LE MERCIER DE LA RIVIERE. IQ
Plus tard, soit que Diderot eût changé d'avis, soit qu'il voulût faire sa cour à Catherine, en lui rappelant les propos qui l'avaient tantôt irritée et tantôt amusée, il évoquait le souvenir de La Rivière, au début d'un article sur la capitale, en promettant de ne pas l'imiter, et cette précaution oratoire était d'autant plus nécessaire, qu'il allait précisément tomber dans le même travers en proposant à Catherine une foule de réformes, dont une bonne partie au moins n'était applicable ni à la Russie, ni aux conjonctures qu'elle traversait.
Catherine accorda enfin l'entrevue depuis si longtemps promise, et le résultat ne fut nullement favorable aux visées de La Rivière. Ni la souveraine, ni ses conseillers les plus clairvoyants ne se souciaient de laisser un étranger pénétrer les rouages du tchin naissant, et de leur côté, comme l'écrivait Rossignol * au duc de Choiseul, les membres de la commission des lois craignaient qu'il ne vît de trop près en cette matière, ou qu'il ne les appréciât à leur juste valeur. « La manière dont M. de La Rivière et ses associés ont quitté la France a été un peu légère, répondait le ministre, mais la conduite qu'ils ont tenue en Russie est irréprochable. Leur exemple devrait serAdr de leçon à ceux qui ont la manie de s'expatrier. » La Rivière avait, à la suite de l'audience
I. Consul général de France à Saint-Pétersbourg de mars 1764 à août 1770.
impériale, reçu une indemnité de cent mille roubles, et quitté furtivement Pétersbourg, sans même prendre congé du vice-chancelier Alex. Galitzin, qui se plaignit amèrement à son cousin de ce manque d'égards. Le 5 juin 1708, il était de retour à Paris ^.
Si Catherine s'était contentée d'applaudir, sur le petit théâtre de l'Ermitage une bouffonnerie attribuée à M. de Cobentzel, ambassadeur d'Autriche (^Gros-Jean ou la Réfjimanie,) où se démenaient, pour la plus grande joie des assistants, M. de la Régimanie, son secrétaire Griffonnet, son valet La Famine, sa maîtresse madame Bombance (allusion évidente au nom de madame Baurans), aux prises avec trois douaniers, Grippe-Tout, Sans-Raison et Force-Ballot, il n'y aurait
1. Revenu on France, il reprit sa place de conseiller de grand'chambre, jusqu'au coup d'État de Maupcou, auquel il refusa énergiquement de s'associer. Nommé par Turgot, lors de son court passage au ministère de la marine, et maintenu par son successeur Sartine au poste d'ordonnateur du Cap, il se rendit à Saint-Domingue pour préparer les éléments d'un code de cette colonie ; puis il remplit les fonctions de commissaire général des ports et arsenaux, et d'inspecteur de tous les quartiers des classes du royaume. Ses pensions, jwrtées sous l'ancien régime à six mille livres, avec gratification annuelle de quatre mille livres, à partir de 1781, furent réduites par l'Assemblée législative à quatre mille sept cent cinquante francs, et sous le Directoire, à mille six cent cinquante-trois fr. Sa c.
Marié à Suzanne-Charlotte Deselvois (dont il eut un fds, Paul-Jean-François, mort commissaire général à Saint- Domingue), Le Mercier de La Rivière, devenu veuf en 1772, épousa seulement en 1800 Marie- Anne-Elisabeth Estève, veuve Baurans, née le 28 février 1731, qui l'avait jadis accompagné • ■n Russie en même temps que sa femme. Il mourut le 27 novembre 1801 à Grigny (Seine-et-Oise).
De tous les ouvrages que lui attribue Quérard, par suite
LABBE C HAPPE DAUTROCIIE. 21
eu que demi-mal, mais elle tira de la malencontreuse équipée de La Rivière une vengeance autrement éclatante le jour où elle écrivait à Voltaire ces mots qui de Ferney firent rapidement le tour de l'Europe : « Il nous supposait marcher à quatre pattes, et très poliment, il s'était donné la peine de venir de la Martinique, pour nous dresser sur nos pieds de derrière.» Catherine n'entendait pas raillerie sur ce point. On en eut de nouveau la preuve quand parut le Voyage en Sibérie, de l'abbé Chappe d'Autroche. Chargé par notre Académie des sciences d'observer le passage de Vénus sur le méridien de Tobolsk, et même gratifié par l'impératrice Elisabeth, durant son séjour à Saint- Pétersbourg, d'une somme de mille roubles, Chappe avait joint à la relation scientifique de son expédition une foule de remarques et de réflexions, plus ou
de la confusion dont j'ai parlé plus haut, on ne doit porter à son actif, outre son traité De l'Ordre essentiel et naturel.,., que les trois suivants :
L'Intérêt général de l'Etat ou la Liberté du commerce du blé, avec la réfutation d'un nouveau système publié en forme de dialogues sur le commerce du blé. Amsterdam et Paris, 1770, in-i3. Réfutation du Dialogue sur les blés, de Galiani, qui envoya de Naples à madame d'Épinav une réplique burlesque intitulée : La Bagarre, dont le manuscrit s'est, jusqu'à présent, dérobé à toutes les recherches ;
De l'instruction publique ou Considérations morales et politiques sur la nécessité, la nature et la source de cette instruction. Stockholm et Paris, Didot l'aîné, 1773, in-8° ;
Lettre sur les économistes, S. 1. n. d. (1787), in-12. Réimp. dans le Dictionnaire d'économie politique de Y Encyclopédie méthodique au mot « Economie politique ». Cette réimpression textuelle est néanmoins signée Grivel, bien que celui-ci n'y ait fourni que deux lignes d'avertissement.
moins oiseuses et superficielles, sur le sol, les mœurs et les coutumes du pays qu'il traversait en chaise de poste ou en traîneau. Catherine vit dans ces remarques communiquées, dit-on, h Tabbé, par le baron de Breteuil, le marquis de l'Hôpital et un ambassadeur suédois, l'influence personnelle de Choiseul; elle en conçut une vive irritation, que partagèrent ou excitèrent ses familiers et nommément Falconet. Tout en assurant au statuaire qu'elle « méprisait l'abbé Chappe et son livre )) , elle songeait à le réfuter. Telle fut l'origine du fameux Antidote ou Examen d'un mauvais livre superbement imprimé, intitulé... [suit en entier le titre interminable du livre de Chappe', apostille de cette note : « Voilà bien des choses pour un homme qui a couru la poste de Paris jusqu'à Tobolsk, mais passons outre. ))]
Le dernier historien de Catherine en France,
I. L'édition originale du Voyage en Sibérie de l'abbé Chappe (de Bure, 1768, 3 vol. in-4° et un allas), ornée de fort belles estampes, par ou d'après Moreau le Jeune, Le Prince et Garesme, a fait l'objet d'un abrégé publié à Amsterdam chez Marc-Michel Rey (1769-1770) avec quelques-unes des figures réduites de l'édition in-4''.
L'Antidote a eu deux éditions distinctes, devenues toutes deux fort rares : la première forme deux parties in-8° ayant chacune i5 et 382 pages. Le faux titre (il n'y a pas de titre), portant: Antidote, 1770, est orné, si l'on peut dire, d'un très médiocre fleuron, représentant Hercule posant le pied sur un adversaire, étendu à terre, les cheveux dénoués, et près duquel est jeté un masque. On lit à la dernière page du tome II : « La troisième partie, qui sera la plus intéressante, paraîtra dans le courant de 1771. » Elle n'a jamais été publiée.
Le titre de la seconde édition (Amsterdam, chez Marc-Michel
l'abbé chappe d'autroche. a3
M. K. Waliszewski, tient pour authentique cette diatribe, dont on aurait retrouvé quelques fragments autographes*. Que Catlierine en ait tracé le plan et inspiré l'esprit, cela ne paraît pas douteux, et plus d'une page même porte son empreinte, mais elle a eu certainement un collaborateur, ou, tout au moins, un € teinturier » . — Falconet,qui se récusait d'ailleurs pour une pareille tache, proposait le médecin Girard, qui ne fut pas agréé, et un avocat français, attaché à la commission des lois nommé Chariot ou Charlos de Villers, dont la coopération serait plus vraisemblable. Quant à la princesse Dachkof, alors disgraciée et voyageant au loin, il ne saurait être question d'elle en
Rey, MDCCLXXI) reproduit en entier, comme je viens de le dire, celui de l'ouvrage réfuté et le faux titre porte en plus : Antidote, Première [seconde] partie ou tome cinquième [sixième] du Voyage en Sibérie. La première partie comporte 372 p. et la seconde 396 p. La note annonçant la troisième partie y est reproduite.
Le Voyage de l'abbé Chappe a provoqué une seconde réfutation beaucoup plus courte, mais non moins vive : c'est la Lettre d'un Scythe franc et loyal à M. Rousseau, de Bouillon, auteur du Journal Encyclopédique. Amsterdam et Paris, chez les libraires qui vendent des nouveautés, 1771, in-8°, 65 p. Cette Lettre est datée de Pétersbourg, le i^*" janvier 1771.
I. Le Roman d'une Impératrice (E. Pion, Nourrit et C'^, iSgS, in-8°) Autour d'un trône (ibid., 1894, in-8**). C'est dans le premier de ces livres que ^L ^\ aliszewski émet cette opinion à laquelle un billet non signé, adressé par Catherine à un destinataire inconnu (Revue des autographes de madame veuve G. Charavay, n^ i83, déc. 1895, n" 46) donnerait quelque créance : « Faites tomber ce livre, écrit-elle de Pétersbourg, le 23 novembre 1770, entre les mains du prince [de Kaunitz], mais gardez-vous bien de dire que j'y ai part. Vous connaissez la première partie ; la seconde vaut mieux. »
pareil cas, et le texte original de ses Mémoires prouve d'ailleurs qu'elle eût été en droit de demander et non de rendre un service de même naturel Les erreurs et les ridicules de l'abbé Chappe faisaient après tout facile et piquante la tache de ses contradicteurs; mais l'impératrice dut recourir à d'autres armes, pour empêcher la divulgation d'un livre où son honneur de femme et de souveraine était mis en péril.
I. Ce texte, intitulé Mon Histoire, a été publié d'après le manuscrit autographe par M. P. Bartcncf dans lcs/1 rc/iiwcs Woronzof dont il forme le tome XXI. (Moscou, i88i, in-S''). Jusqu'alors on ne connaissait les Mémoires de la princesse que par la traduction ou adaptation de miss Bradford (London, i84o, 2 vol. in-8°), traduite elle-même en allemand par A. Herzen (Hambourg, 1857, in-8o)et en français par Alfred des Essarts.sur la version anglaise (tomes IX-XII de la Bibliothèque russe et polonaise éditée par la librairie Franck [1859]).