensent les gens du métier? Je n'ai garde de répondre pour ces derniers, et, en attendant que quelqu'un d'entre eux s'en charge, je me contente de définir les conditions dans lesquelles était placé Diderot.
Ce qui est incontestable, c'est qu'il apportait à. sa tâche une grande équité et une
\m ■ DIDEROT.
grande sincérité, vertus, je le reconnais du reste, qui lui étaient facilitées par la destination de ses Salons. Comme il écrivait pour une Correspondance manuscrite et pour des lecteurs étrangers, il n'avait pas besoin d'atténuer la franchise de ses sentences. Les tableaux de Parrocel sont des tableaux d'auberge, mais ce Parrocel est un voisin, ce voisin est un père de famille qui n'a que sa palette pour nourrir une femme et cinq ou six enfants; Diderot serait désolé qu'on sût ce qu'il pense de la peinture de Parrocel, et s'il en parle à son aise, c'est qu'il ne s'adresse pas au public. Et puis, s'il y a des moments oîi la sévérité l'emporte, il en est d'autres où le critique se souvient des difficultés de l'art, et où il se met lui-même à prêcher la modération. Il rappelle, à ce sujet, certaine leçon de Chardin : « Messieurs, disait
l'habile artiste, messieurs, delà douceur! Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais, et sachez que deux mille malheureux ont brisé entre leurs dents le pinceau, de désespoir de faire jamais aussi mal (il faut lire, évidemment: aussi bien). Parrocel, que vous appelez un barbouilleur, et qui l'est, en etfet, si vous le comparez à Vernet, ce Parrocel e=f pourtant un homme rare relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui. Lemoine disait qu'il fallait trente ans de métier pour savoir conserver son esquisse (c'est-à-dire transformer son ébauche en un tableau achevé), et Leny)ine n'était pas un sot. Croyez que la plupart des hautes conditions de la société seraient vides si l'on n'y était admis qu'après un examen aussi sévère que celui que nous subissons. »
Il y a plusieurs raisons, je le reconnais, pour que les jugements de Diderot ne soient point toujours sûrs. Ce n'est pas seulement qu'il n'a jamais manié le crayon ni touché le pinceau, ou qu'il s'abandonne trop entièrement à son impression première, c'est aussi qu'il estdeson temps et qu'il subit l'influence des goûts et des idées de l'époque; c'est qu'il a ses théories à lui; c'est qu'il parle de ses contemporains, et qu'il est impossible au connaisseur le plus exercé de se placer au point de vue de la postérité, d'anticiper l'arrêt futur, définitif, dans lequel se glisse, du reste, tant d'accident aussi et de convenu. Diderot, enfin, est lié avec beaucoup d'artistes, quelques-uns sontses amis, et, malgré toute l'impartialité de son caractère, il ne peut éviter quelque prévention en leur faveur. Il est une circonstance, en revanche,
qu'il ne faut pas oublier en lisant les Salons : Diderot a pour juger la peinture de l'époque des moyens qui nous font aujourd'hui presque entièrement défaut. Les innombrables ouvrages qu'il passe en revue sont dispersés, la collection du Louvre est dune pauvreté déplorable en ce qui concerne l'École française du xviii" siècle, de sorte que nous n'avons vraiment pas toujours le droit d'opposer notre sentiment à celui du critique. Il a prononcé sur des dossiers complets, tandis que nous décidons souvent sur un très petit nombre d'ouvrages. Je vois bien que Diderot a surfait les Carie Vanloo, les Vien, les Doyen, les Deshays, mais il avait sur nous l'avantage de connaître presque tout leur œuvre,
Diderot est un esprit libre, et la liberté de son esprit l'a préservé de l'esprit de parti et des engouements. Elle ne l'a pas, il est vrai.
également préservé des surprises. Diderot a l'enthousiasme facile, et il s'emporte à des admirations exagérées. Il se demandera un jour si Deshays nest pas le premier peintre de la nation. Greuze est sublime, cela va sans dire, mais le Saint-Grégoire de Vanloo est également sublime; les Ruines de Hubert Robert sont de sublimes ruines, eih Baigneuse d'AUegrain est une sublime ligure ^ Ce retour si fréquent d'une si forte épithète est caractéristique. L'imagination de l'écrivain s'échaufTe, il éprouve une certaine élévation subite de tout son être, et, une fois monté lui-même au diapason du sublime, il trouve tout sublime autour de lui. Plus tard il se refroidit, et comme il est trop sincère pour tenir outre mesure à rester conséquent avec