LE MERCIER DE LA RIVIERE. I
plement d'un complot amical entre Diderot et Galitzin, tout fiers du cadeau qu'ils allaient faire à la souveraine ? Il serait difficile de le déterminer aujourd'hui, parce que, ainsi qu'il arrive en pareil cas, chacun entendit dégager sa responsabilité après l'échec de La Rivière. Je n'ai point retrouvé aux Archives de l'Etat à Moscou, dans la correspondance de Galitzin, la preuve de l'invitation officielle qui aurait été adressée à l'économiste ; en revanche, j'y ai noté un blâme assez vif du prince Alexandre Galitzin, vice-chancelier, à son cousin l'ambassadeur de France, pour avoir avancé, de son chef, douze mille livres à La Rivière. De plus, le futur réformateur toucha quelque argent à Dantzig, « en sorte, écrivait le vice-chancelier, qu'étant en chemin, il coûte au delà de quatre mille roubles, sans qu'on sache de quelle utilité il pourra être » ; puis, au lieu d'arriver à Saint-Pétersbourg au moment où fonctionnait encore la fameuse commission chargée d'élaborer le code de l'Empire, La Rivière s'arrêta un mois à Berlin, quinze jours à Riga, et ne mit le pied dans la capitale qu'au mois d'octobre 17G7, pendant un séjour prolongé de l'impératrice à Moscou. Il s'y était fait précéder d'un adjoint nommé Boutrou, et d'un secrétaire nommé Borderies, auxquels, suivant les ordres de Catherine, on avait fait l'accueil le plus favorable. Malgré les chaleureuses lettres de recommandation de Diderot et de Dimitri Galitzin, en faveur de La Rivière, dont
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ses (( précurseurs » avaient donné connaissance au chargé d'affaires de France avant de les remettre au comte Panin, le malentendu alla toujours s'accentuant depuis l'arrivée de l'économiste français jusqu'à son départ. Tout d'abord, au lieu de trouver le palais dont on l'avait leurré, il dut descendre à l'auberge. A ses plaintes, Panin répondit par l'offre de mille roubles pour son ameublement, et de trois cents roubles par mois pour son entretien, et, comme La Rivière menaçait de repartir, Panin réussit à le faire patienter jusqu'au retour de l'impératrice. Tandis qu'il occupait ses loisirs à préparer une analyse de son livre, ou qu'il envoyait un mémoire anonyme au concours ouvert par la Société économique de Saint-Pétersbourg, Diderot ne se lassait pas de soutenir son candidat aux faveurs impériales. « Montesquieu a connu les maladies, écrivait-il à Falconet ; celui-ci a indiqué les remèdes. )> En vain, avec une vigilance et une animosité infatigables, le statuaire le tenait-il au courant de toutes les maladresses de La Rivière et des commérages auxquels sa vie privée donnait lieu, Diderot perçait à jour ses propos envenimés et combattait pied à pied les arguments du vindicatif artiste. Il ne pouvait se résoudre, notamment, à admettre que La Rivière eût dit : a Un homme comme moi... Il faut être bien sot pour ne pas m'entendre... », etc., ni qu'il eût invité l'impératrice à ne rien faire sans le consulter au préalable.